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( 29 décembre, 2007 )

Mokhis, Président de l’Union des Artistes Peintres de Mauritanie (UAPM)

« Actuellement, les gens peuvent s’exprimer comme ils veulent. A l’époque, c’était très difficile» 

Mokhis, ce bout de bois de Dieu plein de talent, n’est plus à présenter dans le milieu culturel mauritanien. Admiré et respecté par tous notamment la nouvelle génération, pour son engagement et sa disponibilité dans les causes culturelles, un des pionniers parmi tant d’autres de la peinture contemporaine mauritanienne, il incarne sans orgueil une époque, celle du «seul contre tous». Dans l’interview suivante qu’il nous a accordée et réalisée dans son atelier de création à la Maison des Artistes sise Tévragh-Zéina, il revient sur l’UAPM dont il est redevenu le nouveau patron, sur ses débuts dans la peinture et les arts plastiques, entre autres.   

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes redevenu le nouveau patron de l’UAPM. Pourquoi ce retour à la tête de cette association? 

J’avais pris les rênes de cette association, il y a de cela 4 ans. J’ai fait connaître les artistes peintres mauritaniens à travers beaucoup de pays de la sous-région. Vous savez, pour la transparence, il faut qu’il y ait un mandat alors que le mien pendant qu’il expirait, il n y avait toujours pas de candidat. Finalement, on a eu des candidats qui se sont présentés. Il y a eu un premier président qui n’a pas pu finir son mandat faute de disponibilité pour pouvoir véritablement se consacrer à l’association. On a organisé une nouvelle assemblée générale à l’issue de laquelle deux anciens artistes furent optés  pour diriger l’association. Lorsqu’ils furent élus, les gens s’attendaient à ce qu’ils fassent mieux que moi et mon prédécesseur. 

Le Rénovateur Quotidien : Qu’est-ce qui a véritablement motivé votre retour? 

C’est parce qu’il y a eu une carence. On ne sentait plus l’événement. Il n y avait plus de choses qui se font et puis au niveau même de l’association, de la maison, disons presque, les artistes étaient dehors quoi ! Chaque fin de mois, le propriétaire de la maison venait nous menacer régulièrement de fermer la maison. Il a fallu donc que je revienne en prenant les rênes de l’association pour essayer de changer les choses. 

Le Rénovateur Quotidien : Derrière votre nom se cache un grand artiste dont le talent est reconnu par tout le monde. Cette passion pour les arts plastiques et la peinture,  comment est-elle  née en vous? 

Ça a commencé depuis tout petit. Quand j’étais à l’école primaire, je m’intéressais aux bandes dessinées. J’ai commencé à reproduire les affiches de cinéma que je revendais. Des gens m’encourageaient et des personnes plus âgées que moi me disaient : «ce que tu es en train de faire, c’est plutard que tu vas le connaître. D’ailleurs, tu peux même en faire un métier». A cette époque, je ne pouvais pas savoir ce que c’était vraiment ! En 1975, j’ai reçu la visite d’un canadien, Denis Ride, un professeur d’arts plastiques,  de français, d’anglais et de yoga, qui avait entendu parler de moi. J’étais à Rosso et il y est venu me voir. J’étais surpris de le voir. Il a insisté pour que je parte avec lui à Nouakchott. C’est en ce moment là, que l’aventure de Mokhis a débuté, que j’ai commencé à m’initier à la peinture. 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes parmi sinon l’un des premiers artistes peintres mauritaniens? 

C’est vrai ! Mais avant moi, il y avait feu Wane Bocar qui était un grand artiste, un doyen. Je suis de l’époque des Hane Mamadou, Abba Souleymane et Issa Baal. En 1979, on a créé la première exposition d’arts plastiques intitulée «Démarrage de la peinture contemporaine en Mauritanie». 

Le Rénovateur Quotidien : Certainement, vous serez à l’aise pour nous dire comment se porte la peinture en Mauritanie, par rapport à 10, 20 ans en arrière? 

Actuellement, les gens peuvent s’exprimer comme ils veulent. A l’époque, c’était très difficile. Je dirai plutôt qu’à cette époque, nous étions les pionniers, donc, c’était en quelque sorte «seul contre tous» c’est à dire seul contre tous les tabous et surtout de faire comprendre aux gens que ces productions ne sont pas vraiment interdites. Lorsqu’on dessine quelqu’un, on le dessine sur papier, il n y a pas d’ombre et s’il en existait, à l’époque, au temps du prophète Mohamed (PSL), on disait que les gens faisaient des statuettes à usage d’idolâtrie. En ce moment, c’est devenu quelque chose de beau. C’est de l’ornement. Celui qui crée une statuette sait très bien qu’elle n’a pas de pouvoir. S’il croit en Dieu, il saura que c’est la création d’une main humaine. 

Le Rénovateur Quotidien : Les artistes peintres mauritaniens sont à l’image des eaux d’un fleuve. On ne les entend pas. On leur reproche leur manque de cohésion. D’ailleurs, c’est ce qui a poussé Sidi Yahya à rendre le tablier? 

Effectivement ! Au niveau même des artistes, il n y a pas de confiance. Ils n’ont pas confiance en ceux qui les dirigent et ceux qui sont plus anciens qu’eux. Donc, c’est pourquoi, il y a toujours ces lacunes qui créent des problèmes au sein de l’association et qui font aussi que beaucoup de présidents, en cours de route, sont découragés et préfèrent abandonner. 

Le Rénovateur Quotidien : A votre avis, y a-t-il assez de programmation culturelle pour promouvoir certains secteurs d’activités culturelles comme celles de la peinture et des arts plastiques? 

Bien sûr ! Par exemple, notre nouveau bureau qui vient d’être élu et dont je suis le Président est un bureau très dynamique composé de gens choisis sur des critères précis. Aminétou Sow qui est notre secrétaire, par exemple, pour son honnêteté et son travail, est une femme qui peut contribuer vraiment pour notre bureau. On a pris comme secrétaire général, Omar Lerajel, un ancien et l’un des artistes qui a eu l’idée d’exposer au CCF avec un très grand sponsor de 3 millions d’UM. C’est des gens qui ont de l’expérience et qui peuvent faire bouger les choses. On a beaucoup de programme pour l’année 2007-2008. Par exemple, on organisera dans trois mois, une rencontre intitulée «Rencontre des artistes du Sahel» qui va aboutir plutard au Festival des Arts en Mauritanie. 

Le Rénovateur Quotidien : Les arts plastiques et la peinture sont très peu connus des mauritaniens. Que faut-il faire pour véhiculer l’image de ce secteur? 

Je dirai plutôt qu’il y a quelques années, ce n’était pas bien connu. Nous n’avions que des étrangers qui achetaient nos œuvres. Les mauritaniens participent à toutes les manifestations que nous organisons parfois. Chaque année, nous sommes conviés à l’exposition sur la fête de l’Europe. Beaucoup de gens nous ont côtoyés et en ont conclu qu’il faut encourager ce secteur culturel. 

Le Rénovateur Quotidien : L’UAPM que vous dirigez participe-t-il actuellement au discours de réconciliation nationale comme à l’image des chanteurs qui vont bientôt sortir un album national sur l’unité nationale? 

Mais bien sûr ! Les artistes peintres sont là pour l’unité nationale ou la réconciliation nationale. D’ailleurs, personnellement, l’exposition que je suis en train de préparer, c’est une exposition qui va se faire d’ici peu au Musée National et sera intitulé «Regards sur le passé». Une exposition sur des personnages qui ont marqué l’histoire de la Mauritanie et à qui il faut rendre hommage. C’est donc toutes les couches, les ethnies de la Mauritanie qui ont contribué à la création de ce pays qui seront représentés. 

Le Rénovateur Quotidien : On peut s’attendre donc à voir, puisque vous êtes devenu le nouveau patron de l’UAPM, un jour que tous les artistes peintres mauritaniens apportent leur effort et leur contribution à travers une gigantesque œuvre picturale à l’élan de réconciliation nationale? 

On avait pensé à ça. Nous avions  pensé faire une très grande fresque picturale sur ce thème, l’unité nationale mais faute de moyens jusqu’ici, nous demandons  toujours aux gens de nous appuyer et nous sommes prêts à aller voir la Communauté Urbaine de Nouakchott si elle peut nous offrir une façade dans la ville où nous pourrons vraiment se défiler et montrer aussi que les artistes peintres contribuent à cette unité nationale. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’il est facile de gérer une équipe comme celle que vous coachez? 

C’est très difficile de gérer les artistes. Mais on fait quand même ce qu’on peut. J’ai été au Mali pour assister au festival de Ségou, au Marché National de l’Art et à l’inauguration du mémorial de Modibo Kéita. J’y ai rencontré des artistes venus de la sous-région. Je dirai plutôt que nous avons franchi un grand pas en avant. 

Le Rénovateur Quotidien : Si vous êtes revenu à la tête de l’UAPM. Est-ce à dire que vous êtes animé d’une ferme volonté de changer les choses ? 

Mais bien sûr ! C’est pourquoi, nous avons pris cette équipe de choc pour essayer uniquement de refaire, de mieux faire marcher cette association. 

Le Rénovateur Quotidien : Qu’est-ce qui manque aux artistes peintres mauritaniens ? 

C’est d’être pris en charge par l’Etat. Tout ce qui leur pose comme problème pour le moment, c’est leur quotidien. C’est des gens qui sont bloqués. On sent vraiment qu’il y a quelque chose qui les empêche de se défouler. Tant qu’ils ont ce problème, au niveau de leur famille, ils ne pourront pas s’épanouir. Si ce coté est arrangé, s’ils sont pris en charge, comme le faisait Léopold Sédar Senghor (ancien Président du Sénégal de 1960 à 1980, ndlr). Ils étaient logés et nourris. Ils avaient un petit salaire symbolique qui leur permettait, en temps creux, de pouvoir régler leurs problèmes. 

Le Rénovateur Quotidien : Si vous aviez un message à faire, une critique à faire, ce serait quoi en tant qu’artiste peintre? 

Ce serait plutôt encourager les gens à amener leurs enfants à faire de la peinture et qu’il y a une association qui est prête à recevoir tous les gens et à donner un coup de main à tout celui qui veut s’initier à la peinture et aux arts plastiques. 

Le Rénovateur Quotidien : Et une critique à faire? 

Je n’ai pas de critique ! 

Le Rénovateur Quotidien : Que pensez-vous de la création du prix littéraire pour les arts plastiques et la peinture? 

Vous savez, c’est une première expérience de la part des autorités du ministère de la culture. On ne peut pas leur en vouloir pour ce qu’ils ont fait. C’était une petite erreur qui n’est pas aussi grave. Cela les a servis de leçon et d’expérience pour que, plutard, ils puissent nous mettre au courant, dans le bain, pour tout ce qui doit se faire en ce qui concerne les prix. 

Le Rénovateur Quotidien : Votre ministère de tutelle participe-t-il réellement à la promotion des arts plastiques et la peinture, à la valorisation du patrimoine national? 

Je dirai plutôt que le nouveau ministre qui est venu est quand même un peu plus sensible aux problèmes des artistes parce qu’il nous a demandés à nous rencontrer à deux reprises. La preuve, le ministère a dégagé une somme d’argent pour payer les arriérés de loyer de notre maison. Tout cela prouve vraiment que le ministère est en train de se pencher sur les problèmes associatifs des artistes surtout plasticiens. 

 

Interview réalisée par 

Babacar Baye Ndiaye 

ducdejoal@yahoo.fr 

 

  

  

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