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( 21 avril, 2008 )

Pr. Bretaudau, Secrétaire Exécutif du CILSS : « Tant que nous n’aurons pas domestiqué et valorisé les ressources en eau pour produire, nous n’allons jamais avoir une sécurité alimentaire durable »

A l’occasion de la 14ième réunion du comité régional de programmation et de suivi du CILSS tenu à Nouakchott du 14 au 18 avril 2008 préparant le conseil des ministres du CILSS, Africa n°1 a organisé une rencontre autour d’un club de la presse pour aborder avec le Pr. Bretaudau, Secrétaire Exécutif du CILSS plusieurs questions importantes se rapportant aux activités de ce sous –ensemble régional qui regroupe 9 pays.  La rencontre était dirigée par le correspondant d’Africa n°1 à Nouakchott Salem Mejbour Salem en compagnie de Cheikh Tidiane Dia et Kissima Diagana, respectivement directeur de publication du journal ‘Le Rénovateur Quotidien’ et Rédacteur en chef de l’hebdomadaire ‘La Tribune’. Nous vous livrons en exclusivité la teneur de cet entretien.  

Africa n°1 : Vous avez tenu à Nouakchott la 14ième réunion du comité régional de programmation et de suivi des activités du CILSS qui se tient dans la perspective de la 42ième session ordinaire du conseil des ministres. Alors quels sont les enjeux de cette réunion ? 

Pr. Bretaudau : Cette réunion se situe à un moment où nous traversons des difficultés alimentaires qui ne sont pas seulement propres à notre sous-région. Ces  difficultés alimentaires sont ressenties dans toutes les grandes nations agricoles aussi bien aux Etats Unis qu’en Europe. Ces difficultés alimentaires s’expliquent par le fait que les populations n’ont pas un pouvoir d’achat conséquent pour avoir accès à ces aliments. Donc, c’est plutôt une question d’accessibilité à l’alimentation que de difficultés, d’absence ou d’insuffisance de disponibilités alimentaires. Cette réunion de Nouakchott se situe dans ce contexte et je pense que nous allons approfondir l’analyse de la situation. J’espère qu’au sortir de cette réunion, on pourra faire des propositions très concrètes au niveau des différents Etats membres du CILSS. Comme vous le savez, le Comité Inter-état de Lutte contre la Sécheresse au Sahel regroupe 9 états. Mais au-delà de ces 9 états, le CILSS est aujourd’hui le bras technique de la CEDEAO. C’est à ce titre que nous nous intéressons à la situation alimentaire de tous les états de l’Afrique de l’Ouest et du Tchad. 

Africa n°1 : Vous avez été donc sollicité par les Etats membres de la CEDEAO compte tenu de votre expérience dans le domaine de la sécurité alimentaire ? 

Pr. Bretaudau : Effectivement ! Au niveau de l’Afrique de l’Ouest pour ne pas dire de toute l’Afrique, le CILSS a été reconnu comme Centre d’Excellence pour la sécurité alimentaire. Nous disposons d’outils assez éprouvés qui ont fait leurs preuves en matière de prévision, d’estimation de productions agricoles et de propositions d’amélioration également des récoltes.  C’est à ce titre que la CEDEAO nous a sollicité pour être son bras technique. Etudier ou analyser les questions de sécurité alimentaire au niveau des états du CILSS sans prendre en considération la situation alimentaire au niveau des autres états de la CEDEAO non-membres du CILSS serait vraiment incomplète pour pouvoir aborder sérieusement les questions de sécurité alimentaire dans ces Etats. Pourquoi ? Parce qu’au niveau de toutes ces frontières, il y a des échanges quotidiens entre les populations des Etats du CILSS et les populations des autres Etats de la CEDEAO. 

Africa n°1 : Face à ces problèmes, vous préconisez la récupération de certaines terres. Mais, concrètement, vous savez qu’en Afrique, il y a un problème d’eau, comment est-ce que cette récupération des terres peut être efficace ? 

Pr. Bretaudau : Effectivement, le CILSS dispose de deux techniques pour pouvoir vraiment aborder toutes les questions de sécurité alimentaire. La première approche c’est de pouvoir évaluer, estimer et de savoir exactement ce que l’on va avoir comme récoltes et de pouvoir proposer des modalités d’utilisation des stocks des productions disponibles. La seconde voie concerne justement l’amélioration de l’outil de production pour augmenter la production et la productivité au niveau des exploitations.  La première approche est assez bien maîtrisée aujourd’hui par le CILSS et c’est ce qui en fait d’ailleurs un Centre d’Excellence. La deuxième approche est aussi maîtrisée mais malheureusement, le CILSS n’a pas fait assez de réalisations faute de moyens pour pouvoir augmenter la production et la productivité agricole. 

Pour augmenter la production et la productivité agricole, qu’est-ce qu’il faut ? Il faut comme vous l’avez dit récupérer les terres qui jadis produisaient mais qui aujourd’hui sont impropres à l’agriculture. Donc, il faudrait récupérer ces terres. Il n’y a pas un manque de terre en Afrique de l’Ouest ou dans le Sahel. Mais je crois qu’au-delà de ça, il faut avoir des terres additionnelles puisque les besoins sont encore plus grands qu’il faut récupérer ces terres qui ont été perdues suite aux effets de désertification et de désertisation de l’action de l’homme. Evidemment,  une fois que ces terres récupérées vont être mises en culture, toute la microflore, la microfaune, la faune et la végétation vont reprendre et l’activité biologique de ce sol va changer. C’est ce qui va en faire un sol fertile. Nous pourrons les mettre en valeur avec nos importantes ressources en eau. Au-delà de l’irrégularité des pluies, les quantités de pluie qui tombent au Sahel si elles sont bien gérées peuvent permettre d’augmenter la production agricole. Africa n°1 : Qu’est-ce que vous préconisez pour que ces populations puissent réellement sortir de cette situation d’incapacité de subvenir à leurs besoins du fait du manque de moyens financiers? 

Pr. Bretaudau : Dans l’urgence aujourd’hui, ce qu’il faut faire c’est de prendre des dispositions pour assurer une répartition des ressources disponibles au niveau des populations. Mais au-delà de ça, il y a des populations fortement vulnérables au niveau de tous les Etats du CILSS. Pour certaines, nous avons pu évaluer, pour les Etats du Sahel hormis le Sénégal, la Guinée Bissau et la Gambie, à plus de 3 millions les populations hautement vulnérables. C’est des populations qui, quelles que soient les conditions,  quels que soient les prix des céréales même si les prix étaient les plus bas, seraient incapables de se les acheter. Donc, c’est des populations qui exigent un appui constant et un encadrement. Dans tous les Etats du CILSS, nous avions déterminé et identifié les zones vulnérables. Dans ces zones vulnérables, il y a des populations qu’il faut obligatoirement aider mais malheureusement dans les grands centres urbains de plus en plus on voit également une nouvelle couche de population vulnérable qui s’y installe. 

Africa n°1 : Aider veut dire assister ? 

Pr. Bretaudau : Oui, aider veut dire assister ! Aider veut dire les rapporter en tout cas le nécessaire pour qu’ils puissent être alimentés et vivre. C’est cela qu’il faut faire dans l’immédiat. Mais ce que je veux dire, c’est de ne pas résoudre le problème aujourd’hui et de dire que c’est fini. Nous avons coutume dans nos Etats de régler les problèmes et de ne pas voir les problèmes avant qu’ils ne se posent. Justement, je crois que ce que nous allons proposer ici, c’est d’avoir d’abord une vision d’avenir qui consiste à améliorer notre outil de production et de faire de cette situation de flambée des prix, d’augmentation des prix des denrées alimentaires, une opportunité de développement. Vous allez me dire comment est-ce qu’on peut en faire une opportunité de développement. Je vous le dis : c’est vrai que les prix des denrées augmentent, c’est vrai que les prix sont inaccessibles au niveau des consommateurs mais à qui profite cette augmentation des denrées alimentaires. Je pense que nous devrons faire de telle manière et faire comprendre à tous les intervenants de la filière céréalière, de la filière des denrées alimentaires qu’il faudrait qu’il y ait un partage équitable de l’augmentation des prix pour que le producteur puisse profiter de cette augmentation. Malheureusement, le producteur ne profite pas de cette augmentation des denrées alimentaires. Or,  ce sont les producteurs qui produisent pour alimenter le reste de la population. 

Africa n°1 : C’est un véritable paradoxe ? 

Pr. Bretaudau : Mais justement. S’ils n’arrivent pas à avoir les moyens d’améliorer leur outil de production, la production ne sera jamais relancée et la croissance dans nos Etats ne va jamais repartir. C’est pour cela que je dis qu’il faudrait prendre des mesures pour que les producteurs de nos Etats puissent bénéficier de cette hausse des prix et que ce bénéfice soit utilisé à l’amélioration de leur outil de production qui pourrait relancer le niveau de production et de productivité au niveau des exploitations. 

Africa n°1 : Vous vous placez un peu dans la logique du débat au niveau de l’OMC relatif au problème des producteurs des pays du sud confrontés à ceux des pays du Nord subventionnés par leurs Etats en terme de production ? 

Pr. Bretaudau : Effectivement, je ne vais pas faire la comparaison mais en tout cas je dirai que nous devrons développer des politiques pour essayer de voir comment nous allons mettre nos producteurs en position de pouvoir produire. C’est ça le challenge qu’il faut gagner.  Nous sommes dans un cycle aujourd’hui où il va y avoir de moins en moins de produits agricoles. Je vais vous expliquer pourquoi. Jusqu’ici, l’agriculture fournissait de l’énergie essentiellement pour alimenter les hommes et les animaux. Vous et moi, pour pouvoir mener nos activités, il nous faut de l’énergie. En d’autres termes, il nous faut du carburant. Quel est le carburant que nous utilisons ? C’est des aliments. C’est ce qui se transforme en énergie et que nous utilisons pour nos différentes activités. Mais une voiture pour circuler aussi  a besoin d’énergie. L’énergie que les avions et les voitures utilisent, c’est du carburant et aujourd’hui, ce qui se passe c’est que toute production agricole est potentiellement convertible et transformable en carburant. Le prix du carburant augmentant de manière indirecte, le prix des céréales et des denrées alimentaires est automatiquement indexé sur le prix du carburant qui augmente. Je vais le caricaturer un tout petit peu : c’est comme si aujourd’hui un avion qui prend du kérosène, dans cet avion on met finalement du riz puisqu’il consomme de l’énergie et le riz produit également de l’énergie. Ça revient à la même chose. Il n’y a pas de raison que l’énergie que l’on met dans l’avion, le kérosène, le prix augmente et que l’autre énergie, le riz, le prix n’augmente pas.  C’est ce qui est aujourd’hui évident. Nous sommes donc partis pour un cycle infernal d’augmentation. Je lisais encore hier une déclaration du président de la banque mondiale qui disait effectivement que nous sommes partis dans un cycle où vraiment les prix ne vont pas cesser d’augmenter. Je pense pour  être au rendez-vous, il faudrait que nous développions des politiques pour soutenir les producteurs pour qu’ils puissent produire davantage puisque ce qu’ils produisent ce n’est plus pour alimenter seulement les hommes et les animaux mais c’est également une source d’énergie.  Et malheureusement pour nous, de l’énergie propre puisque les biocarburants, c’est de l’énergie propre. C’est pour cela aujourd’hui, avec le développement d’essai de ces technologies, on va encore améliorer le rendement de la transformation. Si on améliore le rendement de la transformation progressivement, on va passer du carburant fossile au carburant vert. Et cela va poser problème. Est-ce que l’agriculture doit produire pour nourrir ou est-ce que l’agriculture doit produire pour nourrir l’industrie ? 

Africa n°1 : Vous avez parlé d’une production alimentaire excédentaire dans bon nombre de pays mais hélas tout le monde n’a pas pu en profiter. Là vous avez souligné les entraves qui persistent. Quelles sont-elles ? 

Pr. Bretaudau : Au niveau des Etats globalement la situation est équilibrée à excédentaire dans quatre pays producteurs au niveau du Sahel. Il s’agit du Tchad, du Niger, du Mali et du Burkina Faso. Mais par contre au niveau des Etats du CILSS, il y a des états qui sont structurellement déficitaires. Il y a parmi ces Etats, le Sénégal et la Mauritanie. Mais la situation de l’Afrique de l’Ouest dans son ensemble montre que 10 Etats de l’Afrique de l’ouest non-membres du CILSS ont des zones assez déficitaires. Il s’agit du Nigeria dont le Nord a énormément souffert cette année de l’irrégularité pluviométrique et du nord également du Ghana où la production a été assez réduite suite aux effets des changements climatiques. Voici la situation mais même dans les quatre Etats où la production est moyenne à excédentaire comme par exemple au Niger, il y a des zones fortement vulnérables. Il y a des populations qui ont été touchées. En Mauritanie, il y a des zones qui ont été fortement touchées. Dans le rapport qu’on a remis à l’Etat mauritanien et qu’on a élaboré avec les autorités mauritaniennes, toutes ces zones sont ciblées et identifiées. Je crois que les propositions de solutions que nous avions faites ont également été suivies d’effets. Il se fait que les productions de contre saison, que nous avions vivement conseillé, sont aujourd’hui compromises par des attaques de certains ennemis des récoltes. Là encore, les techniciens sont à pied d’œuvre pour essayer de minimiser l’impact de ces ennemis sur les cultures de décrue. 

Africa n°1 : Avec la situation actuelle qui prévaut et à deux mois de la saison des pluies, pensez-vous que vous pouvez faire quelque chose pour parer à cette situation vraiment inquiétante ? 

Pr. Bretaudau : Dans la situation actuelle, les vivres, il y en a mais malheureusement, ils sont difficilement accessibles. Parce que les prix sont inabordables pour les populations déjà éprouvées par des années de sécheresse successive. La situation pour ces populations nécessite un appui très fort. C’est pour cela qu’il faudrait que tous les partenaires impliqués soient sensibilisés et responsabilisés pour qu’il y ait une meilleure circulation aussi bien de l’information que des denrées alimentaires. Nous avons des informations qui font état que certains opérateurs ont des stocks sur lesquels ils veulent spéculer ou en tout cas qui ne sont pas mis sur le marché. C’est des situations qui peuvent aggraver le problème mais le patriotisme aidant peut être la solidarité aidant,  les uns et les autres vont revenir à de meilleurs sentiments et les marchés pourraient trouver un niveau d’approvisionnement beaucoup plus favorable pour les consommateurs. Les pouvoirs publics de leur coté doivent prendre des mesures. La situation, c’est vrai, elle est difficile voire très difficile mais c’est une situation que nous pouvons contenir. De toute façon, le pouvoir d’achat de tous les consommateurs sera fortement entamé car les prix sont assez élevés mais comme je l’ai dit, si nous développons de bonnes politiques et que nous arrivons à faire que ces augmentations de prix puissent profiter aux producteurs, nous allons récolter d’ici un ou deux ans, les dividendes de cette politique. Il ne faut pas s’attarder sur la situation. Il faut la gérer. Il faut essayer de voir plus loin. Si on était aujourd’hui à une baisse totale de production, je n’allais pas avoir les mêmes propos. Je sais qu’au niveau des Etats du Sahel et de l’Afrique de l’ouest, ce que nous avons produit cette année même si elle a été utilisée assez diversement il y a des productions comme par exemple dans certains états comme le niger qui sont sortis du pays et qui ont exporté. C’est des situations qui sont de nature à nous fragiliser et qui sont parties assez loin. C’est pour cela que je dis qu’il y a quand même une possibilité de résorber cette situation assez difficile pour les populations en assurant une meilleure gestion de la situation. 

   

Africa n°1 : Quel sont les chiffres de la dernière campagne agricole ? 

Pr. Bretaudau : Globalement, les chiffres de la dernière campagne pour les céréales s’élèvent à 49 millions de tonnes pour toute l’Afrique de l’ouest. Ce qui est supérieur à la moyenne par rapport à ces 5 dernières années. 

Africa n°1 : A vous entendre parler, on a l’impression que c’est un problème surtout de bonne gouvernance que vous voulez pointer du doigt. Mais au-delà de tout ceci, lorsque vous parliez de facteurs, vous avez évoqué le Mali, le Tchad, le Niger ou le Burkina Faso où il y a un excédent de production. 

Pr. Bretaudau : Dans mon rapport, je viens de présenter dans les détails la situation au niveau de ces Etats dans les zones d’insécurité notamment des zones du nord et nous avons donné des recommandations, des recommandations qui, si elles sont suivies, pourraient amoindrir les souffrances des populations de ces régions. Mais c’est sûr que quand on se trouve dans une situation alimentaire assez difficile et que l’on vive encore une autre insécurité, ça devient vraiment assez difficile.  Quand il y a insécurité militaire stratégique, ça veut dire qu’il n’y a même pas des facilités pour les déplacements et pour la circulation. C’est pour cela l’approvisionnement de ces zones pose effectivement des problèmes. Dans notre rapport, nous avons attiré l’attention des autorités sur toutes ces questions pays par pays. 

Africa n°1 : Le Sahel est une région structurellement déficitaire en ressources notamment hydriques. Cette situation est aggravée par les fluctuations du marché mondial et de la flambée des prix des denrées de base. Face à cela, quelle est la stratégie mise en place par le CILSS ? 

Pr. Bretaudau : Ce que nous envisageons pour essayer de résorber cette situation assez difficile que nous traversions au niveau des Etats d’Afrique de l’Ouest et singulièrement au niveau des Etats du CILSS, c’est le programme lancé en 2004 par les chefs d’Etat lors du dernier sommet des chefs d’état à Nouakchott. Il s’agit de l’initiative ‘maîtrise de l’eau pour faire reculer la faim au Sahel’. La coalition mondiale pour l’eau au Sahel est une initiative des chefs d’Etat qui vise à capitaliser et à valoriser toutes les ressources en eau disponibles. Certainement, on sait qu’il y a la sécheresse mais il y a d’importantes ressources en eau pluviales qui sont souvent perdues au niveau des états sahéliens. Il s’agit donc pour nous de voir comment conserver toutes ces eaux, les utiliser pour développer une agriculture avec maîtrise de l’eau. Il ne s’agit pas seulement de grands aménagements de types ‘au fils du Niger’ mais il s’agit au niveau des villages les plus reculés de voir comment faire des bassins de rétention, des forages pour tirer l’eau et essayer de faire produire par ces populations qui sont confrontées non seulement aux problèmes de terre mais à des problèmes d’approvisionnement en eau. La coalition mondiale pour l’eau au Sahel vise justement cet objectif. Je pense que si nous arrivons à mettre en œuvre cette coalition, je suis sûr que d’ici 5 ans, les questions qu’on aura à se poser seront différentes de celles que l’on se pose aujourd’hui. En ce temps, peut-être que cela va vous faire rire, il faudrait que nos Etats se mettent dans les perspectives pas de gérer des crises alimentaires mais de gérer des surplus de production agricole. En fait, ce n’est pas qu’à chaque année que le Sahel a été déficitaire. Si vous voyez que cycliquement, nous avons des périodes difficiles, des périodes de baisse de production, c’est que les années fastes n’ont pas été suffisamment bien gérées et que les producteurs ont été découragés et se sont retrouvés obligés d’abandonner leurs parcelles. Par conséquent, le niveau de production va certainement baisser.  Désormais, à partir de là, on pensera à avoir comment nous allons réfléchir sur la gestion des surplus de production et non la gestion des crises alimentaires. Même s’il y a surproduction, il faudrait gérer et malheureusement les années où il y a surproduction les producteurs sont laissés à eux-mêmes et ne bénéficient pas de toute l’attention pour pouvoir vraiment gérer leur production. 

Africa n°1 : Rationaliser la gestion de ces eaux passe par des investissements lorsqu’il s’agira de construire des barrages ? 

Pr. Bretaudau : Pour les barrages, c’est une entreprise qui dépasse les réalisations du CILSS. De par ce que les Etats nous ont confié, nous devrons avoir une vue d’ensemble sur toutes les questions d’utilisation de l’eau. Les barrages, c’est des investissements assez intensifs qui relèvent d’autres structures. Mais il n’en demeure pas moins que nous, nous pouvons accompagner la mise en œuvre des barrages pour voir les études d’impact au niveau de la sécurité alimentaire. Nous ne sommes pas en reste mais je vois aujourd’hui difficilement le CILSS se mettre à la place d’autres structures telles que l’Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal ou même ce qui se fait actuellement au Niger avec le barrage de Kandaji, au Mali avec le barrage de Tansa. Mais le CILSS peut accompagner des politiques de ce genre pour pouvoir aider les Etats à avoir une hauteur par rapport aux questions de sécurité alimentaire dans ces zones.   

Africa n°1 : Beaucoup de nos pays importent le riz, bien que dans ces mêmes pays, on cultive le riz. Il y a là quelque chose qui paraît paradoxale. Est-ce que le CILSS ne penserait pas à faire campagne dans ce sens ? 

Pr. Bretaudau : C’est vrai qu’il faut consommer local. Les productions que nous avons notamment du riz au niveau de l’Afrique de l’Ouest sont insuffisantes pour couvrir les besoins des Etats qui produisent à fortiori des Etats qui en demandent. Au niveau de l’Afrique de l’Ouest, tous les pays sont des grands importateurs de riz. Je vais me référer à la déclaration du président sénégalais lors de son passage à Bamako où il a lancé un appel au développement de la riziculture, à la maîtrise de l’eau pour améliorer la production agricole. Tant que nous n’aurons pas domestiqué et valorisé les ressources en eau pour produire, nous n’allons jamais avoir une sécurité alimentaire durable. Lors de son passage à Bamako, le président sénégalais a lancé un appel dans ce sens. Je suis sûr que cet appel sera suivi d’effet. C’est vers ça aujourd’hui que nous devrions tendre si nous voulons avoir une sécurité alimentaire durable. 

Africa n°1 : Nos Etats sont souvent confrontés à des problèmes de mise en œuvre de leur décision politique. Est-ce que cela non plus ne constitue pas un handicap majeur dans la réussite de votre mission ? 

Pr. Bretaudau : Au niveau des Etats, je crois qu’il y a une volonté politique. C’est vrai qu’il y a des difficultés pour s’accorder sur certaines idées. Mais je crois qu’il y a une volonté politique de conjuguer nos efforts au niveau de tous les Etats pour faire face à notre destin commun. Là où se trouve peut-être le bât blesse, c’est au niveau des différents intervenants de la filière ou des différentes filières de production agricole. Les machines ne sont pas suffisamment organisées et structurées entre elles. Les différents intervenants ne sont pas suffisamment aguerris et outillés pour pouvoir assurer une gestion harmonieuse des différentes filières. Très prochainement, nous allons essayer d’échanger avec tous les différents partenaires sur toutes les questions d’organisation des marchés céréaliers en Afrique de l’Ouest. Nous allons aussi nous retrouver avec tous nos partenaires politiques de l’UEMOA et de la CEDEAO pour essayer de donner des directives et juguler les difficultés que nous traversons aujourd’hui. Le CILSS, à lui seul, n’a pas la force de faire face à toutes les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui. C’est pour cela que ces deux institutions vont pouvoir nous appuyer pour avoir une issue beaucoup heureuse pour les consommateurs et les populations touchées par la situation. 

Africa n°1 : Au niveau des cotisations, est-ce que tous les Etats sont à jour ? 

Pr. Bretaudau : Pour les cotisations, tous les Etats ne sont pas à jour. Ce qui, aujourd’hui, m’a frappé : ce n’est pas le fait que les Etats ne soient pas à jour. C’est la volonté politique de soutenir le CILSS dans son combat. J’ai rencontré beaucoup de présidents de la sous-région. Aujourd’hui, ils soutiennent toutes les actions du CILSS. Les situations conjoncturelles des cotisations ne vont pas arrêter les actions du secrétariat exécutif du CILSS. Nous sommes sûrs et certains que dans les semaines et les mois à venir, tous les Etats qui ont accusé des arriérés vont pouvoir s’acquitter. Et ça, je suis très bien placé pour vous le dire. Avec tout le soutien des chefs d’Etat du CILSS, je me sens fort pour mener le combat. 

Africa n°1 : Mais ce soutien n’est que pour le moment moral. Alors, l’aspect matériel n’étant pas encore là, pensez-vous que le CILSS pourra continuer à mettre en exécution tous ses ‘rêves’ ? 

Pr. Bretaudau : Une fois que le côté politique est acquis, le côté matériel va suivre. Tous les Etats nous demandent des conseils et nous sollicitent à chaque fois qu’il y a des problèmes de sécurité alimentaire. Cela est un atout. Avec l’appui politique, cela va donner encore confiance aux bailleurs de fonds. Une des faiblesses du CILSS, c’est que moins de 5% de notre budget émane des cotisations des Etats. Mais c’est important. Et 95% du budget du CILSS, ce sont les donateurs. Avec une confiance retrouvée au niveau des Etats, je suis sûr que cela fera un déclic au niveau des bailleurs de fonds dans le sens de leurs intérêts pour le CILSS. 

Africa n°1 : Face aux problèmes vivriers qui se posent dans certains pays de votre zone de couverture, est-ce que cela ne va pas nécessiter une intervention spéciale de vos partenaires ? 

Pr. Bretaudau : Dans l’état actuel des choses, en dehors des populations vulnérables qui nécessitent d’un traitement rapproché, les Etats ont eu à prendre déjà des mesures très courageuses individuellement. En fait, les mesures individuelles profitent collectivement. Toute mesure prise au Sénégal a des répercussions au Mali. Je vais donner un exemple : tous les pays ont renoncé à leur droit d’importation. Les taxes d’importation ont été annulées pour un certain temps. L’importateur qui va amener des céréales au Sénégal à la frontière du Mali ne pourra pas empêcher que quelques kilos aillent alimenter des maliens au Mali. C’est pour cela que je dis que toute mesure prise dans un Etat profite d’une manière ou d’une autre à l’Etat voisin. Les chefs d’Etat ont eu à prendre des mesures courageuses qui sont de nature à réduire les souffrances de toutes les populations. La crise, la vie chère, la facture est ressentie par tout le monde. Evidemment, nous ne la ressentons pas de la même manière puisqu’en fonction du niveau du pouvoir d’achat de chacun la crise va être plus ou moins ressentie. 

Africa n°1 : L’Afrique, c’est aussi une dégradation permanente de l’environnement. C’est l’avancée du désert. A ce niveau, quelles sont les stratégies que vous êtes en train de mettre en œuvre ou en passe d’être exécutées ? 

Pr. Bretaudau : Nous avons aidé tous les pays de l’Afrique de l’Ouest du CILSS à définir leur programme d’action nationale de lutte contre la désertification. Ces documents sont prêts. Nous l’avions fait en collaboration avec la convention des nations unies pour la lutte contre la désertification. Mais ces programmes d’action nationale définis, qu’est-ce qui reste aujourd’hui ? C’est la mise en œuvre concrète des actions et des réalisations concrètes pour gagner sur la désertification. Nous nous battons avec les Etats pour voir comment avoir les ressources nécessaires pour mettre en application les résolutions de ces différents plans. 

Africa n°1 : Quelle est la part réservée à la formation des ressources humaines par le CILSS aux Etats membres ? 

Pr. Bretaudau : Aujourd’hui, peut-être que ce n’est pas connu, le CILSS dispose d’un très grand centre de formation qui se trouve à Niamey. La plupart des cadres et des techniciens formés en agrométéorologie dans tous les Etats membres y compris les autres Etats de l’Afrique de l’Ouest et même des Etats comme Haïti qui écrivent  pour nous demander de recevoir des auditeurs à former dans ce domaine. Beaucoup de cadres formés en agrohydrométéorolgie ont été formés au niveau du centre Agrimet de Niamey. Il s’agit aussi de cadres techniciens que de cadres ingénieurs master. Aujourd’hui, ce centre est un centre d’excellence pour l’étude sur les criquets migrateurs africains. C’est un centre spécialisé sur ces questions. C’est lui qui joue aujourd’hui l’essentiel du travail sur la maîtrise du criquet pèlerin. Les cadres qui ont été formés sont assez nombreux pour tous les Etats y compris les Etats de l’Afrique de l’Ouest et même ceux d’Afrique Centrale. 

Africa n°1 : Toujours dans ce cadre se rapportant au développement de l’agriculture, on sait très bien le rôle que jouent les femmes. C’est elles qui occupent en quelque sorte les devants de cette agriculture. Est-ce qu’il ne serait pas judicieux de mettre à la disposition de ces femmes ou du moins de développer ou d’initier pour ces femmes des micros projets pour évaluer dans le sens des activités génératrices de revenus ? 

Pr. Bretaudau : Vous venez de parler là de quelques réalisations du CILSS dont nous sommes très fiers et dont les pays partenaires sont très fiers aussi. Nous avons avec nos partenaires français et italiens deux projets. Dans ces deux projets, nous menons des activités et des actions en collaboration avec la société. Parmi les acteurs de la société civile, nous avons remarqué que les femmes sont assez dynamiques et occupent une place de choix.  Ces braves femmes ont assuré une très bonne gestion de tous les programmes qui ont été à leur disposition et de tous les programmes qui ont été financés. Ce que nous faisons comme réalisation dans les Etats c’est trop faible. Ce que nous faisons en matière de récupération de la désertification est moindre que ce que celle-ci nous arrache tous les jours. Quand la désertification cherche à récupérer 3x, nous, nous devons récupérer annuellement 6x. Voici comment on pourrait faire reculer le désert. Il est important pour nous de développer des outils qui vont à une vitesse plus grande que le processus de désertification. Ce processus est continu. Il faudrait que nous ayons une vitesse contre courant plus importante que ce processus. C’est ainsi seulement qu’on pourra commencer à l’avaler. Sinon, la désertification va nous avaler tous. Aujourd’hui, Abidjan qui se trouve en pleine forêt va se retrouver un jour en plein milieu du désert. Même les pays côtiers sont concernés par le processus de désertification. Si jamais, toutes les terres arables sont terminées en Mauritanie et au Mali, ce serait vraiment catastrophique. Le processus de désertification est aujourd’hui lié à ce qu’on appelle couramment les changements climatiques. La sécheresse à l’époque, c’est une forme de changement climatique. Les changements climatiques, on les a abordés avant qu’on ne vienne nous en parler. Rien ne sert de parler de désertification, de sécheresse ou de changement climatique, ce qu’il y a, il faut agir. On a assez de connaissances scientifiques, d’informations et de résultats pour essayer de gagner la lutte contre les changements climatiques, la lutte contre la désertification. 

Africa n°1 : Le président libyen a réussi à mettre en place les fleuves artificiels. Pourquoi cela n’est pas possible dans les autres pays africains du Sahel ? 

Pr. Bretaudau : C’est possible mais encore faudrait-il avoir les moyens. Je vais vous donner un petit exemple qui a été fait. Je suis du Nord du Mali. J’ai fait mon lycée à Tombouctou. Ça fait plus de 50 ans que le fleuve Niger ne coulait plus à Tombouctou. Aujourd’hui, je vous dis qu’il coule de nouveau à Tombouctou. Le Mali avec le président khadafi ont eu à faire des investissements importants et à recreuser le bras du fleuve qui va du fleuve à Tombouctou. Cela veut dire que cela demande des moyens. Au-delà de ça, nous savons que nos pays sont riches en eau souterraine. Ces eaux souterraines peuvent être utilisées. C’est pour cela que l’eau même c’est plus cher que le pétrole. Le pétrole, ça ne se boit pas. C’est vrai que c’est de l’énergie. Aujourd’hui, si vous essayez de voir toutes les potentialités que nous avons en eaux souterraines et en eaux pluviales, je suis sûr et certain que nous pouvons venir à bout de ce processus de désertification. Je dis bien essayer de capitaliser la pluviométrie et non attendre de subir les effets de la pluviosité. Il est impératif de chercher à gagner le combat sur la désertification  pour pouvoir fixer les populations et leur permettre d’avoir exactement les conditions de vie qu’elles vont chercher en Europe et dans les différentes capitales qu’elles vont chercher en Afrique de l’ouest.   

Interview réalisée conjointement par : 

Salem Mejbour Salem(Africa n°1)  Cheikh Tidiane Dia(Le Rénovateur Quotidien-Mauritanie) 

Kissima Diagana(La Tribune-Mauritanie) 

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