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( 30 mars, 2008 )

Boubacar Messaoud, président de S.O.S. Esclaves: »la loi sur l’esclavage ne porte pas d’effet parce qu’il y a eu une campagne de sensibilisation extrêmement faible et derrière laquelle, il y a une autre opérée par certaines administrations et par certaines autorités civiles et politiques qui font dire à tout le monde que l’esclavage n’existe pas »

Sous la pression de la classe politique et de la société civile, une loi criminalisant l’esclavage a été votée par l’Assemblée nationale et le sénat. Quelques mois après sa promulgation dans le journal officiel, son application effective et réelle pose encore problème. Pourquoi ? Où en est-on aujourd’hui avec la sensibilisation ? Que faut-il faire pour les esclaves et les victimes ? Boubacar Messaoud, président de S.O.S. Esclaves, apporte des réponses dans cette interview suivante. 

Le Rénovateur Quotidien : Le 8 juillet 2007, S.O.S. Esclaves a tenu une journée de concertation pour une stratégie d’éradication des pratiques esclavagistes en Mauritanie. La situation a-t-elle évolué ? 

Boubacar Messaoud : Il y a eu la loi sur l’esclavage qui a été promulguée et cette loi est un outil que nous avons toujours jugé indispensable. L’une des premières actions à mener contre l’esclavage, c’est de faire cesser l’impunité des crimes et délits d’esclavage. Nous pensons que c’est un bon pas par rapport à la question. 

Le Rénovateur Quotidien : C’est une satisfaction entière ou à moitié ? 

Boubacar Messaoud : Non ! C’est juste le premier acte. Maintenant, par rapport à la loi, nous estimons que c’est un acte positif même si elle a des insuffisances. Nous pensons qu’elle n’est pas en elle-même une fin en soi : elle demande des mesures d’accompagnement très importantes pour qu’elles puissent produire l’effet escompté. En ce qui concerne la loi elle-même, nous disons qu’elle est intéressante. C’est la preuve que l’opinion nationale et ceux qui nous gouvernent reconnaissent aujourd’hui- avec beaucoup d’hésitations et du bout des lèvres- qu’il y a des pratiques esclavagistes dans ce pays. L’esclavage a toujours été nié et occulté. Avec cette loi, c’est un élément d’une reconnaissance de fait : dorénavant on peut attaquer devant la justice quelqu’un qui pratique l’esclavage. Mais la plus grande insuffisance dans la loi, c’est le refus de donner aux organisations de la société civile notamment celles de défense des droits de l’homme de se porter partie civile. Car les esclaves totalement aliénés qui n’ont- comme toute leur vie durant – que la soumission et la résignation ne peuvent faire du tort à celui qu’ils ont toujours considéré leur maître et protecteur. 

Le Rénovateur Quotidien : Pourquoi ce refus ? 

Boubacar Messaoud : Ils (ceux qui ont voté la loi) ne veulent pas que les gens qui pratiquent l’esclavage soient poursuivis et sanctionnés. C’est une position grave de conséquences. Aujourd’hui, la loi a été votée, promulguée et publiée, mais nous avons soumis plusieurs cas devant les juridictions mais les victimes ont chaque fois déclaré qu’elles ne veulent pas se plaindre. Ce refus de se plaindre a souvent été suscité parce que l’esclave n’étant pas habitué à se plaindre. La plainte devrait aller jusqu’au bout pour faire comprendre à tout un chacun que l’esclavage n’est plus tolérer. S’il n’y a pas de plainte ou si celle-ci est retirée,  il n’y aura jamais de sanction et la loi n’aura jamais un début d’application car elle va tomber en désuétude comme les lois qui l’ont précédé. 

Le Rénovateur Quotidien : Depuis que cette loi a été votée, on n’a pas constaté de sanctions alors que de jour en jour les Organisations de défense des droits de l’homme, comme S.O.S. Esclaves,  sont régulièrement saisies par des victimes ? 

Boubacar Messaoud : Pour qu’il y ait sanction, il faut qu’on puisse déposer une plainte. Nous, nous avions demandé à avoir le statut de partie civile. Si nous avions le statut de partie civile, quand bien même le plaignant retire sa plainte où ne se plaint pas, nous, nous pourrions continuer l’action et porter plainte. A ce moment là, nous aurions déjà, les effets escomptés sur les poursuites. En fait, la pratique de l’esclavage est une normalité dans notre société. La loi a été faite pour punir cette pratique et la rendre anormale et dangereuse pour ceux qui continuent à s’y adonner. Pour que cette loi puisse circonscrire l’esclavage ou avoir un effet dissuasif réel, il faut qu’elle puisse être appliquée sur des contrevenants. Souvent, les autorités demandent à ce que l’esclave prouve lui-même qu’il est esclave. La loi sur l’esclavage ne porte pas d’effet parce qu’il y a eu une campagne de sensibilisation extrêmement faible et derrière laquelle, il y a une autre opérée par certaines administrations et par certaines autorités civiles et politiques qui font dire à tout le monde que l’esclavage n’existe pas. Nous avons une société civile et des organisations de défense des droits de l’Homme qui sont là pour faire des enquêtes, suivre le problème et aider à faire ressortir au grand jour le monstre. Nous sommes dans une société où la remise en cause de l’esclavage sur le plan des principes n’est pas encore réellement suffisante. Les gens ne sont pas éduqués contre l’esclavage : ils estiment que c’est une normalité. Déjà, le fait de quitter son maître sans son affranchissement et son consentement est grave pour eux et réprouvée par la morale sociale.    

Le Rénovateur Quotidien : A l’état actuel des choses, vous ne pensez pas qu’on devrait réévaluer la loi sur l’esclavage et les pratiques esclavagistes puisqu’elle a décelé beaucoup de lacunes et d’équivoques ? 

Boubacar Messaoud : Nous pensons plutôt que cette loi devrait être modifiée et donner aux organisations de défense des droits de l’homme spécialisées dans la lutte contre l’esclavage la capacité de se porter partie civile. Actuellement, la loi ne prévoit qu’une seule chose : l’assistance. C’est ce que nous faisions avant la loi. Ça, c’est une insuffisance : par rapport à une loi qui doit être mise en pratique dans une société réfractaire à ce genre de loi. Au moins, cet aménagement aurait été nécessaire. C’est le handicap que l’on rencontre aujourd’hui pour traduire devant les juridictions et sanctionner des personnes pour crimes ou délits d’esclavage. 

Le Rénovateur Quotidien : Le gouvernement n’a pas encore mis en place une structure d’accueil et de prise en charge des esclaves pour leur fournir assistance. Qu’en pensez-vous ? 

Boubacar Messaoud : C’est que la loi elle-même ne suffit pas. Quand bien même elle serait parfaite, elle ne suffit pas. Il faut qu’il y ait des structures, une politique et un ensemble d’actions et de mesures susceptibles de permettre à ces esclaves de s’insérer dans la vie économique et sociale. C’est une demande incontournable et objective. Aujourd’hui, les esclaves qui ont quitté leurs maîtres ont toujours des difficultés à s’insérer dans la vie indépendamment de leurs maîtres. Les autorités n’ont pas encore mis en place un système qui puisse prendre en charge ces gens-là et une structure d’accueil et d’insertion est nécessaire. Il devrait y avoir -et c’est là où je suis d’accord avec vous -une structure officielle vers laquelle la victime de pratiques esclavagistes qui veut se plaindre puisse trouver assistance. Il y a dans la loi sur l’esclavage un article qui stipule que les autorités judiciaires, policières et/ou administratives  qui refuseront de prendre en considération la plainte et la démarche de l’esclave doivent être poursuivis. Cette structure officielle serait compétente pour dénoncer et faire poursuivre les autorités pour manquement au droit. Mais qui est habilité à les poursuivre et à les dénoncer à part une autorité légale, compétente et reconnue comme telle ? Aujourd’hui, cette situation n’est supplée que par la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH). Mais nous voulons une autorité spécifique à l’esclavage. 

Sur le plan économique, ce qu’il faut faire c’est : une fois qu’on a déterminé le profil des victimes, il s’agira de développer des projets spécifiques à chacun pour l’insertion sans rupture avec leur propre milieu d’origine. Pour les anciens bergers : développer des projets d’élevage en mettant à leur disposition du bétail pour pratiquer à leur propre compte l’élevage. Pour les paysans agriculteurs, il faudra leur donner totalement ou partiellement la terre qu’ils ont toujours cultivé en propriété. En milieu urbain, leur dispenser l’éducation et l’enseignement professionnel et développer parmi ces couches des activités génératrices de revenu et le micro-crédit. Mener une politique de discrimination positive à leur profit dans l’accès à l’emploi et aux bourses d’études. Tout ceci constitue de vastes programmes qui demandent au minimum la mise en place d’une Agence Nationale pour l’Eradication de l’Esclavage et ses Séquelles. 

Nous pensons qu’il est nécessaire que les terres cultivables réputées appartenir à l’Etat mais qui sont sous la coupe et la houlette des tribus soient redistribuées et que la réforme foncière de 1983 soit réellement mise en application. 

Il y a également l’éducation. Les esclaves sont laissés-pour-compte depuis toujours. Ceux qui arrivent à accéder à l’école sont toujours des exceptions. Le retard de ce coté est immense. Comment combler ce retard ? Pour le réussir, il est nécessaire qu’une politique de développement des écoles dans les ‘Adouabas’ (villages de haratines) soit réelle.   

Le Rénovateur Quotidien : Par rapport au travail des enfants, d’ailleurs de graves violations concernant les conventions sur le travail des enfants ont été constatées en 2005 par l’O.I.T., est-ce qu’il y a eu des améliorations ? 

Boubacar Messaoud : Je pense qu’il n’y a pas encore d’amélioration et il fait partie des problèmes de l’esclavage. Si on combat sincèrement l’esclavage avec cette loi sur l’esclavage, le travail des enfants peut reculer parce qu’il y a une loi sur la protection des enfants qui est encore plus grande et plus forte que la loi sur l’esclavage. Si elle est appliquée, le travail des enfants peut reculer voire disparaître. Mais elle n’est pas appliquée : tout un chacun considère que le travail des enfants est une normalité. La pratique esclavagiste en Mauritanie concerne essentiellement les femmes et les enfants. Les hommes sont surtout victimes des séquelles de l’esclavage. Pour ce qui concerne les enfants, ils travaillent et ne vont pas à l’école. Ils gardent les troupeaux, font les domestiques et puisent de l’eau. Ils vont rarement à l’école coranique. Ils ne font que servir. Les femmes également ont la contrainte de leurs enfants souvent partagés entre les familles des maîtres qui ont besoin de main d’œuvre servile. Le travail des enfants fait partie de notre culture et c’est un mal profond. Pour l’éradiquer, il faut d’abord l’interdire, mettre les enfants à l’école et aider leurs parents à se passer de leurs services. Les lois sont bonnes mais il faut prendre des mesures d’accompagnement qui permettront à ces lois de pouvoir être appliquées. Cela me paraît important dans l’évolution du travail des enfants car il fait partie des esclavages traditionnels que nous appelons l’esclavage par ascendance. 

Propos recueillis par

Babacar Baye Ndiaye

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