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( 16 avril, 2008 )

Thiédel Mbaye: »Dans tout le monde entier, c’est la Mauritanie seule qui néglige ses artistes. Parfois, c’est décourageant. Tu fais un concert gratuit, la population ne vient pas »

 

D’origine griotte, cette diva mauritanienne, dont l’amitié avec Baba Maal n’est plus à prouver, a laissé sa carrière de comptable pour se consacrer à la musique, sa passion. Dans l’interview suivante que Thiédel Mbaye, qui n’est plus à présenter, nous a accordé, elle y évoque entre autres sujets l’indifférence totale dans laquelle baigne la musique mauritanienne.                                                                                                   

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Le Rénovateur Quotidien : En Mauritanie, on n’accorde pas assez de crédit à la musique. Les structures manquent. Il y a, en plus de cela, un problème de coordination entre les musiciens. Comment voyez-vous l’avenir de la musique mauritanienne ? 

Thiédel Mbaye : La situation dans laquelle s’est retrouvée la musique mauritanienne est vraiment inquiétante. La situation des artistes est aussi préoccupante. L’art n’a pas sa juste valeur en Mauritanie. Tu peux être artiste, tu fournis des efforts, tu fais tes cassettes, même un concert gratuit, la population n’est pas prête à venir regarder. C’est vraiment un véritable souci pour tous les artistes. On est en train de se battre, de nous structurer, de former des associations regroupant des artistes, avoir un syndicat des artistes, lutter contre la piraterie et forcer la population à venir vers les artistes. Dans tout le monde entier, c’est la Mauritanie seule qui néglige ses artistes. Parfois, c’est décourageant. Tu fais un concert gratuit, la population ne vient pas. Un artiste étranger vient ici, il fait les billets à 4.000 ou 10.000 UM, la salle est pleine. C’est vraiment révoltant !

 

Le Rénovateur Quotidien : Récemment, un bureau regroupant tous les artistes mauritaniens a été mis en place. Qu’en pensez-vous ? 

Thiédel Mbaye : Nous avons deux bureaux qui réunissent tous les artistes mauritaniens. Le bureau présidé par Mohamed Méidah et l’autre par Ahmed Abba appelé ‘Bureau Mauritanien pour la Promotion de la Musique’ dont je suis membre actif. Avec ces bureaux reconnus par l’Etat mauritanien et soutenu par le Ministère de la Culture et de la Communication, nous pensons que cela va permettre aux artistes de résoudre leurs difficultés.

 

Le Rénovateur Quotidien : On a remarqué qu’en Mauritanie, il n’y a pas une structure qui défend les œuvres des artistes. Est-ce que cela ne pose pas aussi problème ? 

Thiédel Mbaye : Ça pose énormément de problèmes ! J’ai produit deux albums (‘Jombajoo’ ou la mariée en 2002 et ‘Khuman Biné’ ou l’analphabète en 2005) mais ils ne sont protégés qu’au Sénégal par la BSDA (Bureau Sénégalais des Droits d’Auteur, NDLR). En Mauritanie, les productions se piratent de manière incroyable. Il n’y a pas un bureau qui protége les droits d’auteur et les artistes. Il est impossible aux artistes mauritaniens de défendre leurs œuvres. Aujourd’hui, ils ne vivent pas de leur art. Donc, si les œuvres ne sont pas protégées, c’est vraiment quelque chose d’extraordinaire.

 

Le Rénovateur Quotidien : Au niveau de votre association, avez-vous pensé à mener des démarches pour essayer de mettre en place une pareille structure ? 

Thiédel Mbaye : Notre seul souci d’ailleurs, c’est d’avoir un bureau qui va défendre les droits d’auteur. Chaque artiste doit protéger ses œuvres parce que c’est la seule ressource qu’il a.

 

Le Rénovateur Quotidien : Depuis quelques temps, on ne vous voit pas. Est-ce qu’on peut penser que les feux de Thiédel Mbaye sont éteints ? 

Thiédel Mbaye : Non ! Je suis en train de me préparer pour sortir mon 3ième album. Je reviens d’une tournée au Sénégal dans la région du fleuve. Je m’apprête aussi à y aller dans le cadre encore d’une tournée. Le 24 avril prochain, je serai à Podor pour participer au Festival des Blues du Fleuve organisé par Baba Maal. Nous sommes en train de faire nos répétitions.

 

Le Rénovateur Quotidien : Apparemment, vous jouez beaucoup dans la région du fleuve ? 

Thiédel Mbaye : C’est vrai ! J’y suis très sollicitée. On est en train de faire notre promotion pour notre prochain album.

 

Le Rénovateur Quotidien : Et il va sortir quand ? 

Thiédel Mbaye : On a prévu cela pour le 5 juin. Incha Allah !

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous n’avez pas participé à la 4ième édition du Festival International des Musiques Nomades. Quelle est votre réaction ? 

Thiédel Mbaye : On m’avait proposé mais je ne pouvais pas participer. Je n’ai pas essayé de le faire car je savais que la date n’allait pas me trouver en Mauritanie. J’étais en tournée que j’avais programmé 6 mois auparavant.

 

Le Rénovateur Quotidien : Et pourtant vous êtes actuellement à Nouakchott ? 

Thiédel Mbaye : Oui, je suis là ! Mais je n’ai pas participé malheureusement !

 

Le Rénovateur Quotidien : Et pourquoi ? 

Thiédel Mbaye : On ne m’a pas contacté officiellement. Et puis le fait de ne pas participer à la 4ième édition du Festival International des Musiques Nomades ne m’a guère dérangé parce que j’avais participé à la 3ième édition.

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous n’éprouvez aucun regret ? 

Thiédel Mbaye : NON ! Aucun regret !

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes une artiste bien connue mais on ne vous a jamais vu faire un duo avec un artiste mauritanien ? 

Thiédel Mbaye : Lorsqu’on se rencontre dans les concerts, on fait des duos. Par exemple, Ousmane Gangué, on a beaucoup joué ensemble. Avec Baba Maal, lorsqu’il fut invité par des boghéens, il a fait un morceau dans lequel tous les artistes mauritaniens ont chanté ensemble. C’est par des occasions de cette nature qu’on peut chanter ensemble sinon quelqu’un t’invite à une soirée, tu viens et tu chantes.

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous et Baba Maal, vous semblez entretenir de bonnes relations ? 

Thiédel Mbaye : Baba Maal, vraiment, c’est mon idole ! Et puis, c’est une référence pour moi et c’est un ami personnel aussi.

 

Le Rénovateur Quotidien : Et lui, a-t-il essayé de faire quelque chose pour vous? Par exemple vous produire ? 

Thiédel Mbaye : Il a beaucoup fait pour moi. Il me conseille. C’est lui qui m’a beaucoup encouragé à faire des tournées dans la région du fleuve. La musique que je joue les Hal poular s’y identifient. Il faut vraiment les convaincre, les voir pour qu’ils admirent ta musique ou l’accepter pour que tu puisses percer. Je suis très connue sur le plan international. J’ai  fait des tournées en Europe, aux Etats Unis d’Amérique. Mais dans la région du fleuve, c’est maintenant qu’ils commencent à me découvrir, à travers les radios privées sénégalaises. C’est pour cette raison que je multiplie mes tournées dans cette zone, de faire une bonne promotion de mon futur album.

 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce que vous envisagez de faire un duo avec Baba Maal ? 

Thiédel Mbaye : Oui, nous l’envisageons ! Pour mon prochain album, je tiens vraiment à ce qu’il y participe. Il m’a promis qu’il va chanter un morceau avec moi.

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes une femme. Est-il facile pour vous d’être un chef d’orchestre ? 

Thiédel Mbaye : Oui ! C’est très, très difficile ! En ce qui me concerne, je demeure toujours avec les membres fondateurs de mon groupe. Mon orchestre est composé de musiciens stables et j’en suis très fière. Mes musiciens n’ont aucun problème et ils me comprennent et me soutiennent. Je n’ai pas de musiciens nouveaux dans mon groupe. Je n’ai pas un problème de musicien. Je n’ai pas un problème pour assurer mon rôle de chef d’orchestre. Nous sommes des musiciens qui s’estiment beaucoup.

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes aussi mère de famille et on sait que vous voyagez beaucoup. Avez-vous l’esprit tranquille lorsque vous laissez votre famille derrière vous ? 

Thiédel Mbaye : C’est un peu difficile pour chaque mère de famille d’être obligée de se séparer de ses enfants surtout lorsqu’ils sont peu âgés. Ma fille benjamine est née en 2000. J’ai une grande famille (machaa allah !) mais j’ai de petits-fils qui vont à l’école. Certainement, mon absence leur manque beaucoup. Mais c’est un choix. Je dois le respecter.

 

Le Rénovateur Quotidien : Sur scène, vous êtes bien maquillée et raffinée. Mais à la maison, comme je vous ai  retrouvée (elle était habillée en sœur musulmane), vous êtes très simple. Pourquoi cette ambivalence dans l’accoutrement ? 

Thiédel Mbaye : Je défends une culture un peu compliquée. Je suis griotte d’origine. Je suis en train de promouvoir la culture griotte. Donc, l’artiste se voit à travers son comportement et son accoutrement. A la maison ou en ville, je porte tout ce que je veux mais sur scène, c’est un pari. Là, je dois porter des habits respectables. A cause de la population, de mon public, à travers aussi la musique que je suis en train de défendre. Je suis obligée de porter des habits présentables.

 

Le Rénovateur Quotidien : Et vous estimez que vous avez un rôle à jouer dans le rayonnement de la culture griotte ? 

Thiédel Mbaye : Certainement ! Car c’est mon appartenance à la culture griotte qui m’a poussé à faire de la musique. Je suis griotte d’origine, de père et de mère, d’une grande famille griotte très respectée. Peut être à long terme, je pourrai changer d’accoutrement parce que la musique est un peu curieuse. Plus tu tends vers le professionnalisme, plus le public demande autre chose.

 

Le Rénovateur Quotidien : La musique exige maintenant beaucoup de professionnalisme. Avez-vous pensé à vous professionnaliser, à rentrer réellement dans le milieu du showbiz ? 

Thiédel Mbaye : Effectivement ! Parce que c’est la seule issue qui peut permettre à un artiste aujourd’hui de se faire découvrir et de se faire connaître davantage. Au début, tu ne peux pas être un professionnel. Tu es obligé d’être un amateur mais à un moment donné, il faut que tu te professionnalises en ayant un manager, un groupe structuré si tu tiens vraiment à faire une carrière musicale. Cela est impératif !

 

Le Rénovateur Quotidien : Comment pouvez-vous nous expliquez le fait que vous soyez une artiste un peu effacée de la scène musicale ? 

Thiédel Mbaye : C’est curieux ! J’ai mes soirées. Parfois, quand on m’invite, je viens. Mais je suis une femme un peu réservée. Je crois qu’il faut travailler d’abord et ensuite pouvoir faire des choses grandioses. J’étais très fréquente sur la scène musicale mauritanienne. Je faisais des soirées gratuites. Je suis très impliquée dans la sensibilisation de certaines campagnes comme la lutte contre le sida, l’analphabétisme…A un moment donné, je me suis retirée. Mais actuellement, je suis en train de faire un nouveau répertoire, de revoir ma musique et de la parfaire surtout.

 

Le Rénovateur Quotidien : Avez-vous fait les bancs ? 

Thiédel Mbaye : Oui ! J’ai fait les bancs jusqu’en terminale. Et je suis comptable de profession. J’ai travaillé pendant 4 ans au ministère du développement rural.

 

Le Rénovateur Quotidien : Et vous travaillez toujours là-bas ? 

Thiédel Mbaye : Non, non ! J’ai choisi la musique. J’ai abandonné depuis 5 ou 6 ans. Je ne vis que de ma musique et en plus je voyage beaucoup.

 

Le Rénovateur Quotidien : Certainement, vous devez être riche ? 

Thiédel Mbaye : Je ne suis pas riche. C’est une passion. Aucun artiste mauritanien, comme je l’ai dit tantôt, ne vit de son art. Mais seulement, c’est un choix et je suis prête à tout pour uniquement faire carrière dans la musique. Ce n’est pas que j’en profite comme je veux mais je sais que je laisserai une trace qui sera peut être suivie par mes enfants. Je ne vois que la musique. J’ai toute ma famille qui réside à Paris. Mes frères et mes sœurs vivent en France et ont la nationalité française. Donc, je n’ai pas un problème de nécessité.

 

Le Rénovateur Quotidien : Que pensez-vous de la nouvelle génération de chanteuses qui est en train de vous bousculer ? 

Thiédel Mbaye : La musique, ce n’est pas une course ! La musique, il faut d’abord la connaître, chercher à la connaître et avoir du temps pour ça ! Mais dès que tu commences à chantonner, tu crois que tu es au niveau, non ! Elles n’ont qu’à être très gentilles, revoir leurs textes et surtout essayer de tendre vers le professionnalisme.

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous jouez de la musique traditionnelle. Actuellement, on constate qu’elle est mélangée à toutes les sauces. N’avez-vous pas peur qu’elle ne disparaisse ? 

Thiédel Mbaye : Je fais de la musique tradimoderne mais je tiens beaucoup à la musique traditionnelle. C’est vrai qu’elle a tendance à disparaître. Personnellement, j’ai fait beaucoup de recherches au niveau de mes grands-mères pour mieux connaître cette musique. C’est une musique que je maîtrise parfaitement. Mais j’ai peur que cette génération ou les générations futures n’y comprennent rien du tout ! Ils ont tendance à jouer du mbalax alors qu’il faut d’abord connaître et maîtriser la musique traditionnelle. A partir, tu peux faire des mixages autant que tu voudras.

 

Le Rénovateur Quotidien : Comment expliquez-vous le fait que la musique mauritanienne devienne de plus en plus influencée par d’autres styles musicaux comme le mbalax ? 

Thiédel Mbaye : C’est vraiment dommage ! La Mauritanie est un pays diversifié. C’est un pays qui est culturellement riche. Mais c’est malheureux que ça ne soit pas exploité. Les gens, dès qu’ils entendent un certain sénégalais ou un malien faire de la musique, ils croient que c’est la meilleure musique. Alors que la musique mauritanienne, je ne trouve pas mieux que ça. Il faut vraiment que les gens promeuvent cette musique en lui donnant sa juste valeur. Les artistes mauritaniens sont vraiment influencés aujourd’hui par des musiques étrangères.

 

Le Rénovateur Quotidien : Si vous aviez un message à faire passer à l’endroit des autorités culturelles de ce pays, que leur diriez-vous ? 

Thiédel Mbaye : C’est d’avoir un conservatoire pour conserver la musique traditionnelle qui est une partie de notre vie. C’est une partie aussi du développement parce que l’artiste peut bien participer au développement d’un pays mais qu’à travers ses œuvres. Le Ministère de la Culture et de la Communication doit fournir beaucoup d’efforts pour aider les artistes.

 

Propos recueillis par

Babacar Baye Ndiaye

ducdejoal@yahoo.fr

 

 

 

 

 

 

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