( 25 septembre, 2008 )

Portrait de Birame Ould Dah Ould Abéid

Un adepte de la franchise et du franc-parler comme Birame Ould Dah Ould Abéid ne manque pas d’adversaires dans un pays comme la Mauritanie dirigée par des bonimenteurs, des hypocrites, des tribalistes, des esclavagistes, des racistes, des traditionalistes, des arrivistes, des ethnicistes et des exclusivistes de tout genre. «C’est le prix de l’engagement à payer », explique-t-il. 

Ses prises de position contre certaines injustices et pratiques sociales et religieuses lui ont valu d’être considéré par l’Etat mauritanien  comme un élément subversif de la société mauritanienne. «Très tôt, dans ma jeunesse, j’ai été fiché et mis en quarantaine », raconte-t-il. Cet agitateur n’a jamais été en odeur de sainteté auprès des pouvoirs publics. Malgré ses diplômes et son parcours, on le privera de ses droits. En 2004, il sort major du concours de l’ENA de Paris. A la place d’une reconnaissance de la République, il aura droit à une marginalisation. 

Malgré ces crocs-en-jambe et ces anicroches, Birame Ould Dah Ould Abéid, en bon musulman, ne faillit pas mais continue à croire en son combat : celui de la justice et de l’égalité entre tous les citoyens mauritaniens sans distinction de communauté. Aujourd’hui, il est l’une des personnalités, dans le domaine des droits de l’homme, les plus en vue en Mauritanie.

Contrairement à certains droits-de-l’hommistes de la place, au lieu de vivre dans les quartiers chics de Nouakchott comme Tévragh-Zéina, Las Palmas, E-Nord, il a préféré vivre à PK, à quelques mètres du carrefour Bamako. «C’est dans les quartiers populaires qu’on retrouve les franges les plus humbles de la société. Je suis issu de ce milieu. La grande partie de mon combat est destiné à ce milieu », se justifie-t-il. 

Descendant d’esclave, de par sa grand-mère maternelle qui a été capturée pendant les guerres samoriennes au Soudan, l’actuel Mali, le cœur de Birame Ould Dah Ould Abéid ne se gonfle pas pour autant d’amertume. Au contraire, cette situation de descendant d’esclave, dit-il, il le vit comme un stimulant à ne donner aucune concession à l’injustice sans faiblir en guise de mémoire à sa grand-mère maternelle qui a été écoulée au Trarza comme une marchandise puis achetée par un riche commerçant maure. 

Mais Birame Ould Dah Ould Abéid est-il un esclave ? «Pour la société dans laquelle je vis, répond-il en soupirant, je suis classé dans la catégorie des esclaves et des anciens esclaves avec tout ce que cela découle comme mépris, stigmatisation, préjugés et supériorité sur nous qu’ont les groupes dominants dits nobles qu’ils soient arabo-berbères ou négro-africains. » 

Né en 1965 à Dagana (en Mauritanie), l’actuel Jidrel Mohguen où il a passé la totalité de sa jeunesse, Birame Ould Dah Ould Abéid est issu d’une famille modeste. Propriétaire terrien et de bétail, son père faisait parallèlement du commerce entre le Sénégal et la Mauritanie. Après l’obtention de son baccalauréat, il entre dans l’administration judiciaire en tant que greffier. Sa soif de découverte et de connaissance le pousseront plus tard à s’inscrire à l’Université de Nouakchott où il y sortira avec une maîtrise en droit. 

Ensuite, direction : l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar pour faire un Diplôme d’Etudes Supérieures (D.E.A.) en droit. Actuellement, il est doctorant. Ainsi donc, accumuler des diplômes, tel semble être parmi ses sports favoris. «J’aime les études et surtout les études sociologiques et historiques », dit-il en ajoutant : «C’est par rapport au combat contre l’esclavage et les autres injustices (que je mène). J’ai embrassé ces études pour étoffer encore ma connaissance sur ces phénomènes que je combats et pour pouvoir avoir un avis d’expert en la matière. » 

Grand sympathisant du mouvement El Hor, Birame Ould Dah Ould Abéid a très tôt milité dans les mouvements d’élèves et étudiants avant de déposer ses baluchons à l’UFD/Ere Nouvelle, dirigée à l’époque par Ahmed Ould Daddah. C’était le parti d’opposition qui était en vogue. Mais, son passage dans ce parti ne sera que de courte durée. «Je l’ai quitté en 1993 lorsque j’ai constaté qu’elle était devenue un parti dans lequel s’est installé le système social mauritanien que je décris », explique-t-il. 

Pour la petite histoire, après avoir claqué la porte de l’UFD/Ere Nouvelle, il se présente donc, pensant qu’il peut faire le poids devant le PRDS (Parti Républicain Démocrate et Social, Ndlr), comme un candidat indépendant à la mairie de Nouadhibou aux élections municipales de Janvier 1994. «(Ma) candidature s’est terminée en échec », révèle-t-il. «Cela a raffermi ma conviction à poursuivre la lutte (contre le système social mauritanien)», croit-il. 

Déçu, il semble ne plus croire à l’efficacité et à l’action des partis politiques. «Tous les partis politiques, affirme-t-il, portent en eux-mêmes une dose d’héritage de notre système social et idéologique. Surtout, une dose d’insanité propre à notre société à savoir l’hypocrisie, le culte de la personnalité, les non-dits et les coups bas ». Difficile donc pour lui de s’acclimater dans un tel environnement. Dans une société comme la nôtre fortement caractérisée par les combats de positionnement et d’opportunisme, lui, il préfère ne pas aliéner son indépendance et sa liberté d’esprit et de pensée. «C’est à ce moment que je peux jouer mon véritable rôle », pense-t-il. 

En politique, il ne dérobe pas son admiration et son soutien à Messaoud Ould Boulkhéir, président de l’APP (Alliance Populaire Progressiste), qu’il considère comme étant son père spirituel même s’il n’a jamais eu la chance de le côtoyer tout près. «Mais, j’ai appris à travers  ses discours, confie-t-il, ses positions et sa trajectoire, la manière dont un citoyen comme moi descendant d’esclave devrait se comporter. » 

Il apprécie à sa juste valeur le compagnonnage de Messaoud Ould Boulkhéir avec Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi depuis son élection du 19 avril 2007. Car, pense-t-il, cette sympathie insuffle au pouvoir de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, une dose d’humanité, d’humilité et d’attention aux plus pauvres. «Messaoud Ould Boulkhéir est une caution morale très importante pour le pouvoir de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi. Cette caution, quand elle disparaît, la position de beaucoup de mauritaniens sera reconsidérée vis-à-vis du pouvoir », prédit-il. 

Ce que la politique ne lui a pas donné, c’est les droits de l’Homme qui vont le lui donner : la célébrité. C’est dans les droits de l’Homme qu’il va retrouver ses repères, se faire découvrir aux yeux du monde. Désormais, lui qui a toujours refusé l’aliénation et la domination, il va pouvoir agir sans contrainte électoraliste, ethnisciste ou communautariste. L’Homme est désormais au cœur de son combat. 

Mais… «La culture des droits de l’Homme est extrêmement minoritaire pour ne pas dire inexistante, s’indigne-t-il amèrement. L’idéologie qui gère la mentalité des hommes et femmes de ce pays est réfractaire aux droits de l’Homme autant dans ses interprétations religieuses que dans ses us et coutumes. Il y a aussi la tradition des pratiques administratives, judiciaires et policières qui laissent à désirer. L’idéologie sociale perçoit les droits de l’Homme comme une vague d’invasion civilisationnelle et culturelle de l’Occident qui vient éclabousser, déraciner et mettre sous sa coupe la culture nationale. Certains mauritaniens ne savent pas que les droits de l’Homme sont des valeurs universelles qui sont seules capables de faire le bien être de tous et garantir la paix civile et l’Etat de droit. » 

Son activisme dans le combat des droits de l’Homme en Mauritanie absorbe énormément son temps. Lui-même, il le reconnait. Il n’a pratiquement pas de vie de famille. «Les plaintes sont tellement nombreuses. Nous sommes régulièrement sollicités par les victimes, par les parents des victimes. Il n’y a aucun répit. Nous n’avons aucune possibilité de pouvoir jouir d’un temps pour la lecture et la famille. Les victimes sont souvent dans des conditions graves et interpellantes », raconte-t-il. 

Dans sa famille, chacun est devenu un militant des droits des droits de l’Homme à force de côtoyer les victimes. Sa maison se transforme souvent en foyer d’accueil et d’écoute pour ces dernières. Sans l’appui de la Commission Nationale des Droits de l’Homme et de S.O.S. Esclaves, Birame Ould Dah Ould Abéid aurait certainement croulé comme un château de cartes depuis belle lurette. Actuellement, il semble avoir le vent en poupe. Et rêve-t-il déjà la tête de ces deux organisations ? «Pas du tout ! Boubacar Ould Messaoud comme Messaoud Ould Boulkhéir sont des monuments indispensables vu leur qualité, leur combativité, leur persévérance et leur courage. Autant, l’un est indispensable au mouvement des droits de l’Homme et surtout à la lutte anti-esclavagiste; autant, l’autre l’est en politique(…) », pense-t-il. 

En direction de Mohamed Saïd O. Homedi, président de la Commission Nationale des Droits de l’Homme(CNDH), il ne tarit pas d’éloges. «Mohamed Saïd O. Homedi est un homme mûr, un démocrate et un homme de lettres. Je ne prétends pas qu’il est militant parce qu’il ne l’est pas. C’est un homme consensuel, un modérateur et un fédérateur des différentes mouvances de la CNDH qui étaient à l’origine des mouvances très opposées et à couteaux tirés. Mais, son prestige, son talent, sa capacité de modération et son tact à lui ont pu rapprocher les gens », témoigne-t-il. 

Birame Ould Dah Ould Abéid a mal lorsqu’il voit la communauté arabo-berbère détenir seule les leviers de commande du pays en paraissant  insouciante et insensible aux dangers qui couvent au sein de la communauté négro-africaine martyrisée et harratine populeuse et paupérisée. «Cela peut nous amener dans des situations extrêmement graves et regrettables », craigne-t-il. «Rien n’est fait par les pouvoirs publics pour essayer de garantir la paix civile. Cela passe d’abord, cette paix civile, par l’édification d’un système judiciaire fiable et équitable, par le partage des richesses d’une manière juste, par le diagnostic clair et net, sans ambages ni tabou, des phénomènes et anachronismes qui rongent la société (mauritanienne) », regrette-t-il tout en s’indignant de la démission des pouvoirs publics sur cet état de fait dangereux. 

Aujourd’hui, Birame Ould Dah Ould Abéid ne rêve que d’une seule chose : avoir des compagnons de lutte qui croient comme lui à la même cause et prêtent à se sacrifier, à défier la société et le pouvoir pour imposer les droits de l’Homme en Mauritanie. Mais aussi la disparition des bidonvilles de Nouakchott, la fin des pratiques esclavagistes, la mémorialisation des victimes du génocide effectué entre 1986 et 1991 en leur dressant des sépultures décentes. Son discours radical lui vaut de temps en temps des menaces à travers le net, des violences verbales. «Ceci ne m’intimide pas », lâche-t-il. «J’ai décidé depuis que j’ai eu l’âge de 35 ans, en faisant un sermon, que je ne me tairai jamais face aux injustices », rappelle-t-il. 

Ce qu’il ne compte pas refaire non plus, c’est se réengager en politique. Et quand il parle de Sidi Mohamed O. Cheikh Abdallahi, il ne prend pas de gants. «C’est un homme qui appartient à la communauté arabo-berbère qui domine le pays. Il a les mêmes réflexes, les mêmes idées et les mêmes positions qu’un vieux maure normal. Il n’est pas anti-esclavagiste. Il n’est pas particulièrement solidaire des victimes des violations des droits de l’Homme. Il n’est pas un homme qui tient rigueur pour la vérité ni pour l’intégrité », pense-t-il. 

Comme tout le monde, Birame Ould Dah Ould Abéid suit avec beaucoup d’attention et d’intérêt les élections présidentielles de novembre 2008. Il soutient Barack Obama donné favori. Déjà, il pense que la Mauritanie aura un jour un président noir. «Cela va se réaliser après des secousses. L’histoire va ainsi », croit-il. 

Babacar Baye Ndiaye 

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