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( 25 septembre, 2008 )

Ousmane Gangué, lead vocal de « Koodé Pinal »

«La musique mauritanienne patauge. Elle a besoin de mains fortes pour sortir de la situation actuelle où elle est » 

 

A l’occasion des dix ans de musique d’Ousmane Gangué et de son Groupe «Kodé Pinal », le Rénovateur Quotidien en a profité pour lui poser des questions relatives à sa carrière musicale, de ce qu’il pense de la situation actuelle de la musique mauritanienne et surtout de la nécessité de créer des structures propices à son développement. Et sa position par rapport au coup d’Etat du 6 août 2008. Entretien. 

 

Le Rénovateur Quotidien : C’est vrai que vous êtes un grand artiste dont le talent ne fait plus l’ombre d’un doute. Toutefois, on a remarqué que vous avez du mal à vous imposer et surtout à investir dans la musique ? 

 

Ousmane Gangué : Certes, je suis connu, je fais des tournées internationales. Mais, je le fais avec les moyens du bord. Si, aujourd’hui, la musique de Ousmane Gangué est arrivée à un certain niveau de notoriété, c’est grâce à ma volonté et ma propre abnégation. Sans l’aide de personne ! Si vous jetez un coup d’œil dans le microcosme musical mauritanien, quel est cet artiste qui peut se targuer de vivre dans de très conditions enviables. Comment peut-on investir dans la musique alors qu’il n’y a aucune volonté de faire bouger les vieux réflexes ? 

Les artistes vivotent. Ils commencent à se décourager parce qu’il n’y a aucune perspective qui se décline devant eux. Il ne faut pas être surpris si certains artistes comme moi prennent leurs claques et leurs cliques pour aller s’installer à l’extérieur. Rien n’a été fait pour que la musique mauritanienne puisse connaître des jours heureux. La preuve, nos prédécesseurs vivent dans des conditions lamentables. Ils n’ont pas réussi à sortir du trou la musique mauritanienne. Notre génération est en train de revivre la même situation. Quoique très difficile, je vais continuer à mener le combat afin de redresser la situation moribonde dans laquelle se trouve la musique mauritanienne. Ma femme est de nationalité française. Je pourrais aller avec elle et vivre en France comme tout le monde. Mais, ce ne serait pas une bonne idée. 

A mon avis, on doit rester ici et relever les défis relatifs aux problèmes structurels que rencontre la musique mauritanienne. Je préfère demeurer en Mauritanie pour relever le niveau de notre musique. Toutefois, cela demande beaucoup de sacrifices et surtout des structures qui vont épauler la démarche des artistes. Pour que je puisse investir en Mauritanie, il faudrait que j’aie des retombées d’abord au niveau de ma musique. Que la musique que je joue soit écoutée en Mauritanie. Et, surtout qu’on arrête de prendre des griots qui prétendent être des artistes pour les envoyer à de grands festivals internationaux pour y représenter la Mauritanie. Cela ne fait que retarder la musique mauritanienne! 

 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce que vous en connaissez, comme vous le dites, des griots qui ont été envoyés à l’extérieur pour représenter la Mauritanie ? 

 

Ousmane Gangué : Je ne parle pas dans le vide ! Nous avons participé à un grand festival en France alors que nous n’avions même pas encore sorti un album. Cela a ébahi beaucoup de personnes. Nous avons réussi à faire connaître la Mauritanie à travers ce festival. Pour la petite histoire, certaines personnes confondaient la Mauritanie à l’Ile Maurice (Mauritus en Anglais). Pour lever cette équivoque, on a pris une carte pour pouvoir situer la Mauritanie. On avait filmé notre participation à ce festival. Le film, jusqu’à présent, dort dans les tiroirs de la télévision nationale.  Est-ce que cela va nous motiver ? NON ! 

 

Le Rénovateur Quotidien : A qui la faute ? Le ministère de la Culture ? 

 

Ousmane Gangué : Je ne peux pas porter toute la responsabilité sur le dos du Ministère de la Culture. La Culture est le parent pauvre en Mauritanie. Il y en a certains qui réussissent à s’en sortir. Nous savons tous que la musique mauritanienne va mal. Et pourquoi ? Rares aujourd’hui sont les artistes mauritaniens qui peuvent décrocher des tournées internationales !

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Le Rénovateur Quotidien : Pour mieux défendre leurs intérêts, des artistes ont mis en place deux structures pour échanger des idées et voir comment ils peuvent faire pour que la musique mauritanienne connaisse des jours heureux. Qu’en pensez-vous ? 

Ousmane Gangué : Pour vous dire la vérité, ces structures n’ont aucune utilité à mes yeux. Ce n’est pas elles qui vont faire évoluer la musique mauritanienne. Il faut qu’il y ait d’abord de la stimulation et qu’on sente vraiment qu’il y a une main derrière les artistes. Cela ne demande pas grand-chose. Si par exemple, on voit un artiste qui progresse sur le plan musical, qu’on lui attribue des distinctions. Cela va pousser les autres artistes à vouloir faire mieux et à avancer de l’avant. Et je vais vous dire une autre chose par rapport à ces structures : elles sont souvent utilisées à des fins saugrenues. 

 

Le Rénovateur Quotidien : En fin de compte, la musique mauritanienne n’est-elle pas à l’image du pays, raison pour laquelle elle n’arrive pas à voler de ses propres ailes ? 

 

Ousmane Gangué : Effectivement ! Cela dit, nous, les artistes, nous allons continuer à nous battre pour porter la musique mauritanienne aux quatre coins du monde. Nous comptons sur la participation de tous les mauritaniens pour changer la situation. 

 

Le Rénovateur Quotidien : A part les rappeurs, les artistes mauritaniens sont timidement engagés. L’actualité de ces derniers jours reste dominé par le Coup d’Etat du 6 août 2008. Peut-on savoir ce que vous en pensez ? 

 

Ousmane Gangué : Moi, je suis apolitique ! Je ne suis pas derrière personne. Je suis avec celui qui est là pour œuvrer dans l’intérêt des populations, qui prône la justice et l’égalité. Je suis apolitique ! 

 

Le Rénovateur Quotidien : La musique mauritanienne est aussi handicapée par l’absence de médias audiovisuels privés. Cette situation vous réjouit-elle ? 

 

Ousmane Gangué : Pas du tout ! C’est un secret de polichinelle. Les médias surtout privés sont incontournables dans le rayonnement de toute musique. Nous lançons un appel aux autorités de ce pays de libéraliser le secteur audiovisuel. Cela pourrait changer la situation actuelle dans laquelle se trouve la musique mauritanienne. Sans cela, on sera toujours parmi ceux qui traînent. Et, cela n’est pas bien pour notre pays. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Les médias publics jouent faiblement leur rôle dans le développement de la musique. Pour pallier à cela, les autorités avaient créé la TVM Plus pour entre autres, favoriser une certaine expression musicale. D’ailleurs, qu’en pensez-vous ? 

 

Ousmane Gangué : Je suis leur premier admirateur ! Malgré leurs faibles moyens, ils ont réussi à abattre un énorme travail. Si aujourd’hui, beaucoup de mauritaniens ont commencé à regarder la télé, c’est grâce à la TVM Plus. La télévision est un miroir, un reflet de la société. Les mauritaniens s’identifient à la TVM Plus parce qu’elle a su donner ce que veulent voir les mauritaniens. Si elle continue sur cette lancée, on n’aura plus besoin d’ici peu de temps de regarder les autres télévisions nationales comme la RTS. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Si on fait un feed back sur votre carrière musicale, on voit visiblement qu’ Ousmane Gangué a beaucoup évolué notamment musicalement. Ce n’est plus non plus la période des vaches maigres. La preuve, vous semblez être comblé. 

 

Ousmane Gangué : Pas encore ! La musique, comme tous les métiers, est une carrière avec des hauts et des bas. C’est vrai que nous vivons des fruits de notre musique. Mais, croyez-moi, parfois on a envie de crier : aïe ! Ce n’est pas une sinécure. Il nous arrive souvent de vouloir tout remettre en cause. Les artistes mauritaniens manquent de tout : de spectacles pour se produire, de lieux de distraction… 

 

Le Rénovateur Quotidien : Parallèlement à ces problèmes structurels, les artistes mauritaniens n’ont pas un bureau qui défend leurs œuvres. 

 

Ousmane Gangué : Personnellement, je n’ai pas ce problème. Mes œuvres sont protégées par le BSDA (Bureau Sénégalais des Droits d’Auteur). Ce serait une bonne idée que les artistes mauritaniens puissent avoir une structure capable de protéger leurs œuvres. On nous avait promis, par les autorités, de mettre en place une telle structure. Nous attendons toujours ! 

 

Le Rénovateur Quotidien : Certains mauritaniens ne comprennent pas toujours pourquoi vous êtes établi au Sénégal. Qu’en est-il exactement ? 

 

Ousmane Gangué : Je ne suis pas établi au Sénégal. Je travaille là-bas. Il y a des mauritaniens qui travaillent aux Etats-Unis d’Amérique. C’est pareil pour mon cas. Si j’ai du travail au Sénégal, j’y vais ! Il y a aussi une chose que j’aimerais qu’on sache. J’ai des origines sénégalaises aussi. C’est vrai que je suis un artiste mauritanien. Ce n’est pas dans mon esprit de rester uniquement en Mauritanie. NON !

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Le Rénovateur Quotidien : Vous représentez à l’image d’autres artistes comme Malouma entre autres la musique mauritanienne sur le plan international. Pensez-vous que la Mauritanie peut rivaliser avec le Mali, le Sénégal, la Cote d’Ivoire qui ont réussi à imposer leur musique hors de leurs frontières ? 

 

 

Ousmane Gangué : On est loin de là. Ces pays-là, contrairement à nous, se sont investis dans le développement de leur musique en mettant les structures qu’il faut. Ces pays-là ont favorisé leurs artistes, leurs traditions et leurs cultures. En Mauritanie, nous avons mis les charrues avant les bœufs. La preuve, les mauritaniens continuent à s’abreuver de leurs musiques. On n’investit pas sur les artistes mauritaniens. On préfère appeler un artiste étranger et lui payer plus d’un million d’ouguiyas que de prendre Ousmane Gangué. C’est là où se situe d’abord le malaise de la musique mauritanienne.   

 

Le Rénovateur Quotidien : A quelques heures de la célébration de vos dix ans de carrière musicale, comment vous sentez-vous ? 

 

Ousmane Gangué : Free ! Dix ans de musique, ce n’est pas dix ans de carrière. On célèbre juste les dix ans de mon groupe Kodé Pinal. C’est pour montrer aux mauritaniens que nous sommes sur la scène musicale depuis dix ans. On ne se cantonnera pas uniquement à fêter les dix ans d’Ousmane Gangué et du Kodé Pinal. Ce sera l’occasion pour nous de jeter un regard critique sur la musique mauritanienne. Car, a-t-on remarqué, elle traîne toujours par rapport à celles des pays de la sous-région comme le Sénégal. Nous avons estimé nécessaire de faire une analyse par rapport à l’évolution de la musique mauritanienne. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vos propos laissent apparaître des sentiments d’indignation. Estimez-vous que la musique mauritanienne est au fond du trou ? 

 

Ousmane Gangué : La musique mauritanienne patauge. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Elle a besoin de mains fortes pour sortir de la situation actuelle où elle est. En premier lieu, ce sont les artistes eux-mêmes qui sont d’abord les premiers concernés. Si la musique mauritanienne se développe, ce sera d’abord à leur avantage. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Quel bilan faites-vous de vos dix ans de musique avec votre groupe Kodé Pinal ? 

 

Ousmane Gangué : Sur le plan musical, j’ai beaucoup progressé. Mais, moralement, je ne suis pas satisfait. Un artiste ne vit que de sa musique. Or, la musique mauritanienne sombre de plus en plus dans des difficultés écoeurantes. Le sort de la plupart des artistes est triste et lamentable. Ils ont besoin d’appui pour pouvoir, surtout, progresser. Moi, personnellement, je suis mieux connu au Sénégal qu’en Mauritanie. C’est un contraste ! Les artistes mauritaniens ne représentent rien aux yeux du public. Quand les artistes étrangers viennent jouer en Mauritanie, le public répond massivement. Si c’est un artiste mauritanien, personne ne vient. Il y a problème ! Cela ne participe pas à motiver les artistes mauritaniens. C’est à nous, les artistes, de se ferrailler pour que les mentalités changent et évoluent. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pour revenir à ce problème de notoriété dont souffrent les artistes mauritaniens, j’en prendrai comme preuve votre cas. On a remarqué par exemple, au Sénégal, vous avez réussi à vous imposer. Ce que vous n’avez pas réussi à faire dans votre propre pays. Comment pouvez-vous expliquer cela ? 

 

Ousmane Gangué : C’est une situation qu’on a du mal à comprendre. Je pense que c’est dû essentiellement à la mentalité mauritanienne. Les mauritaniens éprouvent un complexe d’infériorité sur le plan musical par rapport aux autres pays qu’ils soient africains ou arabes. Même sur le plan sportif, ils en souffrent. Tant que cet état d’esprit va demeurer, on n’ira pas loin. C’est ce manque de considération qui fait que la musique d’Ousmane Gangué n’a pas réussi véritablement à s’imposer. Le showbiz au Sénégal est rude. Et, pourtant, j’ai réussi à m’imposer. Cela veut dire que la musique d’Ousmane Gangué marche très bien. Le problème est à rechercher au niveau du public et non du coté des artistes. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous avez décidé de fêter vos dix ans de carrière musicale sous le haut patronage de Ahmed Hamza Président de la Communauté Urbaine de Nouakchott et le parrainage de Baba Maal et Youssou Ndour. Volonté d’impressionner ou simple invitation ? 

 

Ousmane Gangué : Pour ce qui est de Hamza, non seulement je le considère comme un maire, mais c’est une personne que j’admire énormément. Je n’ai pas à me dérober. Hamza est un monsieur qui a beaucoup fait pour moi. En retour, je lui dois le minimum de considération et de sympathie. Je n’ai pas froid aux yeux de le dire : c’est grâce à lui que j’ai pu organiser mes dix ans de carrière musicale. Youssou Ndour : je travaille avec son label (Jololi). Ce ne serait pas élégant, si je ne l’avais pas convié à cette fête. Baba Maal, c’est une icône pour moi. Quelqu’un qui a su porter la culture poular à travers le monde. Je le considère comme une idole. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Cela fait presque 3 ans que vos fans attendent la sortie de votre deuxième album. Est-ce que cela est dû à un manque d’inspiration ? 

 

Ousmane Gangué : Avec le label de Youssou Ndour, on ne sort pas sur une prise de tête un album. Non ! Ensuite, je ne vois pas l’opportunité ou l’avantage de sortir des albums coup sur coup. A la limite, cela peut lasser les consommateurs. Il y a aussi une chose à comprendre : ce n’est pas la sortie d’un album qui va faire les affaires d’un artiste. La plupart des artistes qui sortent coup sur coup des albums n’ont pas d’orchestre. Je ne suis pas pressé de sortir mon deuxième album. Mon contrat avec Jololi va expirer d’ici deux ans. Je verrai si je peux continuer ou non ! 

 

Propos recueillis par 

Babacar Baye NDiaye 

 

( 25 septembre, 2008 )

Portrait de Birame Ould Dah Ould Abéid

Un adepte de la franchise et du franc-parler comme Birame Ould Dah Ould Abéid ne manque pas d’adversaires dans un pays comme la Mauritanie dirigée par des bonimenteurs, des hypocrites, des tribalistes, des esclavagistes, des racistes, des traditionalistes, des arrivistes, des ethnicistes et des exclusivistes de tout genre. «C’est le prix de l’engagement à payer », explique-t-il. 

Ses prises de position contre certaines injustices et pratiques sociales et religieuses lui ont valu d’être considéré par l’Etat mauritanien  comme un élément subversif de la société mauritanienne. «Très tôt, dans ma jeunesse, j’ai été fiché et mis en quarantaine », raconte-t-il. Cet agitateur n’a jamais été en odeur de sainteté auprès des pouvoirs publics. Malgré ses diplômes et son parcours, on le privera de ses droits. En 2004, il sort major du concours de l’ENA de Paris. A la place d’une reconnaissance de la République, il aura droit à une marginalisation. 

Malgré ces crocs-en-jambe et ces anicroches, Birame Ould Dah Ould Abéid, en bon musulman, ne faillit pas mais continue à croire en son combat : celui de la justice et de l’égalité entre tous les citoyens mauritaniens sans distinction de communauté. Aujourd’hui, il est l’une des personnalités, dans le domaine des droits de l’homme, les plus en vue en Mauritanie.

Contrairement à certains droits-de-l’hommistes de la place, au lieu de vivre dans les quartiers chics de Nouakchott comme Tévragh-Zéina, Las Palmas, E-Nord, il a préféré vivre à PK, à quelques mètres du carrefour Bamako. «C’est dans les quartiers populaires qu’on retrouve les franges les plus humbles de la société. Je suis issu de ce milieu. La grande partie de mon combat est destiné à ce milieu », se justifie-t-il. 

Descendant d’esclave, de par sa grand-mère maternelle qui a été capturée pendant les guerres samoriennes au Soudan, l’actuel Mali, le cœur de Birame Ould Dah Ould Abéid ne se gonfle pas pour autant d’amertume. Au contraire, cette situation de descendant d’esclave, dit-il, il le vit comme un stimulant à ne donner aucune concession à l’injustice sans faiblir en guise de mémoire à sa grand-mère maternelle qui a été écoulée au Trarza comme une marchandise puis achetée par un riche commerçant maure. 

Mais Birame Ould Dah Ould Abéid est-il un esclave ? «Pour la société dans laquelle je vis, répond-il en soupirant, je suis classé dans la catégorie des esclaves et des anciens esclaves avec tout ce que cela découle comme mépris, stigmatisation, préjugés et supériorité sur nous qu’ont les groupes dominants dits nobles qu’ils soient arabo-berbères ou négro-africains. » 

Né en 1965 à Dagana (en Mauritanie), l’actuel Jidrel Mohguen où il a passé la totalité de sa jeunesse, Birame Ould Dah Ould Abéid est issu d’une famille modeste. Propriétaire terrien et de bétail, son père faisait parallèlement du commerce entre le Sénégal et la Mauritanie. Après l’obtention de son baccalauréat, il entre dans l’administration judiciaire en tant que greffier. Sa soif de découverte et de connaissance le pousseront plus tard à s’inscrire à l’Université de Nouakchott où il y sortira avec une maîtrise en droit. 

Ensuite, direction : l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar pour faire un Diplôme d’Etudes Supérieures (D.E.A.) en droit. Actuellement, il est doctorant. Ainsi donc, accumuler des diplômes, tel semble être parmi ses sports favoris. «J’aime les études et surtout les études sociologiques et historiques », dit-il en ajoutant : «C’est par rapport au combat contre l’esclavage et les autres injustices (que je mène). J’ai embrassé ces études pour étoffer encore ma connaissance sur ces phénomènes que je combats et pour pouvoir avoir un avis d’expert en la matière. » 

Grand sympathisant du mouvement El Hor, Birame Ould Dah Ould Abéid a très tôt milité dans les mouvements d’élèves et étudiants avant de déposer ses baluchons à l’UFD/Ere Nouvelle, dirigée à l’époque par Ahmed Ould Daddah. C’était le parti d’opposition qui était en vogue. Mais, son passage dans ce parti ne sera que de courte durée. «Je l’ai quitté en 1993 lorsque j’ai constaté qu’elle était devenue un parti dans lequel s’est installé le système social mauritanien que je décris », explique-t-il. 

Pour la petite histoire, après avoir claqué la porte de l’UFD/Ere Nouvelle, il se présente donc, pensant qu’il peut faire le poids devant le PRDS (Parti Républicain Démocrate et Social, Ndlr), comme un candidat indépendant à la mairie de Nouadhibou aux élections municipales de Janvier 1994. «(Ma) candidature s’est terminée en échec », révèle-t-il. «Cela a raffermi ma conviction à poursuivre la lutte (contre le système social mauritanien)», croit-il. 

Déçu, il semble ne plus croire à l’efficacité et à l’action des partis politiques. «Tous les partis politiques, affirme-t-il, portent en eux-mêmes une dose d’héritage de notre système social et idéologique. Surtout, une dose d’insanité propre à notre société à savoir l’hypocrisie, le culte de la personnalité, les non-dits et les coups bas ». Difficile donc pour lui de s’acclimater dans un tel environnement. Dans une société comme la nôtre fortement caractérisée par les combats de positionnement et d’opportunisme, lui, il préfère ne pas aliéner son indépendance et sa liberté d’esprit et de pensée. «C’est à ce moment que je peux jouer mon véritable rôle », pense-t-il. 

En politique, il ne dérobe pas son admiration et son soutien à Messaoud Ould Boulkhéir, président de l’APP (Alliance Populaire Progressiste), qu’il considère comme étant son père spirituel même s’il n’a jamais eu la chance de le côtoyer tout près. «Mais, j’ai appris à travers  ses discours, confie-t-il, ses positions et sa trajectoire, la manière dont un citoyen comme moi descendant d’esclave devrait se comporter. » 

Il apprécie à sa juste valeur le compagnonnage de Messaoud Ould Boulkhéir avec Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi depuis son élection du 19 avril 2007. Car, pense-t-il, cette sympathie insuffle au pouvoir de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, une dose d’humanité, d’humilité et d’attention aux plus pauvres. «Messaoud Ould Boulkhéir est une caution morale très importante pour le pouvoir de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. Cette caution, quand elle disparaît, la position de beaucoup de mauritaniens sera reconsidérée vis-à-vis du pouvoir », prédit-il. 

Ce que la politique ne lui a pas donné, c’est les droits de l’Homme qui vont le lui donner : la célébrité. C’est dans les droits de l’Homme qu’il va retrouver ses repères, se faire découvrir aux yeux du monde. Désormais, lui qui a toujours refusé l’aliénation et la domination, il va pouvoir agir sans contrainte électoraliste, ethnisciste ou communautariste. L’Homme est désormais au cœur de son combat. 

Mais… «La culture des droits de l’Homme est extrêmement minoritaire pour ne pas dire inexistante, s’indigne-t-il amèrement. L’idéologie qui gère la mentalité des hommes et femmes de ce pays est réfractaire aux droits de l’Homme autant dans ses interprétations religieuses que dans ses us et coutumes. Il y a aussi la tradition des pratiques administratives, judiciaires et policières qui laissent à désirer. L’idéologie sociale perçoit les droits de l’Homme comme une vague d’invasion civilisationnelle et culturelle de l’Occident qui vient éclabousser, déraciner et mettre sous sa coupe la culture nationale. Certains mauritaniens ne savent pas que les droits de l’Homme sont des valeurs universelles qui sont seules capables de faire le bien être de tous et garantir la paix civile et l’Etat de droit. » 

Son activisme dans le combat des droits de l’Homme en Mauritanie absorbe énormément son temps. Lui-même, il le reconnait. Il n’a pratiquement pas de vie de famille. «Les plaintes sont tellement nombreuses. Nous sommes régulièrement sollicités par les victimes, par les parents des victimes. Il n’y a aucun répit. Nous n’avons aucune possibilité de pouvoir jouir d’un temps pour la lecture et la famille. Les victimes sont souvent dans des conditions graves et interpellantes », raconte-t-il. 

Dans sa famille, chacun est devenu un militant des droits des droits de l’Homme à force de côtoyer les victimes. Sa maison se transforme souvent en foyer d’accueil et d’écoute pour ces dernières. Sans l’appui de la Commission Nationale des Droits de l’Homme et de S.O.S. Esclaves, Birame Ould Dah Ould Abéid aurait certainement croulé comme un château de cartes depuis belle lurette. Actuellement, il semble avoir le vent en poupe. Et rêve-t-il déjà la tête de ces deux organisations ? «Pas du tout ! Boubacar Ould Messaoud comme Messaoud Ould Boulkhéir sont des monuments indispensables vu leur qualité, leur combativité, leur persévérance et leur courage. Autant, l’un est indispensable au mouvement des droits de l’Homme et surtout à la lutte anti-esclavagiste; autant, l’autre l’est en politique(…) », pense-t-il. 

En direction de Mohamed Saïd O. Homedi, président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme(CNDH), il ne tarit pas d’éloges. «Mohamed Saïd O. Homedi est un homme mûr, un démocrate et un homme de lettres. Je ne prétends pas qu’il est militant parce qu’il ne l’est pas. C’est un homme consensuel, un modérateur et un fédérateur des différentes mouvances de la CNDH qui étaient à l’origine des mouvances très opposées et à couteaux tirés. Mais, son prestige, son talent, sa capacité de modération et son tact à lui ont pu rapprocher les gens », témoigne-t-il. 

Birame Ould Dah Ould Abéid a mal lorsqu’il voit la communauté arabo-berbère détenir seule les leviers de commande du pays en paraissant  insouciante et insensible aux dangers qui couvent au sein de la communauté négro-africaine martyrisée et harratine populeuse et paupérisée. «Cela peut nous amener dans des situations extrêmement graves et regrettables », craigne-t-il. «Rien n’est fait par les pouvoirs publics pour essayer de garantir la paix civile. Cela passe d’abord, cette paix civile, par l’édification d’un système judiciaire fiable et équitable, par le partage des richesses d’une manière juste, par le diagnostic clair et net, sans ambages ni tabou, des phénomènes et anachronismes qui rongent la société (mauritanienne) », regrette-t-il tout en s’indignant de la démission des pouvoirs publics sur cet état de fait dangereux. 

Aujourd’hui, Birame Ould Dah Ould Abéid ne rêve que d’une seule chose : avoir des compagnons de lutte qui croient comme lui à la même cause et prêtent à se sacrifier, à défier la société et le pouvoir pour imposer les droits de l’Homme en Mauritanie. Mais aussi la disparition des bidonvilles de Nouakchott, la fin des pratiques esclavagistes, la mémorialisation des victimes du génocide effectué entre 1986 et 1991 en leur dressant des sépultures décentes. Son discours radical lui vaut de temps en temps des menaces à travers le net, des violences verbales. «Ceci ne m’intimide pas », lâche-t-il. «J’ai décidé depuis que j’ai eu l’âge de 35 ans, en faisant un sermon, que je ne me tairai jamais face aux injustices », rappelle-t-il. 

Ce qu’il ne compte pas refaire non plus, c’est se réengager en politique. Et quand il parle de Sidi Mohamed O. Cheikh Abdallahi, il ne prend pas de gants. «C’est un homme qui appartient à la communauté arabo-berbère qui domine le pays. Il a les mêmes réflexes, les mêmes idées et les mêmes positions qu’un vieux maure normal. Il n’est pas anti-esclavagiste. Il n’est pas particulièrement solidaire des victimes des violations des droits de l’Homme. Il n’est pas un homme qui tient rigueur pour la vérité ni pour l’intégrité », pense-t-il. 

Comme tout le monde, Birame Ould Dah Ould Abéid suit avec beaucoup d’attention et d’intérêt les élections présidentielles de novembre 2008. Il soutient Barack Obama donné favori. Déjà, il pense que la Mauritanie aura un jour un président noir. «Cela va se réaliser après des secousses. L’histoire va ainsi », croit-il. 

Babacar Baye Ndiaye 

( 25 septembre, 2008 )

Violences à l’égard des femmes

Un phénomène de plus en plus grandissant en Mauritanie ! 

 

C’est un secret de polichinelle : la Mauritanie, en matière de violences exercées à l’égard des femmes, fait partie des mauvais élèves. Un jour ne passe sans que la presse n’en fasse ses choux gras. D’où l’inquiétude grandissante des organisations de défense des droits de la femme. «La violence s’accentue dans ce pays de jour en jour. Personne n’est à l’abri de la violence et particulièrement les femmes parce qu’elles constituent la couche la plus vulnérable (de la société) », s’inquiète Aminétou Mint El Moctar, présidente de l’Association des Femmes Chefs de Famille (AFCF). 

 

Les violences à l’égard des femmes constituent à nos jours un sujet tabou dans la société mauritanienne. C’est pour vaincre ce signe indien que l’Association des Femmes Chefs de Famille en partenariat avec le FLM a organisé le week-end dernier une journée de formation sur les violences contre les femmes au profit des juges, des avocats et des hommes de sécurité. «Parler des violences faites à l’égard des femmes, c’est parler de nos réalités, pense madame Aïssata Salgui Sy, coordinatrice de l’Initiative pour la Promotion de l’Education Citoyenne et du Dialogue Politique(IPCD). Nous devons réfléchir à cette situation qui prévaut actuellement. Nous devons nous interroger pourquoi y’a-t-il de plus en plus de violences faites à l’égard des femmes. » 

 

Un détour sur les statistiques montre combien le phénomène est devenu sérieux et inquiétant. En effet, en 2000, plus d’un million de personnes en partie des femmes, à travers le monde, sont décédées suite à un acte de violences. Et, nul n’ignore l’impact de ces violences sur la santé, l’environnement, le développement, la qualité de la vie et le bien-être social. En Mauritanie, faute de statistiques, il est impossible de dire avec exactitude le nombre de cas de violences faites à l’égard des femmes. Cependant, la situation semble alarmante. «Les femmes battues se présentent par dizaine chez nous. C’est des victimes qui viennent nous voir pour chercher secours et l’encadrement. Elles cherchent à être orientées et à être accompagnées dans les violences qu’elles subissent », renseigne Aminétou Mint El Moctar. 

 

Lorsqu’il s’agit de ratifier ou de signer des conventions internationales, la Mauritanie est championne dans ce domaine. Mais quand il s’agit de les appliquer, bonjour les obstacles. Parallèlement à cela, la police et la justice ne facilitent pas la tâche aux associations de défense des droits de la femme. Les plaintes qu’elles déposent souvent à la brigade mixte n’aboutissent pas. Ce sont les victimes qui en pâtissent en premier lieu. «Toutes les portes sont closes devant elles, s’indigne la présidente de l’AFCF. A la police comme à la justice. Elles sont découragées même de poser leur problème. Maintenant, elles se taisent sur les plus grandes violences dont elles sont victimes. Elles ne savent pas à qui se confier. Elles sont abandonnées à leur sort. Elles ne sont pas écoutées. Plus grave encore, elles sont menacées par la police. » 

 

C’est pour améliorer cette image que cette journée de formation a été organisée dans le but de sensibiliser les personnes concernées par ce phénomène. La négligence des autorités notamment celles de la police qui ferment les yeux sur cette plaie ouverte qu’est le phénomène des femmes violentées a été rudement dénoncée. En outre, jusqu’à ce jour, il n’y a pas de structures d’insertion pour les femmes victimes de violences. Non plus, il n’y a pas de juridictions ou de lois spécifiques, comme au Maroc par exemple, qui permettent de traiter le phénomène des violences faites à l’égard des femmes convenablement et lui apporter des solutions adéquates. Pour autant, on peut assister ces femmes-là juridiquement. «Il y a quand même, malgré tout, dans le code Pénal et la constitution, des règles qui permettent de traiter le problème judiciairement dans le cadre de la répression de la violence en général et des agressions contre les individus de droit commun », précise Ahmed Bezeid O. El Mamy. 

 

Aux yeux de maître Bilal O. Dick, avocat à la cour, on peut améliorer voire changer la situation des femmes victimes de violences notamment sur le plan juridique d’abord en révisant les textes. «Tous les textes qui régissent le domaine des violences sont des textes qui ne sont pas précis. Les jugements qui sont souvent rendus ne sont pas tout à fait concordants avec la réalité. Ce n’est pas dû à l’incompétence du juge. C’est peut être dû à l’interprétation qu’il fait du texte dans la mesure où les textes ne donnent pas une position précise de ce phénomène », fait-il remarquer. 

 

Souvent, les auteurs de ces violences ne sont pas inquiétés ou les peines sont légères. «La grande partie des jugements que nous avons, c’est des jugements qui sont de 2 à 3 ans avec une réparation de la victime de 100.000 UM. Nous estimons que c’est très insignifiant », soutient maître Bilal O. Dick. «Les policiers et les magistrats sont de mentalités d’antan. Ils ont des considérations sur la femme qui relèvent de la mentalité médiévale. Pour eux, la femme est parfois elle-même la source des problèmes. Malheureusement, pour ce qui concerne les violences à l’égard des femmes, les autorités policières et judiciaires sont toujours méfiantes », confie maître Ahmed Bezeid O. El Mamy. «Il faut que les juges et les policiers mesurent l’impact de ces violences pour aider les victimes à les surmonter », a lancé Aminétou Mint El Moctar. 

 

La prise en charge des femmes victimes, la lutte contre l’impunité, l’assouplissement des procédures juridiques, l’application de la loi et surtout son harmonisation avec les conventions internationales ratifiées par la Mauritanie peuvent constituer des étapes importantes dans l’éradication du phénomène des violences exercées à l’égard des femmes. 

 

Babacar Baye Ndiaye 

 

 

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