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( 17 octobre, 2007 )

Aminétou Mint Ely Moctar:«Notre pays a toujours connu des situations économiques très difficiles mais aucun régime n’a pensé ni osé vendre nos sociétés nationales (…) Si le régime actuel est là pour l’intérêt des populations, il doit préserver leurs biens »

Dans l’interview suivante qu’elle a accordée au Rénovateur Quotidien, Aminétou Mint Ely Moctar, présidente de l’AFCF et membre de la Société Civile revient sur la situation actuelle du pays, le dossier du retour des déportés, le Ministère chargé des relations avec les parlements et de la Société civile et sur le rôle que doit jouer la Société civile dans une jeune démocratie comme la Mauritanie.  Et pour sortir de l’impasse, il urge d’organiser des journées de concertation, seule solution, selon elle, qui peut sortir le pays de la situation qu’il traverse actuellement.    

Le Rénovateur : Quelle appréciation personnelle faites-vous de la situation actuelle du pays ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : La situation actuelle du pays, personnellement, me préoccupe beaucoup pour différentes raisons. Je n’ai jamais vu un état de fait aussi catastrophique en Mauritanie du point de vue économique et social : montée des prix des denrées alimentaires, pauvreté, chômage, la vente de la SNIM et d’Air Mauritanie, sur la façon et même la gestion politique du pays (…). La Mauritanie n’a jamais atteint une telle situation.

Le Rénovateur : Vous de la Société Civile, vous connaissez tout cela. Mais vous semblez fermer  les yeux. N’êtes-vous pas en train de donner du crédit à ceux qui vous reprochent votre passivité voire même votre complicité avec l’Etat ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Pas du tout ! Il faut quand même relativiser les choses c’est-à-dire que

la Société Civile n’est pas la même, qu’elle n’a pas la même vision des choses. La Société Civile est encore jeune et elle est habituée à être instrumentalisée par l’Etat. Jouer un rôle dans l’ancrage de la démocratie et la lutte contre toute déviation, ce n’est pas n’importe quelle ONG qui peut l’assumer ! Notre rôle c’est d’attirer l’attention du gouvernement sur les déviations et surtout sue ce qui ne va pas dans le pays. Car, en réalité, l’Etat a besoin d’un interlocuteur qui  attire son attention, l’oriente, lui dit la réalité parce qu’il n’est pas en liaison directe avec les masses ni en face des situations.

Le Rénovateur : Mais n’empêche qu’il y a une Société Civile qui applaudit toujours des deux mains tout ce que fait le gouvernement. 

Aminétou Mint Ely Moctar : Bien sûr ! D’ailleurs, on peut dire que la majorité de la Société Civile passe tout son temps à applaudir les politiciens ou les dirigeants. Ça on le voit ! Nous, en tant que de

la Société Civile (FONADH, NDLR), nous n’applaudissons personne. Nous n’avons pas l’habitude de le faire d’ailleurs. Nous sommes contre le fait d’applaudir un régime. Mais aussi, par principe, il faut se dire la vérité, quand il y a des avancées, nous le disons et le félicitons. Et si ça ne va pas, nous attirons l’attention, nous critiquons pour que l’Etat puisse dépasser les difficultés.

Le Rénovateur : Comment expliquez-vous donc votre mutisme, votre inaction si vous n’êtes pas en complicité avec les autorités d’autant plus vous savez très bien que la situation du pays est assez critique ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je crois que

la Société Civile doit être plus vigilante sur la situation du pays. Donc, il faut écouter, voir et après faire le constat. C’est que nous sommes en train de faire. Nous menons à notre manière nos enquêtes et après nous nous prononcerons parce que là, il ne faut pas aussi faire des réactions hâtives. Il faut partir de la réalité par des arguments valables et corrects.

Le Rénovateur : Cela veut dire que vous êtes en perte de vitesse ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Non, non ! Nous avons toujours dénoncé mais là, nous sommes en train de voir plus clair. Les choses, il faut les analyser et voir où cela peut nous mener. Nous, nous ne sommes pas des politiciens. Nous sommes une organisation qui a un point de vue sur la société. Maintenant, nous estimons que notre rôle c’est de combattre tout ce qui ne va pas avec les intérêts des populations. Si toutes ces sociétés nationales seront vendues, ça va être la catastrophe dans ce pays. Notre pays a toujours été confronté à des situations économiques très difficiles mais aucun régime n’a pensé ni osé vendre nos sociétés  nationales. Nous estimons que si le régime actuel est là pour l’intérêt des populations, il doit préserver leurs biens.

Le Rénovateur : Ne pensez-vous pas que l’Etat mauritanien est astreint aujourd’hui de faire cela ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je crois, pour le moment, aucune condition ne doit obliger l’Etat à vendre ces sociétés. Il faut chercher d’autres mesures plus propices et plus favorables, des solutions durables. Il ne faut pas que la solution vienne du tic au tac. Les militaires affirment qu’ils ont laissé les caisses de l’Etat remplies d’argent. Où est tout cet argent ? Ce n’est pas en bradant ces sociétés nationales que nous allons sortir de cette impasse. Il faut voir d’autres solutions.

Le Rénovateur : A votre avis, la situation actuelle du pays n’est-elle pas une suite logique d’une mauvaise gestion économique durant la période de transition ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je ne peux pas dire que c’est le CMJD. Je peux dire simplement qu’il a une part de responsabilité. Quand l’actuel gouvernement est venu, il fallait d’abord faire la part des choses. Le PM (Zéine Ould Zeidane, NDLR) avait déclaré que les caisses de l’Etat sont vides. Ces propos ont été démentis par Sidi Mohamed Ould Boubacar (PM durant la période de transition, NDLR)  et par le gouverneur de

la Banque Centrale. Je ne peux que responsabiliser l’actuel gouvernement. Et ce n’est pas tout. Pendant les intempéries sur Tintane, le gouvernement avait reçu beaucoup d’argent. Où est passé tout cet argent ? Il a été promis aux populations de Tintane de construire une nouvelle ville. Mais j’ai appris que cette nouvelle ville ne peut pas être construite maintenant. Cela veut dire quoi ? Cela veut dire que ces fonds ont été employés dans d’autres choses. Donc, on ne peut faire la sourde oreille avec tout cet argent. Il faut que le peuple mauritanien sache où sont rentrés ces fonds.

Le Rénovateur : Pendant que l’opposition fait part de ses appréhensions par rapport à la situation actuelle du pays, les syndicats dénoncent la volonté des pouvoirs publics de brader les sociétés nationales, que fait la Société Civile ? A-t-elle quelque chose à proposer pour sortir le pays de cette situation ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Tout ce que je peux dire c’est qu’il ne faudrait pas que les pouvoirs publics se hasardent à vendre notre dernier fleuron économique. Je suis contre la vente du dernier espoir du peuple mauritanien.

Le Rénovateur : Et si c’était la seule solution ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je crois que cela ne peut pas être la seule alternative pour
la Mauritanie. Ça ne doit pas se passer comme ça même si c’est la seule alternative. Il faut qu’il y ait des journées de discussion, d’échanges. Il faut que l’Etat organise des journées de concertations sur al situation actuelle du pays. Il faut que l’Etat prenne en considération le point de vue des populations, des cadres de ce pays. Ces journées de concertation vont permettre aux citoyens d’être informées.

Le Rénovateur : Vous estimez donc qu’il est urgent de les organiser, ces journées de concertation ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : C’est la seule solution qui peut faire sortir ce pays de la situation qu’il traverse actuellement. Sinon, ce serait vraiment regrettable pour notre jeune démocratie et pour l’espoir tant fondé sur le changement.

Le Rénovateur : L’opposition est en train de préparer une plate-forme revendicative qu’il va soumettre au gouvernement pour l’aider à organiser correctement le retour des déportés. Qu’en est-il de

la Société Civile et avez-vous quelque chose à soumettre au gouvernement ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je ne peux pas parler de l’opposition parce que ce qui se passe là-bas m’échappe vraiment. Mais je sais quand même qu’elle est censée avoir son mot à dire sur une situation aussi importante que le retour des déportés, le règlement du passif humanitaire, l’esclavage…À notre niveau, nous avons déjà une proposition au niveau du FONADH. Nous avons déjà fait une étude sur ce que nous estimons nécessaire pour le retour des déportés. Malheureusement, depuis un certain moment, depuis la première rencontre avec le Ministre de l’Intérieur, nous avons l’impression d’être écartés de la scène. Il n’y a plus de relation, de contact entre l’Etat et nous.

Le Rénovateur : Est-ce à dire que vous vous sentez mis à l’écart ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Effectivement ! Par exemple, par rapport au conseil économique et social, le ministère chargé des relations avec les parlements et de la société civile est en train de voir comment intégrer trois éléments de la société civile dans cette institution. Nous ne savons même pas sur quelles bases. Le FONADH n’a jamais été contacté alors que nous avons des ONGS reconnues sur le plan international. Ce n’est pas simplement pour critiquer mais c’est pour qu’il y ait un changement, qu’on rectifie les erreurs et qu’on ne tombe pas dans les mêmes erreurs du passé. Nous avons toujours été exclu mais cela ne nous a pas empêché de lutter et de dire notre point de vue.  Nous estimons aujourd’hui qu’un retour des déportés ne peut avoir aucun effet positif  sans l’implication des associations des victimes qui sont là, des associations des droits de l’homme qui ont lutté durant les années sombres pour le retour de ces déportés.

Le Rénovateur : Actuellement, on a l’impression que ce dossier est tombé comme un soufflet contrairement à ses débuts ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Il est toujours facile, surtout dans une campagne politique, de promettre beaucoup de choses. Mais il est extrêmement difficile de tenir ses engagements. Aujourd’hui, il y a une sous-estimation de ce que demande un retour organisé des déportés et dans la dignité. Il ne suffit pas de montrer la bonne volonté, d’appeler au pardon encore moins de dire aux mauritaniens de s’accepter entre eux mais il y a des mesures pratiques et celles-ci avec la situation actuelle, l’Etat qui est en déche, est-ce qu’il est possible de faire un retour digne des déportés ? Avec quoi va-t-on les accueillir, les insérer dans la vie active ? Il y a énormément de questions qui se posent avec la situation actuelle. Un pays qui est en train de vendre l’essentiel de ses biens, comment peut-il amener ces milliers de bouche à nourrir, qui cherchent à travailler, qui cherchent des logements ? Il faut que les gens se posent des questions et il faut qu’il y ait des réponses. C’est dans ces journées de concertation que nous allons trouver les réponses de toutes les questions que nous nous posons.

Le Rénovateur : Vous êtes membre de la société civile. Votre ministère de tutelle remplit-il son rôle ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Le ministère ? Personnellement, je suis vraiment déçue. Lorsqu’on a crée par décret ce ministère, je m’attendais à l’équité et à la transparence dans une ère de démocratie. C’était ça ma vision de ce ministère. Quelques jours plus tard, il fait un appel à la même tendance qui était là au temps de Taya et qui nous avait empêché de tenir notre congrès. Ce sont les mêmes personnes qui ont été appelées et surtout par relations personnelles. Je crois dans un pays démocratique, il faut dépasser le régionalisme, les affinités, la parenté, le tribalisme. Notre jeune démocratie ne peut continuer sur ces mêmes pratiques si elle veut se développer.

Le Rénovateur : Vous semblez reprocher le ministère des relents de discrimination ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Absolument ! Et je crois que ce n’est pas sérieux ni digne d’un ministère censé représenté toutes les composantes de la société civile. Cela dit, il faut que ce ministère soit au dessus des contradictions de la société civile. Le rôle de l’Etat c’est de rapprocher les gens et non de se mêler de certaines contradictions souvent personnelles. Quand ce ministère fait appel, il doit appeler toutes les composantes existantes de la société civile.

Le Rénovateur : N’êtes-vous pas au demeurant victime de votre démarcation par rapport à la politique de l’Etat ce qui explique qu’on vous marginalise souvent ? 

Aminétou Mint Moctar Ely : Je pense que nous en tant qu’association des droits de l’homme, notre rôle c’est de dire la vérité et de défendre les intérêts du peuple mauritanien. Même si on va nous marginaliser comme cela a été toujours le cas. Durant le régime de Taya, c’était la même chose. Apparemment, aujourd’hui, les mêmes pratiques de marginalisation demeurent encore. Je n’ai pas vu réellement ce changement qui permet à tout le monde de se sentir aux mêmes pieds d’égalité que les autres. Rien a changé parce qu’il y a toujours une volonté d’exclure certaines personnes.

Propos recueillis par 

Babacar Baye Ndiaye

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