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( 2 octobre, 2007 )

« Il y a beaucoup de frustrations derrière cette image d’unité et de tranquillité »

Boubacar Ould Messaoud, Secrétaire Général de SOS Esclaves

Criminalisation de la pratique de l’esclavage, règlement du passif humanitaire, situation des droits de l’homme en Mauritanie, l’affaire Alioune Sow…Boubacar Messaoud, président de S.O.S Esclaves, revient sur ces grands dossiers épineux toujours pendants et auxquelles doivent s’atteler les nouvelles autorités afin de leur trouver des solutions consensuelles et urgentes.

Le Rénovateur : Cela fait des années qu’on en parle, est-ce qu’on va s’acheminer une fois pour toutes sous le régime de Sidi vers la criminalisation de la pratique de l’esclavage en Mauritanie ?
Boubacar Ould Messaoud : Des engagements ont été pris par les partis politiques durant la période préélectorale et pendant même la période du second tour des présidentielles. Le Président de la République Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi nous a dit lors de l’audience qu’il nous a accordé récemment qu’il va présenter les jours à venir devant l’Assemblée Nationale une loi caractérisant et criminalisant la pratique de l’esclavage en Mauritanie.
Le Rénovateur : Le 9 juillet 1981, une ordonnance a été prise pour abolir la pratique de l’esclavage en Mauritanie. Mais dans la réalité, il n’ y a jamais eu un décret d’application. Qu’est – ce qui explique ce manque de volonté politique ?
BOM : Il provient du fait que la classe politique se sent concernée, solidaire et plus ou moins dépendant de ce système. Tout le monde se défend d’être esclavagiste mais en réalité beaucoup en tirent des profits. Ça c’est la première remarque. D’autre part, il y a un non dit sur le plan de l’information. Les mauritaniens ont toujours considéré que l’esclavage était justifié et légitime du point de vue religieux. Mon expérience personnelle me conduit à dire que la majorité de nos oulémas sont solidaires de la pratique de l’esclavage. Ces derniers considèrent donc qu’un acte contre la pratique de l’esclavage serait un acte à leurs yeux injuste. On a fait une loi et on leur a reconnu des droits. Comment donc prendre une telle loi sans se décrédibiliser vis-à-vis de l’opinion internationale ? Ce décret devait définir les modalités d’application à savoir qui indemniser, comment indemniser et jusqu’où va l’indemnité. Pour notre part, il serait hors de question d’indemniser les maîtres. Il serait plutôt question d’indemniser les esclaves parce qu’ils ont été victimes pendant des siècles d’une exploitation injuste considérée comme un crime contre l’humanité.
Le Rénovateur : Vous connaissez parfaitement le dossier du passif humanitaire, à votre avis, constitue-t-il une véritable menace pour la sécurité et la cohésion nationale du pays ?
BOM : Effectivement, je considère que c’est une véritable menace pour l’unité nationale parce que les victimes du passif humanitaire sont nombreuses. C’est un grand problème. Tout mauritanien conscient doit être préoccupé non pas parce que cela constitue une menace pour le pays mais c’est une question tout simplement de justice. Il n’est pas certainement souhaitable qu’on fasse la chasse aux sorcières et qu’on développe des sentiments de revanche vis-à-vis de qui que ce soit. Il serait bon de reconnaître d’abord les faits et de trouver les voies et moyens permettant une réconciliation nationale autour de ce problème. Il faut reconnaître ce mal parce qu’il a été fait au nom de l’Etat mauritanien, de la République par des gens qui avaient l’autorité sur les forces armées et la sécurité. On est en train de vouloir occulter ce drame. Alors qu’il y a eu des crimes, des morts, des gens qu’on a enterrés vivants, certains qu’on a pendus, d’autres qu’on aurait écartelés dit-on. Ces choses là ne peuvent pas être oubliées. Il faut partager avec les gens leurs détresses et au moins les indemniser. Cette question doit être prise en charge dans sa globalité. Tous ces gens-là, jusqu’à preuve du contraire, sont des mauritaniens.
Le Rénovateur : Récemment, vous avez été saisi de l’affaire Alioune Sow. Où en est actuellement le dossier ?
BOM : Je veux d’abord être précis. Je ne sais pas si cet enfant s’appelle Alioune Sow ou Mohamed Ould Brahim. Je ne prends pas de position ni pour les haratines ni pour les poulars. Ce n’est pas mon rôle. Je pense que ce garçon là est une victime. Si effectivement, il a été volé ou perdu à un moment donné, c’est un crime monstrueux mais je n’ai aucune preuve de cela et je n’accuse personne. Il est victime dans la mesure où il n’a rien à voir avec tout cela. Présentement, il est confié à la Caritas qui a un centre d’accueil plus approprié à la garde des enfants qui ne sont pas gardés contre leur volonté mais qu’on garde simplement parce qu’ils sont objet de litige.
Le Rénovateur : Quel est l’état actuel de la situation des droits de l’Homme en Mauritanie ?
BOM : Elle est le résultat de ces années d’injustice qu’on a vécu sous le régime de Taaya. La transition a apporté beaucoup de bémol. Il y a eu beaucoup de choses qui ont évolué. Il y a le fait que les organisations de défense des droits de l’Homme ont été reconnues. Il y a eu des amnisties. Les dernières élections nous ont paru relativement correctes et transparentes par rapport à ce que nous avons connu au temps de Taaya. Nous pensons que les problèmes de ce pays sont liés au manque de volonté politique. Nous ne sommes pas réfractaires au progrès. Ce sont ceux qui nous dirigent qui sont des dictateurs. Il faut que la classe politique ait le courage de poser les vrais problèmes, de prendre des décisions de progrès. Si aujourd’hui, on avait criminalisé l’esclavage, on verrait bien que beaucoup de mauritaniens qu’on ne soupçonnait même pas seront les premiers à s’investir pour que les mauritaniens soient libres et égaux.
Le Rénovateur : En tant qu’association de défense des droits de l’Homme, qu’est ce que vous préconisez dans le règlement définitif du passif humanitaire et de la pratique de l’esclavage ?
BOM : La pratique de l’esclavage, je pense, prospère encore dans l’impunité qui est un élément d’encouragement et de maintien du système esclavagiste. Il faudrait qu’on fasse suffisamment de sensibilisation pour déconstruire le socle sur lequel repose l’esclavage en Mauritanie. Il faut des campagnes de démolition de la justification religieuse de l’esclavage dans l’esprit des gens. Il faudrait aussi que les tenants de la religion se prononcent, qu’il y ait de véritables débats et des programmes de mise à niveau de ces anciens esclaves. Si nous voulons que cela produise des effets, il faut que cela se fasse de manière consciente et volontariste.
Le Rénovateur : Sans la résolution sérieuse de ces dossiers épineux, pensez-vous que la réconciliation nationale serait-elle possible ?
BOM : La réconciliation nationale ne sera pas possible sans la résolution définitive de ces dossiers, sans l’engagement franc des hommes politiques. Tout ce qu’on fait aujourd’hui, à mon avis, ressemble à de la comédie. On vit ensemble mais c’est très superficiel. Derrière cette image d’unité et de tranquillité, il y a beaucoup de frustrations. Je pense qu’il faut mettre nos problèmes sur la table et en discuter parce que nous sommes unis par la force des choses. On ne peut pas être divisés par la couleur de la peau ni par la langue.
Le Rénovateur : Récemment vous avez été reçu par le Président de la République. Vous a-t-il dévoilé les mesures qu’il va prendre par rapport à toutes ces questions ?
BOM : Le Président de la République nous a bien conforté en nous disant que sur le problème de l’esclavage que la décision est prise de faire une loi le caractérisant et le criminalisant. Il nous a promis que tous les cas d’esclavage que nous aurons à soumettre seront traités jusqu’au bout. Pour ce qui est du passif humanitaire, il a essentiellement parlé des déportés. Il a promis dans 6 mois que ce problème soit réglé et qu’une commission nationale va s’occuper du rapatriement des déportés. Pour ce qui est du passif humanitaire, c’est une question plus complexe et les pouvoirs publics sont entrain de réfléchir sur les modalités d’engager le processus. A cet égard, nous demandons la reconnaissance des associations des victimes puisqu’elles sont les principaux interlocuteurs.
Le Rénovateur : Par rapport à tout cela donc, qu’est-ce que vous répondez aux victimes qui ne croient pas aux rétablissements de leurs droits ?
BOM : Nous comprenons leur désespoir. Tout ça c’est encore des discours, des promesses. Nous allons travailler pour que cela se traduit dans les faits. Ce n’est pas parce que je suis membre d’une commission nationale que les choses vont être réglés illico non ! Il y a un projet et il faudrait qu’il soit concrétisé.
Le Rénovateur : L’ancien Président du CMJD le colonel Ely Mohamed Val a dit dans son interview à Jeune Afrique que parler de ces problèmes c’est tenter le diable. Pensez vous qu’un jour que ces dossiers vont connaître des solutions ?
BOM : Moi je pense qu’ils trouveront des solutions. Mais le diable c’est quoi. Il y a des gens qui ont peur de leurs ombres. Ils savent mieux que quiconque ce dont ils ont peur. Contrairement à ce qui se dit parfois, personne ne cherche à dramatiser les choses. Il n y a jamais eu de tentative, d’attaque encore moins d’agression contre les tortionnaires. Le diable on le tente parce qu’on refuse de reconnaître les crimes qu’on a commis. Moi, je dis à Ely que c’est ceux qui refusent de les reconnaître qui veulent tenter le Diable mais pas ceux qui en parlent.

Interview réalisée par Babacar Baye NDiaye

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