( 22 mai, 2008 )

Gérard Tolohin, metteur en scène

« Quand une société à laquelle vous appartenez vous exclut, vous perdez toute racine »

Targuiya, c’est d’abord un hymne à la paix. C’est aussi l’histoire d’une jeune fille touareg de 17 ans aux prises avec les tourments de la guerre et de l’amour. Une fois l’orage passé, elle met au monde un enfant de père inconnu, un enfant de l’amour en temps de guerre. Chassée par les siens, sans souvenir précis, elle erre dans le désert en compagnie de la mystérieuse Houriya, femme aux pouvoirs infinis, qui va l’aider à remonter le temps jusqu’au puits de la dernière étape qui sera aussi celui de l’ultime solitude….

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on savoir les raisons qui vous ont poussé à mettre en scène ‘Targuiya’ ?

Gérard Tolohin : D’abord, c’est une pièce qui a été écrite par un mauritanien (Moussa Diagana, Ndlr) en 2000 et que j’avais déjà mis en scène il y a 4 ans de cela. Je suis resté un peu attaché à cette pièce parce qu’elle touche l’âme mauritanienne même et les fibres sentimentales. J’avais l’impression en travaillant cette pièce-là, on découvrait à peu près certains côtés cachés du peuple mauritanien. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Lorsque vous parlez d’âme mauritanienne, plus précisément, vous faîtes allusion à quoi ? 

Gérard Tolohin : Par exemple aux sentiments, à tout ce qui est de l’ordre du cœur, à tout ce qui se rapporte à la sensibilité. Ce n’est pas tous les jours que les gens abordent ces thèmes là. J’ai trouvé que c’était un aspect assez important de la pièce. C’est pourquoi, je tenais à revoir, à mettre encore en scène cette pièce. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Cette pièce tourne autour de ‘Targuiya’. Qui est-elle ? 

Gérard Tolohin : Targuiya, en réalité, c’est une fille touareg qui a 17 ans et qui est tombée enceinte. C’est une fille qui a eu un enfant illégitime. Elle a été pour cela chassée de sa tribu. On a plus voulu d’elle. Elle erre donc dans le désert avec Houriya qui est la vierge éternelle. Celle-ci va l’aider à remonter le temps c’est à dire à nous parler ce pourquoi elle en est arrivée là : pourquoi, on l’a chassé. Pourquoi, on l’a condamné à une errance sans fin. C’est Houriya qui va l’aider à remonter le temps et par-là nous faire comprendre comment cela s’est passé. Quelles sont les causes de sa condamnation et de son errance actuelle ? 

 

Le Rénovateur Quotidien : On a vu aussi qu’elle ne cessait de se culpabiliser comme si elle avait commis un acte infâme ? 

Gérard Tolohin : Oui ! Parce que psychologiquement, ce n’est pas évident ! Quand une société à laquelle vous appartenez vous exclut, vous perdez toute racine. Evidemment, c’est une fille qui se reproche beaucoup de choses parce que ce n’est facile d’être exclu et personne ne peut le supporter. Par conséquent, son exclusion l’a complètement ébranlé et en même temps, c’est cette exclusion qui va l’amener à retrouver la solitude c’est à dire à travers le puits de la dernière étape. C’est là où elle va se retrouver seule face à elle-même. C’est à dire à retrouver cette paix qu’elle cherchait.

                          culture.jpg 

Le Rénovateur Quotidien : Le collier à perles bleues, l’enfant, la chamelle, la puisette, le puits…sont autant de symboles. Mais en réalité que représentent-ils dans l’imaginaire de Targuiya ? 

Gérard Tolohin : Il y a beaucoup de passages que Moussa Diagana a puisés dans le Saint Coran. Quand on parle de puits de la dernière étape, on fait allusion à l’eau. L’eau c’est la vie. En même temps, nous sommes en plein désert et on sait quel est le symbole d’un puits dans un grand désert. Le puits c’est d’abord le symbole de la vie. Le puits de la dernière étape c’est à dire là où elle va boire une dernière fois probablement, là où elle va retrouver la paix. La paix quand elle est éternelle, c’est certainement la mort ou la folie. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous qui avez mis en scène cette œuvre, pouvez-vous nous dire comment Targuiya en est arrivée à être une fille déchirée par la vie et notamment par son passé ? 

Gérard Tolohin : Euh…d’abord, ce n’est pas facile à 17 ans de tomber enceinte hors mariage. Dans nos sociétés, c’est un contresens même. Elle savait elle-même qu’elle s’était déjà condamnée d’office et qu’il n’y avait pas d’autres portes de sortie que l’exclusion, la mort ou la solitude. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’on peut comprendre par-là, vous avez voulu réactualiser un thème aussi important que la grossesse hors mariage ? 

Gérard Tolohin : Que ce soit la grossesse non désirée ou toute autre chose, c’est difficile dans nos sociétés africaines d’être révolutionnaires. On dit souvent ‘malheur par qui vient le scandale’. Nos sociétés ont certaines valeurs et tout ce qui est brusque ou révolutionnaire est très mal accepté dans nos sociétés traditionnelles. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Targuiya n’est-elle pas à la limite victime de son amour, d’un amour avec un homme que tout séparait ? 

Gérard Tolohin : Oui ! En réalité, l’histoire se déroule dans la société touareg qui est en pleine guerre d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui avec la rébellion au Niger, au Mali. Lorsque Moussa Diagana écrivait ce roman, il était représentant du Pnud au nord du Mali. En côtoyant ces touaregs-là, il a eu l’inspiration d’écrire ce roman. C’est un peu une rébellion que d’aimer en temps de guerre. C’est une provocation de parler d’amour alors que les gens se tuent. En réalité, Targuiya c’est une révolutionnaire. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Mais aussi une fille malheureuse ? 

Gérard Tolohin : Elle est malheureuse en même temps elle préfère cela. Pour elle, sa condition c’est d’être malheureuse. Il y en a ceux qui pensent que le malheur ça nous fait exister alors que le bonheur nous ennuie. Par-là, en se rebellant, en souffrant, elle existe. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Ce qui est aussi fascinant dans l’œuvre de Moussa Diagana, ‘Targuiya’, c’est qu’elle met à nu les atrocités de la guerre ? 

Gérard Tolohin : Quand on est confronté à la guerre, ce n’est pas évident. C’est toute une société qui se remet en cause. Les principes évidemment n’ont plus de sens. Ce qui compte généralement, c’est de survivre et là bien sûr il y a des ouvertures par lesquelles certaines personnes revendiquent ou ne veulent plus accepter l’ordre établi. Pour ces personnes, l’ordre établi ne conduit nul part, ça conduit à la guerre. Donc, il y a des contestations qui naissent de toute part. Lorsqu’il y a un conflit qui naît dans une société, c’est clair qu’il y a plus ou moins de confusions qui naissent. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Que représente le bleu de méthylène dans la société touareg ? 

Gérard Tolohin : Les touaregs, on les appelle souvent les ‘hommes bleus’. Le bleu probablement c’est la pureté, le ciel, l’infini…Vous savez quand on est dans le désert, quand vous levez la tête, vous ne voyez que le bleu, le ciel et le sable. Chez les touaregs, selon certaines légendes, c’est le bleu de méthylène qui t’attire beaucoup plus de paix, de bonheur, de chance, de quiétude, l’éternité. Quand vous allez au Niger, dans la région d’Agadès où les touaregs vivent, vous allez remarquer que la couleur est non seulement aimée et désirée par les femmes mais aussi par les hommes. Dans les turbans, les boubous ou les voiles, c’est la couleur bleue qui est la plus utilisée. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Dans ce roman, l’auteur a mis en exergue l’amour. L’amour par rapport à l’environnement et l’amour par rapport aussi aux hommes. 

Gérard Tolohin : Souvent, certains s’imaginent peut-être que certains africains sont différents des autres. Non ! Ils ont aussi leurs sentiments, des choses  qu’ils aiment. Ils sont comme tout le monde. Même si parfois les gens sont trop discrets. Dans leurs sentiments, ils ne sont pas trop expressifs mais au fond d’eux-mêmes il y a un cœur qui bat. Moussa Diagana, c’est quelqu’un qui essaie quand même de dire des choses que peut être tout le monde n’ose pas dire. Les occidentaux sont souvent étonnés lorsqu’un africain leur parle d’amour. Je n’ai jamais compris pourquoi les Africains n’ont pas l’habitude de s’exprimer. C’est des gens très pudiques, très réservés. Dans la société touareg, c’est vraiment la pudeur. C’est comme en Mauritanie où les gens sont très pudiques surtout côté sentimental, les gens n’osent pas s’exprimer.

 

 Le Rénovateur Quotidien : En mettant en scène ‘Targuiya’, n’avez-vous pas eu la sensation de retourner aux sources en l’occurrence le Niger qui est votre pays natal ? 

Gérard Tolohin : Oui, c’est vrai ! On cherche toujours à retrouver son enfance, ses origines. Je ne me suis jamais posé la question mais je crois que ‘oui’. ‘Targuiya’, ça me rappelle le Niger, le pays, l’enfance. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Et votre pays vous manque-t-il ? 

Gérard Tolohin : C’est compliqué ! Euh…oui et non ! Parce qu’entre temps, il y a eu d’autres amours. Oui, c’est vrai ça me manque mais ce n’est pas mortel ! Non, je peux survivre à ce manque là ! 

 

Propos recueillis par 

Babacar Baye Ndiaye 

ducdejoal@yahoo.fr 

 

 

 

 

Pas de commentaires à “ Gérard Tolohin, metteur en scène ” »

Fil RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

|