( 30 mars, 2008 )

Tahara Mint Hembara : Le Retour sur scène !

Tout a commencé en 1989 pour cette dame d’honneur lorsque au paroxysme des événements terribles entre la Mauritanie et le Sénégal nés d’un incident anodin entre agriculteurs sénégalais et éleveurs mauritaniens, elle a osé dire non ! Lever sa voix contre ce qui se passait ! Dire halte aux massacres et aux tueries qui commençaient à sévir dans les deux pays. «J’étais à Abidjan. Ça m’a révolté ! Ça m’a choqué ! Je ne m’y attendais pas du tout. Je ne m’imaginais pas une seule seconde de ma vie que le Sénégal et la Mauritanie puissent être des ennemis », confie-t-elle dans un accent grave montrant encore son amertume, son indignation et son écœurement. De cette période douloureuse,  elle en garde toujours des souvenirs regrettables et amers comme un comprimé de nivaquinine.  Et, aujourd’hui, presque vingt ans après, lorsqu’elle en parle, c’est comme si elle était marquée au fer rouge. «Je n’aime pas faire ma promotion sur des misères qui se sont déroulées à l’époque. Mais, c’est une époque que j’ai très mal vécue », avoue-t-elle avec une pointe de fausse modestie. Sa prise de position, son courage et son humanisme  lui valurent même des récriminations de la part de la communauté maure dont elle est issue, des menaces d’intimidation et de mort de la part de certains extrémistes. Cela, elle le paiera cher, trop cher même. «A Paris, se souvient-elle, on me téléphonait. On me harcelait. J’étais obligée de déménager en 1989. Et laissez-moi vous dire que déménager à Paris, ce n’est pas une sinécure. J’étais obligée de changer de numéro de téléphone. J’étais obligée d’aller dans un autre quartier puisqu’on me téléphonait tous les soirs pour me dire beaucoup de méchancetés que je ne vais pas débiter ici tout de même. Ils me disaient : ‘De quoi tu te mêles ?’, ‘Ça ne te regarde pas’… » Elle en souffrira beaucoup, réduite presque à l’anonymat et à la peur. 

 

La révolte contre l’arabisation 

 

La fin des années 70 verra le début de l’instauration de l’arabisation dans le système éducatif mauritanien. Elle faisait le collège. Là aussi, elle se révoltera voyant dans l’arabisation une manière évidente de marginaliser la communauté ‘négro-mauritanienne’. Elle sera l’une des rares mauresses à manifester contre cette décision passée comme lettre à la poste. «Je ne suis pas contre l’arabisation du système. Loin s’en faut et j’insiste. Mais brusque, je savais que ça lésait la partie négro-mauritanienne. »C’était la période des hommes de treillis ! «J’ai toujours été contre le régime des militaires puisqu’il n’y a pas de démocratie véritable », dit-elle. Ses relations avec les différents régimes qui se sont succédés furent exécrables et tendues. «Je défie quiconque de me sortir une image de moi, une chanson de moi, quelque chose de moi sous un régime militaire quelconque », lance-t-elle et de rajouter : «C’est dans les casernes qu’ils doivent être. J’aime beaucoup les militaires. Nous avons besoin de nos militaires : ce sont des fils de la nation. Nous avons besoin d’eux lorsque nous sommes menacés. Nous n’avons pas besoin de militaires dans les bureaux ni à la présidence encore moins dans un ministère.» 

Elle croit dur comme fer que tous les mauritaniens ne sont pas tous des extrémistes. Les massacres qui ont résulté des évènements de 1989, soutient-elle, est l’œuvre d’un régime militaire. «Et il ne faudrait pas que nos autres communautés (poular, soninké et wolof, NDLR) de ce pays croient qu’elles ont un problème avec une communauté (maure, NDLR). NON ! », préviesnt-elle. 

Elle regrette le fait que la Mauritanie n’ait pu jamais exploiter sa position stratégique de pays-passerelle entre le monde africain et le monde arabe. «C’est une force, pense-t-elle, mais nous en avons toujours fait une faiblesse jusqu’à présent. Pourquoi ? » 

 

‘Je ne suis pas la chanteuse du pouvoir’ 

 

Depuis le 19 avril 2007, la Mauritanie est dirigée par Sidi Mohamed O. Cheikh Abdallahi. Tahara Mint Hembara qui a soutenu le programme politique de ce dernier durant sa campagne présidentielle, est optimiste puisque ce dernier a tenu toutes ses promesses. «Tout est en train de se mettre en place », dit-elle. Même si elle comprend dans une certaine mesure l’empressement des mauritaniens. «Par essence, l’être humain est pressé. Nous voulons tout, tout de suite. Ce n’est pas possible. Il faut donner du temps au temps », estime-t-elle. «Je pense que les choses s’acheminent vers le bien et que ça va aller de mieux en mieux. Si ça ne va pas, au vote prochain, on sanctionne les gens qui n’ont pas été à la hauteur. C’est tout. Où est le problème », poursuit-elle en faisant savoir qu’elle serait la première à sanctionner le pouvoir. 

Depuis quelques temps, Tahara Mint Hembara a le vent en poupe : célébration du 8 mars, invitée à la visite du président allemand Kohler, retour des déportés…Cette femme de l’Est semble être adulée par le pouvoir de Sidi Mohamed O. Cheikh Abdallahi. Alors chanteuse du pouvoir ou non ? «Non, je ne suis pas la chanteuse du pouvoir. Absolument pas ! », se défend-elle. «J’ai été à coté des déportés puisque ce sont mes convictions, explique-t-elle. Je venais faire ce que j’avais fait il y a 20 ans. Il n’y a pas de raison que je ne sois pas là. Quand je suis venue au 8 mars, ce n’est pas le pouvoir. Le 8 mars, c’est la fête de la femme. Lorsqu’on m’a invité lors de la visite du président allemand, c’était avec un groupe d’artistes dont je faisais partie. » 

Bourrée d’idées à faire craquer n’importe qui, elle ne compte pas se ré-investir dans le combat politique. «Pendant longtemps, j’ai fait de la politique : je me suis battue. Maintenant, je préfère prendre un peu de recul par rapport à la politique », annonce-t-elle pour se consacrer à sa passion : la musique. «Je ne suis pas une artiste qui applaudit à l’aveuglette, assure-t-elle, et je ne suis pas non plus une artiste qui applaudit derrière des gens pour avoir quelque chose. » 

Aujourd’hui, celle qui a tout donné à son pays attend le retour de l’ascenseur. Mais, elle est à bout de souffle lorsqu’elle est cataloguée comme étant l’artiste du pouvoir. Elle qu’on a contraint à l’exil en lui empêchant de passer son baccalauréat tout simplement parce qu’elle défendait une cause noble. «Je suis l’artiste qui n’a jamais fait de promotion personnelle sur le dos d’une partie de la population, fulmine-t-elle comme pour se justifier. Je ne suis pas l’artiste d’un camp. Je suis l’artiste de tous les mauritaniens qui souffrent d’injustice. » 

Tahara Mint Hembara est l’une des rares femmes mauritaniennes à s’être inscrite à l’université de Sorbonne de Paris I. «Je n’ai pas pu pousser mes études à cause du fait qu’il fallait chanter le soir et terminer le matin. Je suis une petite nature. Je ne pouvais pas assurer tout cela. J’étais obligée de laisser tomber ma 3ième année. J’ai formé mon groupe composé de métisses. Nous avons sillonné l’Europe et nous avons commencé à gagner de l’argent », affirme celle qui se définit comme étant une citoyenne du monde. «Quand on est correct, intelligent, sympathique, bon : les gens vous acceptent. Je suis une femme qui a un casier judiciaire absolument vierge à mille pour cent en France. Partout où j’étais, je n’ai jamais eu de problème parce que je suis quelqu’un qui est respectueuse des valeurs humaines », rappelle-t-elle. 

 

Le destin d’une intellectuelle griotte 

 

Non seulement, Tahara Mint Hembara est une artiste mais aussi c’est une intellectuelle, une commerçante. Et surtout, une grande humoriste. «J’adore rire. Je peux passer toute une journée en train de faire rire. Le rire, c’est un métier très difficile. Ce n’est pas donné à n’importe qui ! », se targue-t-elle avec beaucoup de coquetterie et d’humour. «J’écris aussi, révèle-t-elle. J’écris ma vie. J’écris la vie des gens autour de moi. J’ai une plume pas très mauvaise, j’espère. Un jour, quand je publierai, on verra bien. Il y en a d’ailleurs qui auront de véritables surprises (rires) : bonnes ou mauvaises. Ça dépend de ce qu’ils ont fait. » 

Tout ce qui est péjoratif, elle n’aime pas. Certainement dû à ses origines griottes. Et comment, cette enfant unique qui a grandi dans une famille de tribu guerrière du coté de son père adoptif(Ahmed O. Said, de la tribu des Oulad Demane qu’elle chérit beaucoup) qu’elle prenait pour son propre papa ; d’une famille où il ne résonnait aucune note musicale est devenue l’une des plus grandes cantatrices de l’Afrique ? «Ça a été une véritable passion », explique-t-elle. Un des greniers de la musique traditionnelle mauritanienne, elle avertit : «Notre musique traditionnelle, on ne doit pas la toucher. On doit la laisser telle quelle. »Mais pour que cette musique soit préservée des coups de foudre de la musique moderne, pense-t-elle, il faut qu’elle soit écrite, qu’on crée des instituts de musique, que les enfants y aillent comme ils vont à l’école, que les autorités donnent de l’importance à la culture. Mais aussi, à ses yeux, la rendre plus swing, plus classique et plus dansante… 

L’album ‘Yaman Yaman’, c’est elle. Le 1er album international mauritanien sorti en 1989 à Paris. D’ailleurs, l’un des morceaux de cet album sera repris quelques années plus tard par David Bowie. Ce succès ne sera que de courte durée : elle sera victime d’un accident opératoire qui l’astreindra à s’éloigner des scènes et de la musique. Le temps aussi de se marier pour faire plaisir à sa maman. «Le mariage est une institution religieuse très importante qu’il faut respecter jusqu’au bout et ce n’est pas évident », précise-t-elle. Maintenant, elle vit seule : un cœur à prendre ? «Je ne sais pas », glousse-t-elle. Prête à se remarier après deux mariages merveilleux ? «Je vous assure que je suis incapable de vous répondre. Je voudrais prendre quelques années sabbatiques », dit-elle en rigolant. 

La chanson sur l’unité et la réconciliation nationale, c’est elle aussi. Un morceau chanté dans toutes les langues nationales du pays et dans tous les foyers. De Nema, sa ville natale, elle n’en garde que des réminiscences vagues. «Je me souviens que le sable était noir », dit-elle. Femme de culture, elle pense qu’elle a le charisme et toutes les qualités humaines pour faire de la politique. «Je sais parler aux gens, commente-t-elle, leur dire la vérité sans les blesser. Je suis quelqu’un qui est pour l’unité nationale. Je suis quelqu’un qui aime les gens et qui les défends. » Ayant longtemps refusé de courber l’échine, maintenant, elle ne demande qu’une chose : l’amour des mauritaniens. «On m’a tellement mal aimée pendant longtemps que j’ai besoin d’amour et d’ailleurs je demande à tout le monde de m’aimer. Je fais un appel solennel aux mauritaniens de m’aimer. J’ai besoin de leur amour surtout ! » 

Femme épanouie, elle ne regrette rien de sa vie même de n’avoir pas eu d’enfants. Emotive, elle le devient lorsqu’elle évoque sa mère disparue en 1999. «Si je pouvais imaginer qu’elle disparaîtrait d’un coup, je ne me serai jamais absentée toutes ces années-là. » 

 

Babacar Baye Ndiaye 

ducdejoal@yahoo.fr 

 

 

  

  

 

 

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