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( 19 septembre, 2008 )

Sidi Yahya:L’ombre d’une génération rangée au tiroir de l’oubliette !

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Celui qui aurait parié que Sidi Yahya allait un jour devenir un grand artiste plasticien n’aurait certainement pas eu tort ! Son talent est indiscutable. Il fait partie de cette génération rangée aux tiroirs de l’oubliette. Ce quarantenaire bourré d’imagination à faire craquer n’est plus à présenter dans le milieu des Arts Plastiques en Mauritanie. Le maître d’œuvre de la décoration de la Semaine Nationale du Film, c’est lui ! Très tôt, à bas âge, à l’école primaire, ses qualités de dessinateur hors pair se révélèrent en lui. Et, lorsqu’il raconte ses premiers pas dans l’art, on sent jaillir de son visage et de ses yeux une abréaction.  

A l’école, il n’avait qu’un seul fantasme : à la fin des cours, il s’arrangeait à ramasser les restants de craie qu’il va se servir pour gribouiller sur tous les murs qui se trouvaient sur le chemin du retour à la maison. Il traçait, il griffonnait, il dessinait des formes qu’il ne comprenait pas. Le tout, dans une naïveté spécifique à l’enfance.  

Malgré les plaintes des voisins auprès de sa maman, il récidivait encore le lendemain. Même les murs de leur maison n’échappaient pas à la folie de dessiner qui s’était emparé de son esprit et de son imagination. On aurait dit qu’il était obnubilé par un diable. Mais non ! Il éprouvait simplement du désir à «salir » les murs des voisins. Sidi Yahya est un pur produit des quartiers populaires de Nouakchott. Sa jeunesse, il l’a vécu au quartier populaire du 5ième arrondissement.  

De cette période, il ne garde que des souvenirs fugaces. Aujourd’hui, lui qui avait l’habitude de gambader, il regrette la disparition à petits feux des grands espaces de Nouakchott. «Même si ce n’était pas bien aménagé. Même si ce n’était pas des espaces verts. Même si ce n’était pas confortable. Mais quand même c’était des espaces. Toute mon enfance, je l’ai passé dans ces espaces avec des amis à jouer au ballon, à monter sur le ‘trot-trot’(trottinette). Quand je regarde, aujourd’hui, il n’y a même pas un mètre carré qui reste pour les enfants, la famille. Tout a disparu », regrette-t-il amèrement. 

A l’Institut Scientifique de Mauritanie(ISM), fruit de la coopération entre le Royaume d’Arabie Saoudite et notre pays, Sidi Yahya découvre pour la première fois la calligraphie et la décoration arabo-musulmane. C’est dans cet institut, au bout de deux ans, qu’il va commencer aussi à peindre en ressuscitant la nature morte.  

En 1987, à la fin de ses études à l’ISM, il voyage pour améliorer ses connaissances artistiques. Destination : Saint-Louis du Sénégal où il va rencontrer un certain artiste plasticien sénégalais du nom de Julien Kéita. Le temps d’une collaboration avec ce dernier, il découvre le symbolisme et l’abstraction. De retour en Mauritanie en 1990, il participe, avec 21 autres artistes plasticiens mauritaniens, au concours d’Arts Plastiques organisé par le Ministère de la Culture. Il sera retenu avec Mokhis et Mohamed Vall pour participer, au Maroc, à une exposition intitulée : «Tendances de la peinture contemporaine au Maghreb ». 

Au Royaume chérifien, il est émerveillé en découvrant l’Ecole des Beaux-Arts de Rabat. Et, surtout, il va rencontrer de grands artistes plasticiens marocains de renommée internationale tels que Khassimi Ben Lamine Fouad dont ses travaux ont laissé une forte impression sur lui. Il fut bouleversé et ébahi de faire la connaissance d’un tel monsieur qui force le respect et l’admiration. Ce périple au Maroc lui a ouvert d’autres portes. Désormais connu, il commence à voyager. Une nouvelle vie en perspective ! Son grand plaisir, confie-t-il, c’est de voyager. Il a fait plus d’une vingtaine de pays africains. 

Aujourd’hui, lorsqu’il parle des Arts plastiques, son constat est teinté de déception, d’amertume et de pessimisme : pas assez de journalistes qui s’intéressent à la Culture de manière générale, pas d’espaces culturels spécialisés, pas de galeries, faible participation de nos artistes aux événements internationaux, pas de soutien concret de la part de l’Etat mauritanien, pas de sponsors pour créer des événements culturels…Autant de problèmes structurels qui ne présagent pas des lendemains meilleurs. 

Mais, pense-t-il, ce n’est pas une raison d’abdiquer. «Le devoir de notre génération, c’est de transférer le savoir et la culture des Arts Plastiques aux générations prochaines », croit-il. Et comment faire ? «C’est de créer une Faculté des Arts ou un Institut avec l’appui de l’Etat », répond-il. Pour lui, il ne faudrait pas reprendre les mêmes erreurs qui ont abouti à l’inhumation des Arts Plastiques en Mauritanie.  

Confiant, il l’est. il se fonde sur le fait que les Arts Plastiques commencent à connaître une Ascension fulgurante depuis quelques années. «Avant, c’était impossible de parler d’Arts Plastiques », rappelle-t-il. Cela est devenu possible grâce à l’introduction des Arts Plastiques au niveau de l’enseignement technique où on étudie par exemple l’infographie. Avec le recul du temps, il regrette toujours le fait que les autorités aient éliminé les travaux pratiques dans l’enseignement primaire. Ce serait très intéressant, trouve-t-il, d’inclure les Arts Plastiques dans le programme de l’enseignement général.  

Ce ne sont pas les idées qui manquent pour sortir du trou les Arts Plastiques. «On ne peut pas amener un squelette à Barkéol pour qu’un enfant puisse comprendre ce que c’est. Mais, on peut dessiner un squelette. D’abord, il nous faudra des personnes qualifiées pour pouvoir illustrer les livres scolaires, des professeurs en Arts plastiques pour donner de petites formations aux instituteurs. Cela m’étonne qu’à l’Ecole Nationale des Instituteurs qu’il n’y ait pas un professeur en Arts Plastiques. Un instituteur qui ne sait pas dessiner, comment il va expliquer à ses élèves pour qu’ils puissent comprendre. Un enfant qui n’a jamais vu un avion, il faut que l’enseignant soit en mesure de pouvoir dessiner un avion », explique-t-il. 

Depuis quelques années, il a quitté son quartier populeux(5ième arrondissement) pour s’installer, chose curieuse, à Ilot K, là où il a vu le jour. A ses yeux, cela ne s’apparente guère à un signe d’évolution sociale ou envie de quitter les siens ? NON ! «C’est plutôt pour des raisons artistiques », explique-t-il. Seul, il a réussi à monter une école de formation en Arts Plastiques qui porte son nom. Ce projet, qui existe depuis une année, est une vieille idée d’une française artiste résidant à Nouakchott, du nom de Nadia Masito. 

Après le départ de cette dernière en France, il reprend, avec ses propres moyens, cette école. C’est ainsi que Sidi Yahya l’a reprise avec une volonté ferme de la rendre plus populaire aux yeux des mauritaniens. Avec un effectif de plus de 47 élèves, cette école constituera à n’en pas douter une future pépinière des artistes plasticiens mauritaniens. Malgré les difficultés(électricité, eau, location, employés, achat de matériels pédagogiques, sécurité…), il essaie de faire évoluer cette école contre vents et marées.  

Il a un faible pour les enfants. Il croît en eux ! A ses yeux, ils constituent la pépinière et la culture comme une locomotive même elle n’est pas(la culture) encore une affaire d’Etat avec une stratégie très précise dans l’esprit des acteurs culturels. Ce qui fait qu’être artiste dans notre pays est éprouvant. «Il est instable. Il n’a pas d’horaires fixes pour le travail. Il a besoin surtout d’une femme compréhensive », commente-t-il. «Il faut que la société mauritanienne comprenne que l’artiste est un nomade », s’écrie-t-il.  

Pour autant, cela ne doit pas l’empêcher de jouer un rôle dans l’évolution de la société et des mentalités. «L’artiste est un modèle. Il doit être sensible à ce qui se passe dans son environnement. L’artiste n’est pas un prophète ni un prédicateur. Son rôle, c’est de pousser la communauté à réfléchir », trouve-t-il. Ni homme politique, l’artiste est avant tout un reflet de la société dans laquelle il vit en étant en diapason avec elle car «la création n’a pas de rendez-vous ». 

Sa soif de découverte de nouvelles et bonnes choses le mènent aux débuts des années 90 en Algérie où il vécut pendant 5 bonnes années avec à la clef un mariage en poche. Il y exercera, en plus de la peinture, la broderie pour, dit-il, vivre, devenant ainsi un monsieur touche-à-tout. 

De retour en Mauritanie, il est dépité par le niveau de stagnation des Arts Plastiques. Que de souvenirs désarmants ! «En ce moment, il n’y avait pas encore un artiste plasticien mauritanien qui a fait une exposition personnelle au niveau de Nouakchott. De temps en temps, tous les 2 ou 3 ans, il y avait une exposition collective », révèle-t-il. 

C’est ainsi que l’idée d’un projet de résidence germera dans son esprit. Il fait appel à Meyne, artiste plasticien mauritanien et actuellement journaliste au Calame, pour concevoir ce projet. Ils s’isolent, pour être à l’abri des curieux de la rue, dans un bâtiment funèbre à Nouakchott. Au bout de 6 mois de travail intensif, il accouche d’un bébé baptisé «Travaux de l’atelier ». Ce fut, sans fausse modestie, le véritable début de l’histoire des Arts Plastiques en Mauritanie. «Je n’étais pas sûr de trouver de l’argent pour pouvoir payer mes dettes. A la fin de l’exposition, on avait une recette de 2.700.000 UM », se souvient-il. «Si on est vraiment reconnaissant, on doit dire que c’est cette exposition qui a déclenché l’envie de travailler chez tous les artistes plasticiens mauritaniens », martèle-t-il.  

Dix ans plus tard, la situation est toujours la même : les autorités, les hommes d’affaires, le mécénat n’arrivent pas toujours à comprendre que l’évolution de ce pays passe d’abord par la promotion de l’Art et de la Culture. «Malheureusement, cela demandera beaucoup de temps pour être compris », s’indigne-t-il tout en dénonçant aussi la passivité des artistes mauritaniens. «On n’arrive pas toujours à comprendre l’essentiel du travail collectif. Tous les problèmes de la Mauritanie doivent être résolus d’abord au niveau de l’enfance. On parle de plus en plus d’unité nationale. Celle-ci doit commencer à l’école. Avant, on était dans la même classe, à coté de Diallo, de Fatima ou de Aïcha sur la même table. La cassure est venue lorsqu’on a institué le bilinguisme dans l’école mauritanienne. Cela a été fait exprès », croit-il. 

La seule issue, pense-t-il, c’est de retourner à l’école qui nous apprend les valeurs de tolérance et de respect. Surtout, esquiver, la politisation de certains intérêts personnels. Tout le mal de la Mauritanie vient de là-bas ! 

 

Babacar Baye Ndiaye  

( 19 septembre, 2008 )

Déçu par l’attitude du Haut Conseil d’Etat:Le Gouvernement américain n’exclut pas des sanctions ciblées

Mark Boulware, ambassadeur des Etats Unis d’Amérique en République Islamique de Mauritanie, commence à perdre patience et à se départir de son sang-froid face à l’attitude d’indifférence imperturbable de la junte militaire au pouvoir depuis le 6 août dernier.

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A l’occasion d’une conférence de presse, tenue ce 28 août, la deuxième depuis l’arrivée du général Mohamed Ould Abdel Aziz au pouvoir, le diplomate américain a réitéré la position du gouvernement de son pays par rapport à la situation actuelle que traverse la Mauritanie tout en soulignant «le besoin urgent » de trouver une solution rapide à cette crise sans précédent. 

Dès les premières heures du coup d’Etat du 6 août 2008, les Etats-Unis d’Amérique et la France furent les premiers pays à rejeter l’arrivée au pouvoir des militaires. Depuis ce jour, le gouvernement américain n’a cessé de faire pression auprès de la junte militaire pour que Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi soit libéré et rétabli légalement dans ses fonctions présidentielles et que Yahya Ahmed Ould Waghf soit relâché à nouveau. Et, surtout, rejeter l’idée d’organiser de nouvelles élections présidentielles et législatives/sénatoriales. Peut-être pour des raisons d’ordre financier. Car, une élection mobilise d’importants fonds. En plus, cela fait à peine deux ans que la Mauritanie avait organisé des élections à l’issue desquelles Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi a été élu Président de la République. 

Pour le moment, la junte militaire au pouvoir semble sourde aux demandes et appels de la communauté internationale et notamment Washington qui n’écarte pas, selon les propos de son représentant à Nouakchott, Mark Boulware, de suspendre jusqu’à nouvel ordre leur assistance technique à la Mauritanie en allouant les fonds à d’autres pays. «On est profondément déçus par le manque de progrès dans la restauration de l’ordre constitutionnel et dans la recherche de solution politique à la situation actuelle en Mauritanie », s’indigne Mark Boulware. 

Face au jeu de cache-cache des militaires pour gagner du temps, Mark Boulware est sans équivoque. «On n’exclut pas la possibilité de sanctions ciblées contre les individus militaires et civils qui sont des obstacles au retour d’un régime constitutionnel et démocratique », déclare-t-il sur un ton exaspéré. 

Le message est, on ne peut plus, clair. Et, désormais, l’étau se resserre davantage autour de la junte militaire et le gouvernement des Etats Unis d’Amérique, qui suit avec une attention particulière l’actuelle crise, semble leur dire que la balle est maintenant dans votre camp. «Avec le passage du temps, trouver une solution devient de plus en plus difficile. La communauté internationale a tendu une main d’amitié à la Mauritanie et aux autorités (militaires) pour trouver une solution politique (à la crise) », rappelle Mark Boulware tout en lançant un appel du pied à la junte militaire d’accepter «cette main tendue », dernière chance de la communauté internationale pour éviter l’irréparable. 

Evoquant les voies de sorties par rapport à la crise actuelle préconisées par les uns et les autres, le diplomate américain a estimé qu’il n’y a pas de solution miracle. «Du point de vue constitutionnel, tout est possible ». Et, par rapport à la nature des sanctions qui peuvent tomber sur la tête de ceux qui font obstruction au retour à la légalité constitutionnelle, Mark Boulware a été avare en confidences. Il a tout simplement rappelé les mécanismes par lesquels la communauté internationale pourrait agir en vue de faire fléchir la junte militaire au pouvoir. 

Pour ce faire, les Etats Unis d’Amérique comptent mobiliser la communauté internationale sous le couvert des Nations Unies pour arriver à leur fin : faire partir Mohamed Ould Abdel Aziz et sa troupe. «Avant que cela ne soit le cas, il faut vraiment en profiter. Il reste encore du temps. Quand même, trois semaines sont passées sans résolution et sans beaucoup de progrès ! Nous avons été assez patients ! », martèle-t-il. «Il n’y a pas d’initiatives particulières des Etats Unis d’Amérique. Il y a d’autres qui sont mieux placés que nous pour faciliter une solution (de sortie de crise) », rappelle Mark Boulware en citant l’exemple de l’Union Africaine qui pourrait jouer un rôle de facilitateur dans cette crise. 

Ce ne sont pas les interlocuteurs qui manquent pour sortir la Mauritanie de cette crise, semble donc dire Mark Boulware. Pour qui connaît les Etats Unis d’Amérique qui n’ont comme seules références que la démocratie, la prospérité et la croissance économique, vont-ils continuer à accepter le jeu de Yo-Yo des membres du Haut Conseil d’Etat qui n’a pas encore décliné sa feuille de route concernant cette période de transition ? Rien n’est moins sûr ! Surtout, que les Etats Unis d’Amérique n’ont jamais été en odeur de sainteté avec les régimes militaires, à quelques rares exceptions près. 

Concernant les sanctions, annoncées au cours de sa conférence de presse, Mark Boulware a fait savoir qu’il s’agit juste de mises en garde pour ramener la junte militaire à la raison. «On ne veut pas prendre la moindre sanction. On essaie d’éviter tout cela », conclut-il. 

Face à de telles pressions de plus en plus fortes de la part des américains, des français, des Nations Unies, de l’Union Africaine et de l’Organisation Internationale de la Francophonie qui vient d’exclure la Mauritanie de cette institution, le Haut Conseil d’Etat compte-t-il se laisser mener à la baguette par la communauté internationale et  en premier lieu par le gouvernement américain ? 

Babacar Baye Ndiaye 

( 19 septembre, 2008 )

Ladji Traoré, Secrétaire Général de l’APP:«Les militaires sont de plus en plus isolés »

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Engagée dans la lutte pour le retour de Sidi à sa place de Président de la République, l’APP de Messaoud O. Boulkhéir semble mettre les bouchées doubles. En vieux routier désabusé, Ladji Traoré, le Secrétaire Général de l’Alliance Populaire Progressiste, revient dans l’interview suivante, sur les efforts menés par le Front National pour la Défense de la Démocratie pour sensibiliser l’opinion nationale et internationale dans le but de sonner le tocsin. Et, surtout, de la nécessité d’instaurer un dialogue franc et responsable pour pouvoir sortir de la crise actuelle que traverse la Mauritanie. L’alternative, pense-t-il, c’est de faire la pression sur la junte militaire qu’il n’a pas manqué de fustiger comme au bon vieux temps. Entretien. 

Le Rénovateur Quotidien : Depuis le 6 août dernier, jour du putsch, vous n’avez cessé de tenir des meetings, des conférences de presse, des processions de contestations à travers tout le pays. Aujourd’hui, avez-vous l’impression d’avoir atteint votre but ?

Ladji Traoré : Depuis la constitution du Front National pour la Défense de la Démocratie (FNDD), nous avons réalisé deux objectifs importants : premièrement, regrouper progressivement l’ensemble des responsables et acteurs politiques qui sont opposés au coup d’Etat du 6 août 2008. Deuxièmement, nous avons mené des actions de contestation, de communication, de sensibilisation auprès de l’opinion nationale et internationale. Sur ce plan, nous avons marqué des points extrêmement importants et indéniables. 

Nous sommes actuellement 11 partis politiques et courants au sein du FNDD à lutter quotidiennement et à mener des actions de toutes sortes. Effectivement, nous avons réalisé le meeting, il faut bien le dire, désormais historique, du 20 août dernier qui a été, en remontant mes souvenirs, l’une des plus grandes manifestations politiques depuis 1992 contre un coup d’Etat. 

En Mauritanie, réaliser une manifestation aussi importante indique deux choses : d’abord, la détermination des dirigeants du Front. Ensuite, la prise de conscience du peuple mauritanien pour la défense de la démocratie. Notre pays est en train de faire des pas de géant dans la défense des acquis démocratiques. Nous avons parcouru l’ensemble du territoire national pour aller porter le message au peuple mauritanien. 

Le Rénovateur Quotidien : C’est maintenant officiel. L’assemblée nationale a adopté, en présence de 52 députés sur 95, une résolution proposant un délai de 12 à 14 mois pour l’organisation d’une élection présidentielle. Cela vous réjouit-il ? 

Ladji Traoré : Par rapport à la résolution des députés de la majorité que nous appelons «les députés supplétifs des militaires putschistes », nous avons jeté effectivement un coup d’œil sur leur proposition de sortie de crise de la situation actuelle du pays. Cela nous réconforte qu’ils reconnaissent le fait qu’il y a une crise sérieuse qui sévit dans notre pays. La présence du général O. Ghazwani à Paris est assez révélatrice de ce point de vue. 

A l’instant où je vous parle (Ndlr, l’interview a eu lieu ce lundi 15 vers 13 h), après la publication de la résolution des députés supplétifs des putschistes militaires, des députés du Front National pour la Défense de la Démocratie sont actuellement même dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale pour leur porter la réplique. Le Front National pour la Défense de la Démocratie est sur tous les fronts pour expliquer sa position qui n’a pas changé. 

Nous répétons qu’il n’y aura pas de sortie de crise en Mauritanie sans un dialogue franc, responsable et sans le retour aux institutions démocratiques. Pour nous, il s’agit de continuer à faire pression pour que les militaires lâchent et comprennent que le temps des coups d’Etat est révolu. En d’autres termes, nous volons faire comprendre que désormais, il n’est plus acceptable de prendre le pouvoir à un Président démocratiquement élu par le peuple mauritanien. 

Le Rénovateur Quotidien : Depuis quelques temps, les pressions et les menaces de la communauté internationale, contrairement au début du putsch, sont tombées comme un soufflet. N’est-ce pas là un signe de désinvolture qui risque de vous isoler davantage dans votre combat à réclamer vaille que vaille le retour de Sidi ? 

Ladji Traoré : A la veille du coup d’Etat, j’ai accordé une interview à un de vos collègues du journal «Essiraje ». Lorsque je lui ai annoncé ce qui guettait la Mauritanie, il était étonné. J’avais annoncé ce coup d’Etat. Ce que je crains en Mauritanie, c’est notre naïveté. Je crois que votre question relève d’une certaine naïveté. 

L’alternative en Mauritanie, c’est quoi ? C’est l’affrontement et le bain de sang ou les pressions politiques ou diplomatiques pour faire partir ces gens-là. Nous, nous avons opté, jusqu’à preuve du contraire, pour des pressions, des actions, des interventions et des négociations pour arriver à faire quitter du palais gris les militaires en leur proposant, s’ils acceptent, certaines conditions de sortie de crise. 

La solution de cette sortie de crise, c’est préalablement le retour de «Sidi » à sa place de Président de la République, l’organisation d’élections anticipées (présidentielles, municipales, législatives et sénatoriales) et le retour des militaires dans leurs casernes. C’est une question de lutte permanente. Les militaires sont en train de s’agiter de même que les députés qui les représentent. 

Les pressions et les critiques sont devenues tellement fortes que les députés pro-putschistes demandent désormais aux militaires des choses qui surprennent. Par exemple, ils demandent à ce qu’ils suppriment l’article 8 de la charte constitutionnelle dans son alinéa 2 qui stipule : «Lorsque pour des raisons quelconques, le fonctionnement du parlement est entravé, le haut conseil d’Etat édicte par ordonnance les mesures de force législative nécessaires à la garantie de la continuité des pouvoirs publics, à la garantie de la liberté, de la transparence et des élections présidentielles prévues ». 

Autrement dit, les députés qui constituent la majorité s’opposent eux-mêmes à l’article clé de la charte des militaires. Ils ne veulent plus que leur pouvoir soit partagé ou usurpé par le coup d’Etat. Cela signifie que les militaires sont de plus en plus isolés. L’action du FNDD a eu deux effets importants. D’abord, elle a réussi à décrocher Ould Daddah et ses amis des militaires, de créer la crise au sein du parti Ajd/mr. 

Depuis quelque temps, nous assistons à des hésitations dans les rangs des députés qui appuient les militaires. Nous sommes en train d’isoler concrètement les putschistes à l’intérieur du pays. C’est cela qui fait que nous devons rester non pas naïfs mais réalistes en continuant à accentuer les pressions sur la junte militaire.   

Le Rénovateur Quotidien : Vous disiez tantôt que vous avez réussi à décrocher Ould Daddah des militaires. Rappelons que Messaoud Ould Boulkhéir s’est entretenu avec lui. Peut-on y voir le début d’une décrispation entre ces deux hommes considérés à tort ou à raison comme deux ennemis politiques ? 

Ladji Traoré : Les mauritaniens ne sont pas encore très férus en matière de culture démocratique. Messaoud O. Boulkhéir et moi-même sommes membres fondateurs du Front Uni des Forces de Changement (FUFC) en juin 1991, ensuite de l’UFD. Je connais l’homme, non pas parce qu’il est mon Président mais comme étant un homme d’engagement, un homme ferme et un combattant déterminé de la démocratie. 

Il a prouvé cela au débat africain de Rfi. Il a dit à Ahmed Daddah sa rancune et sa haine mais avec détermination et clarté tout ce qu’il lui reproche sur le plan politique. Cela ne veut pas dire que c’est des ennemis jurés pour ne plus se rencontrer et chercher des solutions aux problèmes du pays. 

Nous nous réjouissons de sa démarcation des militaires et des députés qui ont soutenu le coup d’Etat du 6 août même s’il ne nous a pas rejoint dans nos positions. C’est extrêmement important pour nous. Plus l’adversaire est isolé, plus nous pensons que nous marquons des points. Ils sont en train l’un et l’autre de chercher des sorties de crise le plus rapidement possible et le plus définitivement  pour ramener les militaires à leurs casernes. 

Le Rénovateur Quotidien : Doit-on comprendre par-là que l’opposition doit se retrouver et resserrer les coudes en surmontant les divergences pour faire face au HCE qui n’a pas soufflé mot sur ses véritables intentions ? 

Ladji Traoré : Les membres du HCE ne sont pas aussi soudés qu’on le pense. Savez-vous, dans l’histoire des coups d’Etat, c’est O. Abdel Aziz seul qui s’est assis dans son bureau pour composer le Haut Conseil d’Etat. Avant, on prenait les officiers sur des critères bien déterminés. Abdel Aziz a constitué seul son HCE. Mais, nous savons que dans ce Haut Conseil, il y a des positions divergentes. 

Certains membres du HCE sont impliqués dans les récents événements du pays à divers degré. D’aucuns sont des tortionnaires avérés. Certains d’entre eux ont massacré des populations négro-africaines pacifiques. Nous pensons que la cohésion du HCE donne beaucoup à réfléchir et donnera nécessairement beaucoup à réfléchir avec les pressions de l’intérieur et de l’extérieur. 

Maintenant, devons-nous serrer les rangs et les coudes ? Nous disons non seulement nous devons serrer les rangs mais nous devons nous élargir, nous ouvrir à la société civile, d’armer idéologiquement, politiquement et moralement l’ensemble des acteurs de ce pays pour chasser les membres du HCE du pouvoir. 

Le Rénovateur Quotidien : Au cours de sa première sortie publique, le Premier ministre Moulaye O. Mohamed Laghdaf a confirmé la tenue des journées de concertation dans le but de peaufiner une plate-forme de sortie de crise au mois d’octobre. L’APP, votre parti, y accorde-t-il de l’importance ? 

Ladji Traoré : Il se pourrait, parmi certains éléments de sortie de crise, qu’il puisse être envisagé des élections (législatives, municipales, sénatoriales et présidentielles) anticipées. Nous pensons qu’il faut bien organiser de telles journées pour ne plus retomber dans un parlement malléable avec des députés ou sénateurs dits indépendants mais qui sont à la solde des militaires, des députés qui ne sont liés par aucun engagement ou programme politique. 

L’organisation de telles journées demande beaucoup de préparation sérieuse notamment dans les débats. Nous n’en sommes pas là encore. Il y a des préalables à ces concertations : que O. Abdel Aziz cède la place à Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, Président démocratiquement élu. Pour nous, l’agenda qu’ils ont énoncé (la résolution proposée par les députés de la majorité, Ndlr), c’est des idées générales, assez décousues. Il n’y a rien de précis. Il y a beaucoup de vœux énumérés. 

Les députés qui ont soutenu le coup d’état peuvent-ils encore être crédibles pour nous parler de démocratie ? Je ne pense pas. Concernant la résolution proposée par les députés supplétifs des militaires putschistes, je pense que c’est une feuille de choux qu’il ne faut pas négliger. 

Propos recueillis par

Babacar Baye Ndiaye 

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