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( 21 septembre, 2008 )

Ewlade Leblade: L’histoire d’un trio qui a fait tomber les masques de la société mauritanienne!

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Ewlade Leblade, c’est Sidi Brahim Mohamed alias Izak Ice, Mamoudi Ould Sidi alias Hamada et enfin Sidi Mohamed Ould Mbareck alias M.D (voir photo). Trois vies différentes, un même destin : celui de faire plaisir. La sortie en 2007 de leur premier album «Adat’ne » les a imposés sur la scène musicale mauritanienne. Véritable révélation de la musique mauritanienne en 2007, Ewlade Leblade n’en finit pas d’émerveiller, à chaque concert, le public mauritanien. Ils sont aimés et adulés comme des «gourous ».

 

Sidi Brahim Mohamed alias Izak Ice (au milieu de la photo) 

 

Ce natif de la ville de Rosso Mauritanie a grandi à Nouakchott. Chez lui, la musique n’est pas une histoire de famille. Sachant que les études ne vont pas lui réussir, il les abandonne très vite. A cause de la musique ! Et bonjour les ennuis avec sa famille qui ne l’excusa pas de cette désinvolture qu’elle considéra comme étant un acte de défiance. Leur opposition n’y fit rien. Car, son destin était déjà fait. Et, il était écrit sur la table d’airain qu’il en serait ainsi. Indésirable, il quitte Nouakchott et sa famille en destination de Rosso, sa ville natale. Bien vite, il se découvre une prédisposition pour le Rap. Déjà, à partir de 1996, il commençait à flirter avec le milieu du Rap, à Nouakchott. Et, c’est contre le gré familial qu’il se lance dans la musique. A Rosso, il retrouve ses repères et commence à se faire découvrir. C’est dans cette ville méridionale de la Mauritanie que vont se dessiner les prémices de sa carrière musicale. Pendant son séjour, il y fit la connaissance d’un certain groupe de Rap du nom de «Salamen ». Il chante à l’occasion des concerts de Rap qui se font ça et là à Rosso. Il alterne podiums sur podiums. C’est dans cette atmosphère qu’il va réussir à se creuser son propre sillon. Le succès et la gloire commençaient à germer dans son esprit lorsqu’il voyait le défunt «Black Muslim » sur scène, un groupe de Rap qu’il admirait éperdument. Aujourd’hui, ironie du sort, c’est l’un des membres du groupe (Khadim) qui est devenu son manager. Il rêvait de grandeur en assistant aux concerts de «Black Muslim ». Entre 1995 et 1996, il se glisse sur le tatami du «mouvement Hip Hop ». Sa voix forte et sa grande taille ont fait de lui un Rappeur complet. De nature joviale, sociable et surtout tranquille, il se préserve de toute arrogance et de toute altération. Ce longiligne n’est pas du genre à reculer devant l’adversité de la vie. Ce n’est pas un hasard s’il croit dur comme fer que la célébrité et la notoriété sont au bout de l’effort. C’est parce qu’il se nourrit de la sève de son guide, le prophète Mohamed (Psl). Un musulman convaincu, il l’est. Sa force réside en sa foi. Sa seule obsession : la perfection musicale. Sobre, il l’est et l’a toujours été. Le vent de notoriété qui a soufflé sur «Ewlade Leblade » ne l’a pas emporté. C’est un homme introverti ! Hier banni par sa famille, il a su aujourd’hui se forger une nouvelle image. Avec son talent, il a fini par convaincre les siens.

 

Mamoudi Ould Sidi alias Hamada(à gauche de la photo)

 

Lui aussi, il est natif de Nouakchott où il a grandi au quartier populaire du 5ième arrondissement. Il a très tôt flirté avec l’école buissonnière. En 1999, en classe de 3ième année Collège, il commence à sécher les cours. A cause, lui aussi, du virus de la musique. Il fréquente Papis Koné, le guitariste solo du groupe «Walfadjri », le temps de comprendre comment cela fonctionne. Son premier morceau qu’il va composer s’intitulera «Touvlaha tetemacha-i » qui parle de l’amour fondé sur l’intérêt. Il découvre alors sa passion pour le Rap. Bye bye l’école ! Débute une nouvelle vie pour lui. Plus tonitruante, celle-là. En 2000, il fit la connaissance de Izak Ice et de Sidi Mohamed Ould Mbareck. Partageant les mêmes idées et les mêmes préoccupations, ils forment leur propre groupe de Rap «Hassanya Clan».  Ils abandonnèrent cette appellation à connotation raciale. Au studio «Afric Médias », dans le cadre de la préparation de leur maquette, ils adoptent comme nom de groupe «Ewlade Leblade », un nom qui continue à marquer les esprits. Il aurait dû être douanier, mais il avait envie de faire de la musique. Il défie le roc parental. Il troque sa «daraa» contre les jeans, casquettes, tee-shirts et autres colliers en argent. Il hume l’air frais des mélodies made in USA, notamment celles de 2 Pac très aromatiques pour s’en débarrasser. Le petit maure se métamorphose. Il ne sera pas épargné par l’accoutrement américain. C’est le début de l’aventure. Il heurta sa famille en premier lieu son père qui avait du mal à accepter le choix que sa progéniture avait fait. Exit les malentendus entre lui et sa famille qui pensait que leur fils flânait avec des personnes malveillantes. Aujourd’hui, à son grand bonheur, les temps ont changé et ses parents ont fini par abdiquer. Issu de famille modeste, il sait qu’il devra son salut qu’à la musique. Dans ses textes, il cogne sur les dérives de la société et pointe un regard critique par rapport à la situation sociale du pays. Hamada est un artiste qui voue son existence à la musique. Il a réussi à briser les stéréotypes culturels qui ont toujours cloué au pilori certains talents. Il a réussi en s’en défaire. Il n’hésite pas à cracher sur le feu lorsqu’il voit certaines souffrances humaines. Aujourd’hui, il est devenu plus mature. Les textes qu’il écrit parlent de nous, de nos réalités. Là-dessus, il fait mouche !

 

Sidi Mohamed Ould Mbareck alias M.D(à droite de la photo) 

 

Certainement, il doit être fier d’être l’aîné du groupe et de partager avec Izak Ice et Hamada le même destin et les mêmes préoccupations. Né en 1978 à Kaédi, au Sud de la Mauritanie, il a grandi à Nouakchott entre le 5ième et le 6ième arrondissement. Ses parents sont originaires de Mbout. Il n’est pas allé très loin dans les études. Non pas parce qu’il les détestait, mais à cause de certaines contingences sociales et familiales. Turbulente et tonitruante, telle était son enfance. Dans un monde de plus en plus intrépide, comment faut-il faire, se demande-t-il, pour assurer sa survie ? Il devient encaisseur entre 1993 et 1994. Derrière ce bout de bois de Dieu, s’est toujours dissimulé un éternel bosseur qui a toujours su compter sur lui-même et sa propre détermination. Issu de famille peu aisée, il quitte très tôt le foyer à la recherche de l’argent et de la réussite. Il voyage et découvre un jour Nouakchott. Volontariste et de carapace dure, il s’arme de courage et d’abnégation. Nouakchott est une ville où on réussit facilement quelque soit l’activité qu’on exerce, se dit-il. Il achète des fringues qu’il revend. Ça y est ! À le voir à cette époque, on aurait parié que rien ne le prédisposerait à faire de la musique. C’est donc par hasard qu’il y est venu, sans la moindre connaissance de la réalité de ce milieu comme la plupart des jeunes. Contrairement à Izak Ice ou Hamada, il reçut la bénédiction de ses parents. Il démarra sur les chapeaux de roues. Et tout marcha comme sur des roulettes. Aujourd’hui, ces parents ne vivent plus. Ceci a participé à forger son âme. Lorsqu’il en parle, c’est l’émotion. Il devient maussade. Après la mort de ses parents, il se lança très tôt dans le business. Parallèlement, il fréquente les concerts de Rap et se fait des amis rappeurs. Il commence à chantonner et à écrire des textes. Il se dit qu’il peut devenir lui aussi rappeur comme Method Man qui l’émerveilla. Ne dit-on pas que le destin ne tient à rien. Il se découvre des aptitudes musicales et se lance dans le Rap. Il se sent pousser des ailes et commence à rêver, lui qui n’a jamais décroché aucun diplôme. Aujourd’hui, avec Hamada et Izak Ice, ils forment le trio d’Ewlade Leblade qui a réussi à faire tomber les masques de la société mauritanienne. Mais que de chemin parcouru avant d’en arriver là. Lui-même, Sidi Mohamed Ould Mbareck, le reconnaît. Fichtre ! Fini l’époque des vaches maigres. Avec Ewlade Leblade, il vit dans le bonheur et s’estime le plus heureux sur la terre. 

 

Babacar Baye Ndiaye

 

( 21 septembre, 2008 )

Entretien avec Monza à propos du Hip Hop

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Le Rap mauritanien souffre, c’est sans nul doute. Il souffre de médiatisation. Les canaux de distribution et de diffusion font terriblement défaut. Et pourtant ! Dieu sait que le talent est là. Dans l’entretien suivant que j’ai eu avec Monza à propos du Hip Hop en Mauritanie, vous verrez bien qu’il n’est pas du genre à ruminer la vérité. 

Le Rénovateur Quotidien : Le Rap en Mauritanie a-t-il évolué depuis 10 ans ? 

Monza : Depuis 10 ans ? Ce qui nous ramène en 1998. Je dirai qu’à partir de cette date, le mouvement Hip Hop en Mauritanie, surtout à Nouakchott, était accès sur les concerts. Il y avait beaucoup de concerts à cette époque. Il y avait aussi le phénomène des boîtes de nuit qui commençaient à apparaître en Mauritanie. Certains rappeurs passaient par ces boîtes pour y faire des prestations. A cette époque, ça bougeait ! Beaucoup plus que par exemple, deux ans plus tard, au moment où les albums ont commencé à sortir. Du moment qu’il y a eu des albums qui sont sortis, je dirai qu’il y a une relative évolution.  

Le Rénovateur Quotidien : Avez-vous une idée des premiers albums de Rap qui ont été sortis par des mauritaniens ? 

Monza : Le premier album de Rap sorti en Mauritanie, c’est l’album de Papis Kimi (actuellement aux Etats-Unis d’Amérique, Ndlr). Cet album s’intitulait «Mani Zani » avec la participation entre autres de Maxi P sorti en 2000. Ensuite, il y a eu Black à Part qui a sorti «Mine the Man ». En 2004, j’ai sorti «Président 2 la Rue Publik ». C’est à partir de ce moment là qu’il va y avoir de la production musicale purement mauritanienne. C’est le premier projet qui a été entièrement réalisé en Mauritanie. Les albums d’avant étaient enregistrés souvent au Sénégal avec des compositeurs sénégalais. Il y a l’album de Diam Min Tekky (Gonga) qui a été enregistré ici, l’album de Military Underground (Au Secours) et celui d’Ewlade Leblade (Adat’ne). 

Le Rénovateur Quotidien : Entre 2000 et 2008, il y a eu une floraison impressionnante de groupe de Rap et de rappeurs. Là aussi, on a noté une certaine évolution. 

Monza : Il y a une nouvelle génération de rappeurs qui arrivent. Parmi ces jeunes rappeurs, je trouve qu’il y a de très bons artistes surtout dans les régions. J’ai rencontré, dans mes déplacements à l’intérieur du pays, des groupes de Rap qui ont un certain niveau et du talent. Dans toute sa totalité, quel que soit l’endroit où on le pratique, ce que j’ai vu me donne une certaine conviction que le Rap a de l’avenir en Mauritanie. Je crois en ce mouvement. 

Le Rénovateur Quotidien : N’empêche que ce mouvement auquel vous croyez foncièrement patauge. Et, concrètement, que faut-il faire pour que le Rap puisse se développer ? 

Monza : Aujourd’hui, je peux dire côté structures, en tout cas pour l’enregistrement, nous avons ce qu’il faut pour enregistrer des produits. Pour la duplication et la distribution, on a un problème. Pour la communication, il faut une certaine promotion et une diffusion sur les ondes. Pour la Mauritanie, ce n’est pas encore le cas. On n’a pas de radios qui font passer du Rap. Ni une télévision qui diffuse du Rap. Il y a la TVM Plus qui commence à faire passer quelques clips. Mais, cela pourrait allait au-delà.  

Le Rénovateur Quotidien : A votre niveau, vous les rappeurs, avez-vous essayé à faire quelque chose. Il ne s’agit pas tout simplement de vouloir porter la responsabilité sur le dos des autorités comme vous le faites tout le temps ? 

Monza : Chacun fait selon sa démarche. Il y a des gens qui sont là et qui poireautent un producteur. Il y en a d’autres qui sont là et qui vous disent non en essayant de prendre les choses en mains. A notre niveau, on a essayé d’ouvrir notre propre studio en y mettant du matériel moderne pour pouvoir nous satisfaire d’abord et ensuite satisfaire les autres. «Assalamalekoum Hip Ho Festival » représente par exemple une occasion où les artistes peuvent se produire. Pour la 2ième édition de ce festival, il y aura des rappeurs de différentes wilayas de la Mauritanie qui vont se produire. 

Le Rénovateur Quotidien : Tout ceci, c’est bien encourageant. Mais, comment expliquez-vous le fait que les rappeurs ne vendent pas assez bien leurs produits ?  

Monza : Tout simplement, parce qu’il n’y a aucun réseau de distribution à Nouakchott. Il n’y a pas de points de vente. Il n’y a pas d’endroits spécifiques où le public peut aller  acheter tel ou tel album. Et, pourtant, il y a une manière de faire, en tout cas, c’est la nôtre, c’est d’organiser des concerts et de faire l’entrée avec le CD. Il y a une partie qu’on arrive à écouler. Dès fois, on écoule tout. Cela dépend des groupes ou du public. A partir de là, les CDs sont piratés ou vendus à la sauvette. 

Le Rénovateur Quotidien : Un autre problème et non des moindres, c’est celui des droits d’auteur. Très peu de rappeurs mauritaniens sont protégés. Sur ce point, qu’envisagez-vous faire ? 

Monza : Les artistes savent qu’il n’y a pas un bureau des droits d’auteur. Certains se disent qu’ils vont se protéger au Bureau Sénégalais des Droits d’Auteur (BSDA). Je pense que cela ne servira à rien. Le BSDA lui-même n’arrive pas régler les problèmes des artistes sénégalais à plus forte des artistes d’autres pays. Par contre, il y a des structures comme la SACEM (Société des Auteurs Compositeurs et Editeurs de Musique) qui protège les artistes. Elle est à l’écoute de toutes les radios même de Radio Mauritanie. 

Le Rénovateur Quotidien : Y’a-t-il une concurrence saine entre les rappeurs mauritaniens ? 

Monza : Artistiquement, je pense qu’il doit y avoir de la concurrence. Cela pousse un artiste à progresser. Lorsqu’il s’agit de concurrence malsaine, d’hypocrisie, de jalousie, ce n’est pas bien. Personnellement, je ne peux même être dans le lot du Rap mauritanien. Je suis un artiste. Point barre.  

Le Rénovateur Quotidien : Le Rap Mauritanien peut-il s’exporter ? Et réellement, y’a-t-il des rappeurs mauritaniens qui sont prêts à défendre cette idée ? 

Monza : En tout cas, pour ma part, je fais de mon mieux pour qu’on arrive à exporter le Rap mauritanien en essayant d’organiser des concerts à l’étranger, de monter des projets à long terme. J’ai participé à un festival qui s’appelle ‘Les Arts croisés’ en France. J’ai été au Palais des Nations Unies à Genève. Je suis au début de mon exportation. Nous avons un projet de chanter la déclaration universelle des droits de l’homme dans plusieurs langues sur un album. Tout ceci, si vous voulez, rentre dans ce cas. 

Le Rénovateur Quotidien : Certains enregistrements sont de piètre qualité alors que les nouvelles technologies ont fait leur entrée dans la musique depuis belle lurette ? 

Monza : C’est un manque de compétences. Aujourd’hui, la musique Rap est industrialisée. Donc, tout le monde travaille avec des machines. La machine la plus idéale, ce serait une station Protoolth M Powered pour faire de la bonne musique Rap avec une SP 1200, un sampler Aky 2500, une MPC 2000. Cela demande énormément d’argent. La qualité qu’on a actuellement, c’est une qualité de maquette. Même au niveau de la tonalité et du groove de la musique, ça pose problème. Il n’y a pas de machine de masteurisation aussi. 

 Propos recueillis par Babacar Baye Ndiaye 

( 21 septembre, 2008 )

Birame Ould Dah Ould Abéid

«Les autorités font tout pour nier l’existence de l’esclavage en Mauritanie et mettre les bâtons dans les roues du mouvement abolitionniste et des militants anti-esclavagistes »

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Dans la présente interview, que nous a accordée Birame Ould Dah Ould Abéid, membre de la Commission Nationale des Droits de l’Homme et de S.O.S. Esclaves, dans le cadre de la sortie du film «Chasseurs d’esclaves » produit par la télévision franco-allemande Arte, l’intéressé fait des révélations et brosse le tableau de la situation sociale du pays avec un focus sur la question centrale – celle de l’esclavage – phénomène que la société mauritanienne continue à appréhender comme étant normal et contre lequel personne ne doit s’insurger, ou se révolter.

Quand à vouloir en sanctionner les auteurs, c’est du domaine de l’utopie. Comme vous allez le constater, il ne sera pas du tout tendre avec les magistrats, les officiers de police judiciaire, les administrateurs civils, les médias officiels qu’il considère comme les pires propagandistes de l’idéologie esclavagiste.

Le Rénovateur Quotidien : Vous avez participé, avec Aminétou Mint Ely Moctar, à la réalisation d’un film d’Arte, intitulé «Chasseurs d’esclaves ». Comment est née l’idée de réaliser ce film?

Birame Ould Dah Ould Abéid : J’ai été sollicité par Sophie Jeannot, qui est une journaliste-réalisatrice à Arte. Au cours d’une discussion que j’ai eue avec elle, elle m’a fait part de son intention de se déplacer jusqu’en Mauritanie pour nous accompagner dans l’une de nos actions pour libérer des esclaves en cas de plainte des leurs.

Son arrivée a coïncidé avec une mission que je devais accomplir au nom de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH). J’étais accompagné d’Aminétou Mint Ely Moctar. L’avocat Ishaq Ould Ahmed Hadi, qui devait être de la mission, s’est désisté à la dernière minute pour des raisons personnelles. Aminétou et moi sommes finalement partis seuls avec l’équipe d’Arte pour libérer Haby Mint Rabah, esclave depuis la naissance chez ses maîtres (Abdoulaye Ould Moctar et sa sœur Aminétou Mint Moctar).

L’origine de cette mission, c’est la plainte introduite par Bilal Ould Rabah, frère de Haby Mint Rabah, auprès de S.O.S. Esclaves d’abord, puis auprès de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH).

Le Rénovateur Quotidien : Vous avez été mandaté, comme vous dites, par la Commission Nationale des Droits de l’Homme. Mais, concrètement, avez-vous rencontré des difficultés, des réticences sur le terrain de la part des autorités pour libérer Haby Mint Rabah ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Effectivement ! Premièrement, nous avons dû faire face à l’hostilité manifeste des autorités administratives et judiciaires. Dès notre arrivée à Tiguint, nous avons été interceptés par un peloton de gendarmerie qui nous a cernés et conduits devant le chef d’arrondissement de cette bourgade.

Nous nous sommes même engueulés avec lui puisqu’il voulait, lui et la gendarmerie, mettre en doute l’objet de notre mission en voulant nous empêcher d’y aller. Ils nous ont même empêchés de prononcer le mot «esclavage ».  Ils ont voulu nous culpabiliser d’office en percevant notre mission comme une action subversive contre la société et l’Etat mauritanien.

Le Rénovateur Quotidien : Et comment expliquez-vous ce refus de leur part ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Ce refus s’explique par le fait que la société et l’Etat mauritanien restent dominés par l’idéologie esclavagiste. La pensée sociale continue à appréhender l’esclavage comme un phénomène normal et contre lequel on ne doit pas s’insurger, se révolter et qui ne doit pas attirer de sanctions, ni d’investigations.

D’autre part, l’Etat mauritanien reste dominé par une communauté esclavagiste en l’occurrence la communauté arabo-berbère qui détient tous les leviers de commande du pouvoir.

L’Etat aussi dans ses différents corps (administrateurs civils, magistrats, officiers de police judiciaire,…) est constitué en majorité d’esclavagistes. On ne peut compter sur de telles personnes, pratiquant l’esclavage pour le criminaliser, le combattre et l’éradiquer.

Le Rénovateur Quotidien : Vous avez tenu beaucoup de conférences de presse sur la question de l’esclavage. Mais, visiblement, cela n’a pas servi à grande chose. Est-ce que c’est dans ce cadre que ce film a été réalisé, pour servir de moyen de pression sur les autorités pour qu’elles reconsidèrent davantage le problème de l’esclavage en Mauritanie ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Je pense que ce film va constituer un jalon de plus dans la somme des documents visuels et sonores qui, sans aucune équivoque, mettent en lumière sur la question de l’esclavage en Mauritanie et mettent en accusation, devant l’opinion publique nationale et internationale, l’Etat mauritanien, ses fonctionnaires et ses oulémas qui essaient de cacher vaille que vaille la question de l’esclavage qui est un crime.

Le Rénovateur Quotidien : On a vu dans ce film, un imam balayer du revers de la main l’existence de l’esclavage en Mauritanie. Cela vous écœure-t-il d’entendre de tels propos alors que tout le monde sait que l’esclavage existe en Mauritanie, sauf aux yeux de ceux qui le nient ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Cet imam, c’est Mohamed El Hafedh Ould Enahoui, qui est un imam esclavagiste à plus d’un titre. Il est l’un des actionnaires dominants de la filière orientale de l’esclavage. Il fait passer des filles esclaves mauritaniennes vers le Golfe. Il est impliqué dans la tentative de faire passer une de ses esclaves, Zéina.

C’est un imam qui pratique jusqu’à présent l’esclavage. Il a plusieurs femmes esclaves et sur lesquelles il exerce un esclavage sexuel.

Le Rénovateur Quotidien : Pourquoi, ce monsieur n’est-il pas inquiété alors qu’il existe une loi criminalisant l’esclavage ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi et son pouvoir n’ont pas fait la loi pour qu’elle soit appliquée. Ils ont fait la loi pour essayer de redorer le blason de la Mauritanie, en faisant de l’agitation et de la propagande sur cette loi. C’est pour faire le change devant la communauté internationale.

Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi nie lui-même l’existence de l’esclavage. Il ne parle que de séquelles. Les ministres, les officiers de police judiciaire, les administrateurs civils ont classé tous les cas d’esclavage avérés qui ont été portés devant la justice et l’administration mauritanienne.

Au jour d’aujourd’hui, depuis la promulgation de la loi (n°2007-048, Ndlr), il n’y a que 43 esclaves au total qui ont été libérés. Aucun des criminels soupçonnés d’esclavage n’a été poursuivi ni interpellé. Il n’y a aucune enquête en bonne et due forme.

Le Rénovateur Quotidien : Quelle a été la réaction des autorités lorsque «Chasseurs d’esclaves » est sorti ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Je ne sais pas, mais je sais que, lorsque nous avons amené Haby Mint Rabah, le Premier ministre de l’époque, Zéine Ould Zéidane, a joué des têtes et des pieds.

Lui et sa directrice adjointe de cabinet, Mint Bourdid, ont inondé nos responsables supérieurs (la Commission Nationale des Droits de l’Homme, Ndlr) de plaintes et de messages pour dire que Haby Mint Rabah n’est pas une esclave, que c’était un kidnapping, que c’était femme libre qui vit avec ses parents.

Le Premier ministre à l’époque (Zéine Ould Zéidane) était très solidaire des esclavagistes.  Il avait même demandé qu’on reprenne Haby Mint Rabah pour la rendre aux gens présentés comme ses parents alors qu’ils ne sont que ses maîtres.

Il n’y a pas un démenti plus grand que ces allégations tenues par le Premier ministre et sa directrice adjointe de cabinet.

Le Rénovateur Quotidien : Au vu de tout cela, peut-on espérer la disparition imminente de l’esclavage en Mauritanie ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Non ! On ne peut pas espérer une disparition proche de l’esclavage en Mauritanie. Loin s’en faut ! Les autorités, à travers l’action des magistrats, des officiers de police judiciaire, des administrateurs civils, à travers le discours des ministres, du Premier ministre et du président de la république, font tout pour nier l’existence de l’esclavage en Mauritanie et mettent les bâtons dans les roues du mouvement abolitionniste et des militants anti-esclavagistes.

La destitution de l’ancien wali du Brakna, Sidi Maouloud Ould Brahim, qui a coopéré avec la mission de la CNDH qui a libéré la petite esclave Messouda Mint Hova des griffes de ses maîtres à Boghé en est une preuve évidente.

Il est encore clair que les médias officiels (la radio et la télévision mauritaniennes) continuent à rebattre les oreilles des mauritaniens de discours négationnistes. Ces médias officiels subliment l’esclavage mauritanien en le rendant social, acceptable et sacré à travers plusieurs programmes comme El Beddaa qui met en relief toute l’arrogance ethnique et de classe de la communauté (arabo-berbère) qui détient tous les leviers de commande du pays.

Cela dénote d’un grand mépris que ces autorités ont pour toutes les victimes, les militants des droits de l’homme en Mauritanie.

Le Rénovateur Quotidien : Votre dépit et déception se comprennent parfaitement. Pensez-vous que le fait de porter la question de l’esclavage sur le plan international, comme en témoigne le film d’Arte (Chasseurs d’esclaves), reste l’unique solution de se faire entendre ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Je pense que la seule solution, c’est de consolider le mouvement abolitionniste (mauritanien), le raffermir au niveau national, l’encadrer et surtout essayer d’explorer toutes les voies de lutte possibles.

Mais encore, il faut s’inscrire dans le registre d’une dénonciation systématique de ce qui se passe en Mauritanie afin de porter la complicité des autorités mauritaniennes (politiques, judiciaires, religieuses…) devant la communauté internationale.

Le Rénovateur Quotidien : Ne faudrait-il pas, toujours dans le cadre des voies de lutte contre l’esclavage, essayer d’initier une journée contre l’esclavage comme on l’avait fait au moment où la Mauritanie était confrontée au problème terroriste ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Nous sommes sur un plan d’actions qui va englober tout cela. Il y aura bientôt une série de manifestations pour dire non à l’esclavage, mais aussi à certains anachronismes et phénomènes graves qu’on fait subir à des êtres humains en Mauritanie.

Le Rénovateur Quotidien : La classe politique, dans son ensemble, est évasive sur la question de l’esclavage en dépit de son opposition de principe à ce phénomène. Pensez-vous que certains hommes politiques ont des privilèges à sauvegarder ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Les partis politiques en général, ce sont des partis qui s’arriment à l’idéologie de la société. Je pense que, en dehors du parti APP (Alliance Progressiste Populaire, Ndlr) dont le chef Messaoud Ould Boulkhéir est le chantre incontesté de la lutte anti-esclavagiste en Mauritanie, le REJ (Rassemblement pour l’Egalité et la Justice, Ndlr) de Cheikh Sid’Ahmed Dieng et Tawassoul de Jémil Mansour, il n’y a pas d’autres partis qui essaient de s’inscrire dans une optique abolitionniste.

Je remarque que les autres partis n’accordent pas une importance à cela parce qu’ils ont une position de classe vis-à-vis de la question de l’esclavage.

Le Rénovateur Quotidien : Je reviens de nouveau au film «Chasseurs d’esclaves ». Pensez-vous qu’il aura un impact au niveau des autorités ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Je ne le pense pas. Aussi bien que les groupes dominants dont elles sont issues, les autorités sont imbues d’une forte arrogance et se caractérisent par une myopie qui va les perdre à la longue et je le regrette hélas. Ce film a eu un écho à l’étranger.

A travers ce film, j’ai été invité par les députés verts au sein du parlement autrichien. J’ai été invité par des universitaires autrichiens et des personnalités françaises pour des contributions sur l’esclavage en Mauritanie, à la lumière de ce film.

Le Rénovateur Quotidien : Récemment, notre pays, par la voix du Président de la République Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, s’est solidarisé avec Oumar El Béchir, le Président soudanais, accusé par le procureur de la Cour Pénale Internationale, de crimes commis au Darfour. En tant que défenseur des droits de l’homme, qu’en pensez-vous ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Je soutiens sans réserve l’action de la Cour Pénale Internationale contre tous les criminels de droit commun, les coupables de crimes contre l’humanité, de crime de génocide ou de crimes de guerre.

Omar Hassan El Béchir et ses collaborateurs doivent répondre des actes de génocide qu’ils ont commis au Darfour. La position de certains partis politiques et certaines personnalités notamment le Président de la République dénote que la Mauritanie et ses dirigeants reste encore un Etat réfractaire aux Droits de l’Homme.

Contrairement à ce que disent certains détracteurs, la CPI n’est pas un tribunal américain ni un tribunal européen. La CPI est un tribunal international à laquelle les Etats de la communauté internationale, dans leur large majorité, hormis les Etats voyous comme le nôtre et le Soudan, ont déjà souscrit et ratifié la charte.

En Mauritanie, il y a des criminels, notamment d’anciens chefs d’Etat ou hauts fonctionnaires de l’administration, qui doivent comparaître devant ce tribunal et nous ne ménagerons aucun effort pour qu’ils comparaissent.

Le Rénovateur Quotidien : Vous venez d’évoquer d’anciens chefs d’Etat mauritaniens considérés par certaines organisations de défense des droits de l’Homme comme étant des criminels et des génocidaires. On cite souvent le nom de Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya, qu’on accuse d’avoir commis des crimes contre les populations négro mauritaniennes. Actuellement, il vit, sans être inquiété, au Qatar. Etes-vous pour son extradition en Mauritanie pour qu’il réponde des accusations portées contre lui ?

Birame Ould Dah Ould Abéid : Quand on l’extrade ici, il va trouver l’impunité ! Ici, c’est le pays de l’impunité. Il y a des gens qui ont commis des crimes de droits humains très graves, des crimes économiques, des crimes de génocide, des crimes contre l’humanité. Ces gens-là sont ici, sans pour autant être inquiétés.

Pire encore, ils sont promus de jour en jour. Ils continuent de bénéficier des honneurs de la République. L’extrader ici (Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya), non ! Je veux qu’il soit, comme tous les autres, jugé par la Cour Pénale Internationale.

Mais le ramener en Mauritanie, c’est lui garantir une impunité totale. Ce n’est pas une justice de classe, une justice ethniciste, corrompue et prise en otage par des réseaux mafieux et esclavagistes qui peut juger ce genre de crimes et de criminels.

Propos recueillis par

Babacar Baye Ndiaye

( 21 septembre, 2008 )

Amal Dria, artiste-peintre

Un symbole et une incarnation de l’universalité !

Amal Dria ? On ne peut qu’être admiratif devant cette créature féminine d’origine marocaine aux yeux de chaton gris ! Elle a des atouts pour plaire et faire chavirer le cœur d’un mollah : la beauté, le physique, le sourire enchanteur et captivant, l’innocence dans les propos, le sex-appeal, l’intelligence, l’élocution…Bref, tout ce qu’un homme peut désirer chez une femme. Il n’y a pas que cela ! Elle est aussi un cordon bleu. Et, vous ne serez certainement pas vexé lorsqu’elle vous préparera du couscous marocain, de la soupe hariri, du riz avec de la viande…Derrière cette femme qui raffole beaucoup le mafé(mets à base d’arachide) pour son goût particulier se dissimule la silhouette d’une grande artiste peintre. Elle est restée, au fil des ans, sobre et surtout créative et naturelle dans ses productions. Ce qui fait qu’elle n’a jamais eu de modèles particuliers. «J’ai toujours préféré ma façon de faire les choses. Quant à imiter quelqu’un d’autre dans son travail ? Non. Je n’aimais pas », confie-t-elle. 

Presque la trentaine, Amal Dria symbolise incontestablement cette catégorie d’artistes qui se ferraillent pour panser «les identités meurtrières », casser les frontières physiques nées de l’imagination des hommes et surtout faire disparaître les «fiertés » communautaristes souvent sources de conflits. Pour s’épanouir et vivre en harmonie, dit-elle, l’être humain a besoin de paix, d’amour et surtout d’un travail décent. «On n’a pas besoin plus ! Essayons de vivre ensemble dans la paix et l’amour. Aimer soi-même et aussi les autres. Ne pas être égoïste, ni hypocrite ? », rappelle-t-elle devenant subitement prédicatrice.

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Les infortunes des descendants d’Adam et d’Eve, c’est d’avoir créé leurs propres armes de destruction. Pour autant, doivent-ils continuer à s’enliser davantage dans des situations de conflits qui vont engendrer leur perte et précipiter leur chute ? Amal Dria est écoeurée, dépitée…lorsqu’elle entend le discours glorifiant la supériorité d’une communauté ou d’une race sur une autre pour des raisons dues au rang social, à la couleur de la peau, à la croyance ou à la religion. «Cela déchire, crée des barrières et engendre des frustrations. Si je traite quelqu’un de n’importe quoi, cela peut créer une confrontation. On s’engueule. On prend les armes. On commence à s’entretuer. Et le sang commence à couler sur terre… », lâche-t-elle.

Comme toute autre forme d’expression artistique, les Arts Plastiques ont un rôle aussi : celui de décrire la réalité en brisant les tabous, en secouant les vieilles habitudes et si possible de rapprocher les peuples. «Il n’y a pas de différence entre le fait d’être un chinois, un africain, un français ou un américain. Nous sommes tous des êtres humains », dit-elle pour faire comprendre aux autres que les questions identitaires ne doivent plus avoir leur place dans un monde de métissage et des échanges culturels. Amal Dria est un capricorne. Et les capricornes, c’est des personnages qui savent bien ce qu’ils font. C’est des personnages qui ont en même temps les pieds sur terre. Sa référence : le Saint-Coran. Elle croit au Destin, à Dieu, à la religion et au Prophète Mohamed (PSL).  

Le destin ne tient à rien. A bas âge, elle chantait déjà. C’était sa passion en dehors de la natation. C’est en Mauritanie qu’elle découvre les Arts Plastiques à la suite de l’affectation de son père, un architecte. Ne piffant plus la solitude dans laquelle elle vivait, elle décide un jour de se rendre à la Maison des Artistes. Et là, elle commence à peindre. «Le premier tableau que j’avais fait, se remémore-t-elle encore, représentait un monsieur qui vit dans une coquille au fond de la mer complètement en rupture avec le monde extérieur. Au bord de la mer, il y avait des gens qui faisaient le thé ». Plutôt qu’une œuvre d’art, ce tableau représentait son état d’âme ! 

A ses débuts en Mauritanie, elle vécut des moments difficiles. Ne comprenant pas les gens ni dans leur façon de s’exprimer ni dans leur manière de voir les choses. Les Arts Plastiques vont l’extirper de son mal de vivre et de son enfermement. Subitement, elle sort de son isolement et reprend goût à la vie grâce à la peinture. «C’est elle qui m’a fait sortir de cette solitude absolue dans laquelle je vivais. Je me suis retrouvée dans un milieu que j’ai beaucoup aimé », avoue-t-elle. Entre elle et la peinture, c’était parti pour le début d’une véritable aventure. L’opposition de son père qui ne voulait pas qu’elle fasse profession artiste-peintre n’y fit rien. «J’ai tellement aimé que je n’ai pas pu m’en séparer », s’écrie-t-elle. La preuve, elle a été gérante dans un supermarché, dans un hôtel, caissière-contrôleuse à l’Hôtel Khalima. Mais, finalement, la passion pour la peinture l’emporta. Et elle eut la chance que les gens aimaient et achetaient ses tableaux.  

Certaines ruptures, surtout lorsqu’elles sont inopinées et brutales, font mal, très mal. Imaginez qu’on vous arrache, jeune, de votre lieu de naissance, du lieu où vous avez grandi, pour une destination inconnue. Que devriez-vous ressentir ? A part de la révulsion, de la peur de l’inconnu. Mais, pour Amal Dria, ce bouleversement, elle l’a vécu de manière positive et surtout avec beaucoup de philosophie. «La Mauritanie, au début, c’était un choc. Mais, après, j’ai tellement aimé. J’ai aimé le désert, les étoiles, la façon de vivre des poètes mauritaniens, cette magie qu’ils ont dans leur langage. C’est vraiment doux. J’aime la langue hassanya. Lorsque j’entends ‘machaa allah’, ‘inchaa allah’, ‘fatabaraka allah’…je suis tellement contente.  C’est divin ! C’est en liaison avec le Bon Dieu. C’est poétique et moi j’adore la poésie », avoue-t-elle avec beaucoup de sincérité.

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Ni fataliste, elle suit le cours de son destin. Heureuse, elle l’est en dépit de certaines difficultés de la vie. De son père, elle a reçu une forte éducation basée sur le respect de l’autre. De lui aussi, elle comprit l’importance de la liberté d’expression. D’un esprit indépendant, elle n’est pas du genre à se laisser malmener. Elle n’a pas froid aux yeux de vous opposer un niet catégorique. Au lycée des Jeunes Filles de Nouakchott, elle refusa de porter le voile. «Je vous accepte comme vous êtes et vous m’acceptez comme je suis », avait-elle lancé aux responsables du Lycée. On lui refusa de passer le bac, par ricochet, de décrocher son diplôme. Elle déféra à l’obligation de porter le voile. «Je ne porte pas le voile. Il n’y a personne qui peut m’arracher ma liberté », répond-elle.  

Pour elle, le fait d’être de culture arabo-musulmane qui lui impose le port du voile ne change en rien sa liberté d’être, de faire et de penser. «Le coran, il faut bien le comprendre. Les gens sont en train de commettre des fautes graves. Ils sont en train d’expliquer les choses différemment de la réalité. Ce n’est pas bien. Chacun d’entre nous, lorsqu’il lit le Coran, le livre saint, doit chercher la réalité profonde et pas superficielle. Le Bon Dieu nous a créés libres », estime-t-elle. 

Amal Dria n’est pas une enfant de la balle. Elle adore chanter surtout lorsqu’elle fait la cuisine. «Je chante des choses que je sente vraiment en moi, des choses réelles », glousse-t-elle. «Quand je chante, je vis mes émotions, mes sentiments. Je suis moi-même ». Elle compte faire carrière dans la musique. D’ailleurs, elle a commencé à apprendre comment jouer avec la guitare. Elle apprécie Momar Kane du groupe toulousain «Afrodream » pour sa philosophie, Malouma, sa manière de chanter, de vivre la chanson lorsqu’elle chante et enfin, Domi Blanc Bec, son âme sœur. En ce dernier, il adore sa façon de voir les choses, sa liberté et son respect envers l’autre. De même qu’Oumou Kelthoum, la grande diva égyptienne. Avec Domi Blanc Bec, ils préparent un projet de chanter dans le même morceau.  

Dans un monde caractérisé par la peur, le chaos permanent, il faut casser les frontières, pense-t-elle, cesser les guerres, vivre en harmonie et en paix avec les peuples. «C’est très simple. Mais, les gens compliquent les choses », croit-elle. Lorsqu’elle voit des peuples qui se déchirent, elle est éberluée et choquée. La situation en Palestine, en Irak, en Somalie… «C’est vraiment malheureux », pense-t-elle. Et à ceux qui assimilent l’Islam au terrorisme, elle est sans équivoque. «Il ne faut pas mêler l’Islam à ces choses-là. C’est des comptes personnels. Chacun utilise la religion comme il veut pour atteindre un but bien déterminé dans sa tête », lâche-t-elle. Le sort des femmes la turlupine aussi. Et, malheureusement, pour elle, qu’elle n’a pas de baguette magique pour améliorer leurs conditions de vie. «Mais, je vais y participer », promet-elle. 

En attendant, elle continue à donner bénévolement des cours d’Arts Plastiques aux enfants rien que pour faire aimer cette activité artistique. Avec passion et désintéressement ! Elle fait partie de ceux qui s’investissent personnellement pour que les Arts Plastiques conquièrent le cœur des mauritaniens. Les enfants, elle les adore parce que, dit-elle, ils sont réels. «Quand un enfant veut pleurer, il pleure. Il ne fait pas du cinéma. Lorsqu’il a faim, il le dit. Il ne va pas avoir ce complexe que les adultes ont pour montrer qu’ils vont bien. Les grandes personnes d’aujourd’hui portent des masques. Cela me gêne. Je n’aime pas porter les masques. Je n’aime pas l’hypocrisie », se dévoile-t-elle. Elle déteste aussi la concurrence qui engendre souvent la jalousie qui annihile à son tour toute évolution positive. 

La mort ne l’intrigue pas. «C’est le destin de chacun d’entre nous. Pourquoi m’attrister ? », se demande-t-elle. «Je suis un être qui veut vivre en paix, ses émotions, ses amours, ses passions sans avoir honte, sans mentir, sans être hypocrite, m’exprimer sans cacher les choses, sans tourner autour du pot… », éclaire-t-elle. Ce qui lui fait peur, au contraire, c’est le mariage. «Je suis une personne libre. Mes attitudes, ma façon de vivre ne s’adaptent pas facilement à n’importe quelle autre façon de vivre. J’ai peur de me mettre dans une cage », explique-t-elle. 

Le succès, la gloire ne l’intéressent pas. Ce qui l’intéresse, c’est de faire passer son message, celui de casser les frontières, de faire disparaître les méchancetés, de cesser de faire souffrir l’humanité. Elle n’aime pas qu’on lui fasse du mal. Elle ne supporte pas. Elle profite de la vie pour se consacrer aux enfants qu’elle initie aux Arts Plastiques, aux projets d’exposition, à son travail, à l’architecture, à la guitare…

Le temps, pour elle, est circonscrite. Conséquence : il lui arrive parfois de déprimer. Et, lorsque le temps le lui permet, elle se consacre à la lecture de ses œuvres favorites : «Les identités meurtrières » d’Amin Malouf, «Les sentences et proverbes de la sagesse chinoise » de Bernard Ducourant et enfin «Les morceaux choisis » de Mark Edouard Nabe…

Babacar Baye Ndiaye

( 19 septembre, 2008 )

Sidi Yahya:L’ombre d’une génération rangée au tiroir de l’oubliette !

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Celui qui aurait parié que Sidi Yahya allait un jour devenir un grand artiste plasticien n’aurait certainement pas eu tort ! Son talent est indiscutable. Il fait partie de cette génération rangée aux tiroirs de l’oubliette. Ce quarantenaire bourré d’imagination à faire craquer n’est plus à présenter dans le milieu des Arts Plastiques en Mauritanie. Le maître d’œuvre de la décoration de la Semaine Nationale du Film, c’est lui ! Très tôt, à bas âge, à l’école primaire, ses qualités de dessinateur hors pair se révélèrent en lui. Et, lorsqu’il raconte ses premiers pas dans l’art, on sent jaillir de son visage et de ses yeux une abréaction.  

A l’école, il n’avait qu’un seul fantasme : à la fin des cours, il s’arrangeait à ramasser les restants de craie qu’il va se servir pour gribouiller sur tous les murs qui se trouvaient sur le chemin du retour à la maison. Il traçait, il griffonnait, il dessinait des formes qu’il ne comprenait pas. Le tout, dans une naïveté spécifique à l’enfance.  

Malgré les plaintes des voisins auprès de sa maman, il récidivait encore le lendemain. Même les murs de leur maison n’échappaient pas à la folie de dessiner qui s’était emparé de son esprit et de son imagination. On aurait dit qu’il était obnubilé par un diable. Mais non ! Il éprouvait simplement du désir à «salir » les murs des voisins. Sidi Yahya est un pur produit des quartiers populaires de Nouakchott. Sa jeunesse, il l’a vécu au quartier populaire du 5ième arrondissement.  

De cette période, il ne garde que des souvenirs fugaces. Aujourd’hui, lui qui avait l’habitude de gambader, il regrette la disparition à petits feux des grands espaces de Nouakchott. «Même si ce n’était pas bien aménagé. Même si ce n’était pas des espaces verts. Même si ce n’était pas confortable. Mais quand même c’était des espaces. Toute mon enfance, je l’ai passé dans ces espaces avec des amis à jouer au ballon, à monter sur le ‘trot-trot’(trottinette). Quand je regarde, aujourd’hui, il n’y a même pas un mètre carré qui reste pour les enfants, la famille. Tout a disparu », regrette-t-il amèrement. 

A l’Institut Scientifique de Mauritanie(ISM), fruit de la coopération entre le Royaume d’Arabie Saoudite et notre pays, Sidi Yahya découvre pour la première fois la calligraphie et la décoration arabo-musulmane. C’est dans cet institut, au bout de deux ans, qu’il va commencer aussi à peindre en ressuscitant la nature morte.  

En 1987, à la fin de ses études à l’ISM, il voyage pour améliorer ses connaissances artistiques. Destination : Saint-Louis du Sénégal où il va rencontrer un certain artiste plasticien sénégalais du nom de Julien Kéita. Le temps d’une collaboration avec ce dernier, il découvre le symbolisme et l’abstraction. De retour en Mauritanie en 1990, il participe, avec 21 autres artistes plasticiens mauritaniens, au concours d’Arts Plastiques organisé par le Ministère de la Culture. Il sera retenu avec Mokhis et Mohamed Vall pour participer, au Maroc, à une exposition intitulée : «Tendances de la peinture contemporaine au Maghreb ». 

Au Royaume chérifien, il est émerveillé en découvrant l’Ecole des Beaux-Arts de Rabat. Et, surtout, il va rencontrer de grands artistes plasticiens marocains de renommée internationale tels que Khassimi Ben Lamine Fouad dont ses travaux ont laissé une forte impression sur lui. Il fut bouleversé et ébahi de faire la connaissance d’un tel monsieur qui force le respect et l’admiration. Ce périple au Maroc lui a ouvert d’autres portes. Désormais connu, il commence à voyager. Une nouvelle vie en perspective ! Son grand plaisir, confie-t-il, c’est de voyager. Il a fait plus d’une vingtaine de pays africains. 

Aujourd’hui, lorsqu’il parle des Arts plastiques, son constat est teinté de déception, d’amertume et de pessimisme : pas assez de journalistes qui s’intéressent à la Culture de manière générale, pas d’espaces culturels spécialisés, pas de galeries, faible participation de nos artistes aux événements internationaux, pas de soutien concret de la part de l’Etat mauritanien, pas de sponsors pour créer des événements culturels…Autant de problèmes structurels qui ne présagent pas des lendemains meilleurs. 

Mais, pense-t-il, ce n’est pas une raison d’abdiquer. «Le devoir de notre génération, c’est de transférer le savoir et la culture des Arts Plastiques aux générations prochaines », croit-il. Et comment faire ? «C’est de créer une Faculté des Arts ou un Institut avec l’appui de l’Etat », répond-il. Pour lui, il ne faudrait pas reprendre les mêmes erreurs qui ont abouti à l’inhumation des Arts Plastiques en Mauritanie.  

Confiant, il l’est. il se fonde sur le fait que les Arts Plastiques commencent à connaître une Ascension fulgurante depuis quelques années. «Avant, c’était impossible de parler d’Arts Plastiques », rappelle-t-il. Cela est devenu possible grâce à l’introduction des Arts Plastiques au niveau de l’enseignement technique où on étudie par exemple l’infographie. Avec le recul du temps, il regrette toujours le fait que les autorités aient éliminé les travaux pratiques dans l’enseignement primaire. Ce serait très intéressant, trouve-t-il, d’inclure les Arts Plastiques dans le programme de l’enseignement général.  

Ce ne sont pas les idées qui manquent pour sortir du trou les Arts Plastiques. «On ne peut pas amener un squelette à Barkéol pour qu’un enfant puisse comprendre ce que c’est. Mais, on peut dessiner un squelette. D’abord, il nous faudra des personnes qualifiées pour pouvoir illustrer les livres scolaires, des professeurs en Arts plastiques pour donner de petites formations aux instituteurs. Cela m’étonne qu’à l’Ecole Nationale des Instituteurs qu’il n’y ait pas un professeur en Arts Plastiques. Un instituteur qui ne sait pas dessiner, comment il va expliquer à ses élèves pour qu’ils puissent comprendre. Un enfant qui n’a jamais vu un avion, il faut que l’enseignant soit en mesure de pouvoir dessiner un avion », explique-t-il. 

Depuis quelques années, il a quitté son quartier populeux(5ième arrondissement) pour s’installer, chose curieuse, à Ilot K, là où il a vu le jour. A ses yeux, cela ne s’apparente guère à un signe d’évolution sociale ou envie de quitter les siens ? NON ! «C’est plutôt pour des raisons artistiques », explique-t-il. Seul, il a réussi à monter une école de formation en Arts Plastiques qui porte son nom. Ce projet, qui existe depuis une année, est une vieille idée d’une française artiste résidant à Nouakchott, du nom de Nadia Masito. 

Après le départ de cette dernière en France, il reprend, avec ses propres moyens, cette école. C’est ainsi que Sidi Yahya l’a reprise avec une volonté ferme de la rendre plus populaire aux yeux des mauritaniens. Avec un effectif de plus de 47 élèves, cette école constituera à n’en pas douter une future pépinière des artistes plasticiens mauritaniens. Malgré les difficultés(électricité, eau, location, employés, achat de matériels pédagogiques, sécurité…), il essaie de faire évoluer cette école contre vents et marées.  

Il a un faible pour les enfants. Il croît en eux ! A ses yeux, ils constituent la pépinière et la culture comme une locomotive même elle n’est pas(la culture) encore une affaire d’Etat avec une stratégie très précise dans l’esprit des acteurs culturels. Ce qui fait qu’être artiste dans notre pays est éprouvant. «Il est instable. Il n’a pas d’horaires fixes pour le travail. Il a besoin surtout d’une femme compréhensive », commente-t-il. «Il faut que la société mauritanienne comprenne que l’artiste est un nomade », s’écrie-t-il.  

Pour autant, cela ne doit pas l’empêcher de jouer un rôle dans l’évolution de la société et des mentalités. «L’artiste est un modèle. Il doit être sensible à ce qui se passe dans son environnement. L’artiste n’est pas un prophète ni un prédicateur. Son rôle, c’est de pousser la communauté à réfléchir », trouve-t-il. Ni homme politique, l’artiste est avant tout un reflet de la société dans laquelle il vit en étant en diapason avec elle car «la création n’a pas de rendez-vous ». 

Sa soif de découverte de nouvelles et bonnes choses le mènent aux débuts des années 90 en Algérie où il vécut pendant 5 bonnes années avec à la clef un mariage en poche. Il y exercera, en plus de la peinture, la broderie pour, dit-il, vivre, devenant ainsi un monsieur touche-à-tout. 

De retour en Mauritanie, il est dépité par le niveau de stagnation des Arts Plastiques. Que de souvenirs désarmants ! «En ce moment, il n’y avait pas encore un artiste plasticien mauritanien qui a fait une exposition personnelle au niveau de Nouakchott. De temps en temps, tous les 2 ou 3 ans, il y avait une exposition collective », révèle-t-il. 

C’est ainsi que l’idée d’un projet de résidence germera dans son esprit. Il fait appel à Meyne, artiste plasticien mauritanien et actuellement journaliste au Calame, pour concevoir ce projet. Ils s’isolent, pour être à l’abri des curieux de la rue, dans un bâtiment funèbre à Nouakchott. Au bout de 6 mois de travail intensif, il accouche d’un bébé baptisé «Travaux de l’atelier ». Ce fut, sans fausse modestie, le véritable début de l’histoire des Arts Plastiques en Mauritanie. «Je n’étais pas sûr de trouver de l’argent pour pouvoir payer mes dettes. A la fin de l’exposition, on avait une recette de 2.700.000 UM », se souvient-il. «Si on est vraiment reconnaissant, on doit dire que c’est cette exposition qui a déclenché l’envie de travailler chez tous les artistes plasticiens mauritaniens », martèle-t-il.  

Dix ans plus tard, la situation est toujours la même : les autorités, les hommes d’affaires, le mécénat n’arrivent pas toujours à comprendre que l’évolution de ce pays passe d’abord par la promotion de l’Art et de la Culture. «Malheureusement, cela demandera beaucoup de temps pour être compris », s’indigne-t-il tout en dénonçant aussi la passivité des artistes mauritaniens. «On n’arrive pas toujours à comprendre l’essentiel du travail collectif. Tous les problèmes de la Mauritanie doivent être résolus d’abord au niveau de l’enfance. On parle de plus en plus d’unité nationale. Celle-ci doit commencer à l’école. Avant, on était dans la même classe, à coté de Diallo, de Fatima ou de Aïcha sur la même table. La cassure est venue lorsqu’on a institué le bilinguisme dans l’école mauritanienne. Cela a été fait exprès », croit-il. 

La seule issue, pense-t-il, c’est de retourner à l’école qui nous apprend les valeurs de tolérance et de respect. Surtout, esquiver, la politisation de certains intérêts personnels. Tout le mal de la Mauritanie vient de là-bas ! 

 

Babacar Baye Ndiaye  

( 19 septembre, 2008 )

Déçu par l’attitude du Haut Conseil d’Etat:Le Gouvernement américain n’exclut pas des sanctions ciblées

Mark Boulware, ambassadeur des Etats Unis d’Amérique en République Islamique de Mauritanie, commence à perdre patience et à se départir de son sang-froid face à l’attitude d’indifférence imperturbable de la junte militaire au pouvoir depuis le 6 août dernier.

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A l’occasion d’une conférence de presse, tenue ce 28 août, la deuxième depuis l’arrivée du général Mohamed Ould Abdel Aziz au pouvoir, le diplomate américain a réitéré la position du gouvernement de son pays par rapport à la situation actuelle que traverse la Mauritanie tout en soulignant «le besoin urgent » de trouver une solution rapide à cette crise sans précédent. 

Dès les premières heures du coup d’Etat du 6 août 2008, les Etats-Unis d’Amérique et la France furent les premiers pays à rejeter l’arrivée au pouvoir des militaires. Depuis ce jour, le gouvernement américain n’a cessé de faire pression auprès de la junte militaire pour que Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi soit libéré et rétabli légalement dans ses fonctions présidentielles et que Yahya Ahmed Ould Waghf soit relâché à nouveau. Et, surtout, rejeter l’idée d’organiser de nouvelles élections présidentielles et législatives/sénatoriales. Peut-être pour des raisons d’ordre financier. Car, une élection mobilise d’importants fonds. En plus, cela fait à peine deux ans que la Mauritanie avait organisé des élections à l’issue desquelles Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi a été élu Président de la République. 

Pour le moment, la junte militaire au pouvoir semble sourde aux demandes et appels de la communauté internationale et notamment Washington qui n’écarte pas, selon les propos de son représentant à Nouakchott, Mark Boulware, de suspendre jusqu’à nouvel ordre leur assistance technique à la Mauritanie en allouant les fonds à d’autres pays. «On est profondément déçus par le manque de progrès dans la restauration de l’ordre constitutionnel et dans la recherche de solution politique à la situation actuelle en Mauritanie », s’indigne Mark Boulware. 

Face au jeu de cache-cache des militaires pour gagner du temps, Mark Boulware est sans équivoque. «On n’exclut pas la possibilité de sanctions ciblées contre les individus militaires et civils qui sont des obstacles au retour d’un régime constitutionnel et démocratique », déclare-t-il sur un ton exaspéré. 

Le message est, on ne peut plus, clair. Et, désormais, l’étau se resserre davantage autour de la junte militaire et le gouvernement des Etats Unis d’Amérique, qui suit avec une attention particulière l’actuelle crise, semble leur dire que la balle est maintenant dans votre camp. «Avec le passage du temps, trouver une solution devient de plus en plus difficile. La communauté internationale a tendu une main d’amitié à la Mauritanie et aux autorités (militaires) pour trouver une solution politique (à la crise) », rappelle Mark Boulware tout en lançant un appel du pied à la junte militaire d’accepter «cette main tendue », dernière chance de la communauté internationale pour éviter l’irréparable. 

Evoquant les voies de sorties par rapport à la crise actuelle préconisées par les uns et les autres, le diplomate américain a estimé qu’il n’y a pas de solution miracle. «Du point de vue constitutionnel, tout est possible ». Et, par rapport à la nature des sanctions qui peuvent tomber sur la tête de ceux qui font obstruction au retour à la légalité constitutionnelle, Mark Boulware a été avare en confidences. Il a tout simplement rappelé les mécanismes par lesquels la communauté internationale pourrait agir en vue de faire fléchir la junte militaire au pouvoir. 

Pour ce faire, les Etats Unis d’Amérique comptent mobiliser la communauté internationale sous le couvert des Nations Unies pour arriver à leur fin : faire partir Mohamed Ould Abdel Aziz et sa troupe. «Avant que cela ne soit le cas, il faut vraiment en profiter. Il reste encore du temps. Quand même, trois semaines sont passées sans résolution et sans beaucoup de progrès ! Nous avons été assez patients ! », martèle-t-il. «Il n’y a pas d’initiatives particulières des Etats Unis d’Amérique. Il y a d’autres qui sont mieux placés que nous pour faciliter une solution (de sortie de crise) », rappelle Mark Boulware en citant l’exemple de l’Union Africaine qui pourrait jouer un rôle de facilitateur dans cette crise. 

Ce ne sont pas les interlocuteurs qui manquent pour sortir la Mauritanie de cette crise, semble donc dire Mark Boulware. Pour qui connaît les Etats Unis d’Amérique qui n’ont comme seules références que la démocratie, la prospérité et la croissance économique, vont-ils continuer à accepter le jeu de Yo-Yo des membres du Haut Conseil d’Etat qui n’a pas encore décliné sa feuille de route concernant cette période de transition ? Rien n’est moins sûr ! Surtout, que les Etats Unis d’Amérique n’ont jamais été en odeur de sainteté avec les régimes militaires, à quelques rares exceptions près. 

Concernant les sanctions, annoncées au cours de sa conférence de presse, Mark Boulware a fait savoir qu’il s’agit juste de mises en garde pour ramener la junte militaire à la raison. «On ne veut pas prendre la moindre sanction. On essaie d’éviter tout cela », conclut-il. 

Face à de telles pressions de plus en plus fortes de la part des américains, des français, des Nations Unies, de l’Union Africaine et de l’Organisation Internationale de la Francophonie qui vient d’exclure la Mauritanie de cette institution, le Haut Conseil d’Etat compte-t-il se laisser mener à la baguette par la communauté internationale et  en premier lieu par le gouvernement américain ? 

Babacar Baye Ndiaye 

( 19 septembre, 2008 )

Ladji Traoré, Secrétaire Général de l’APP:«Les militaires sont de plus en plus isolés »

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Engagée dans la lutte pour le retour de Sidi à sa place de Président de la République, l’APP de Messaoud O. Boulkhéir semble mettre les bouchées doubles. En vieux routier désabusé, Ladji Traoré, le Secrétaire Général de l’Alliance Populaire Progressiste, revient dans l’interview suivante, sur les efforts menés par le Front National pour la Défense de la Démocratie pour sensibiliser l’opinion nationale et internationale dans le but de sonner le tocsin. Et, surtout, de la nécessité d’instaurer un dialogue franc et responsable pour pouvoir sortir de la crise actuelle que traverse la Mauritanie. L’alternative, pense-t-il, c’est de faire la pression sur la junte militaire qu’il n’a pas manqué de fustiger comme au bon vieux temps. Entretien. 

Le Rénovateur Quotidien : Depuis le 6 août dernier, jour du putsch, vous n’avez cessé de tenir des meetings, des conférences de presse, des processions de contestations à travers tout le pays. Aujourd’hui, avez-vous l’impression d’avoir atteint votre but ?

Ladji Traoré : Depuis la constitution du Front National pour la Défense de la Démocratie (FNDD), nous avons réalisé deux objectifs importants : premièrement, regrouper progressivement l’ensemble des responsables et acteurs politiques qui sont opposés au coup d’Etat du 6 août 2008. Deuxièmement, nous avons mené des actions de contestation, de communication, de sensibilisation auprès de l’opinion nationale et internationale. Sur ce plan, nous avons marqué des points extrêmement importants et indéniables. 

Nous sommes actuellement 11 partis politiques et courants au sein du FNDD à lutter quotidiennement et à mener des actions de toutes sortes. Effectivement, nous avons réalisé le meeting, il faut bien le dire, désormais historique, du 20 août dernier qui a été, en remontant mes souvenirs, l’une des plus grandes manifestations politiques depuis 1992 contre un coup d’Etat. 

En Mauritanie, réaliser une manifestation aussi importante indique deux choses : d’abord, la détermination des dirigeants du Front. Ensuite, la prise de conscience du peuple mauritanien pour la défense de la démocratie. Notre pays est en train de faire des pas de géant dans la défense des acquis démocratiques. Nous avons parcouru l’ensemble du territoire national pour aller porter le message au peuple mauritanien. 

Le Rénovateur Quotidien : C’est maintenant officiel. L’assemblée nationale a adopté, en présence de 52 députés sur 95, une résolution proposant un délai de 12 à 14 mois pour l’organisation d’une élection présidentielle. Cela vous réjouit-il ? 

Ladji Traoré : Par rapport à la résolution des députés de la majorité que nous appelons «les députés supplétifs des militaires putschistes », nous avons jeté effectivement un coup d’œil sur leur proposition de sortie de crise de la situation actuelle du pays. Cela nous réconforte qu’ils reconnaissent le fait qu’il y a une crise sérieuse qui sévit dans notre pays. La présence du général O. Ghazwani à Paris est assez révélatrice de ce point de vue. 

A l’instant où je vous parle (Ndlr, l’interview a eu lieu ce lundi 15 vers 13 h), après la publication de la résolution des députés supplétifs des putschistes militaires, des députés du Front National pour la Défense de la Démocratie sont actuellement même dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale pour leur porter la réplique. Le Front National pour la Défense de la Démocratie est sur tous les fronts pour expliquer sa position qui n’a pas changé. 

Nous répétons qu’il n’y aura pas de sortie de crise en Mauritanie sans un dialogue franc, responsable et sans le retour aux institutions démocratiques. Pour nous, il s’agit de continuer à faire pression pour que les militaires lâchent et comprennent que le temps des coups d’Etat est révolu. En d’autres termes, nous volons faire comprendre que désormais, il n’est plus acceptable de prendre le pouvoir à un Président démocratiquement élu par le peuple mauritanien. 

Le Rénovateur Quotidien : Depuis quelques temps, les pressions et les menaces de la communauté internationale, contrairement au début du putsch, sont tombées comme un soufflet. N’est-ce pas là un signe de désinvolture qui risque de vous isoler davantage dans votre combat à réclamer vaille que vaille le retour de Sidi ? 

Ladji Traoré : A la veille du coup d’Etat, j’ai accordé une interview à un de vos collègues du journal «Essiraje ». Lorsque je lui ai annoncé ce qui guettait la Mauritanie, il était étonné. J’avais annoncé ce coup d’Etat. Ce que je crains en Mauritanie, c’est notre naïveté. Je crois que votre question relève d’une certaine naïveté. 

L’alternative en Mauritanie, c’est quoi ? C’est l’affrontement et le bain de sang ou les pressions politiques ou diplomatiques pour faire partir ces gens-là. Nous, nous avons opté, jusqu’à preuve du contraire, pour des pressions, des actions, des interventions et des négociations pour arriver à faire quitter du palais gris les militaires en leur proposant, s’ils acceptent, certaines conditions de sortie de crise. 

La solution de cette sortie de crise, c’est préalablement le retour de «Sidi » à sa place de Président de la République, l’organisation d’élections anticipées (présidentielles, municipales, législatives et sénatoriales) et le retour des militaires dans leurs casernes. C’est une question de lutte permanente. Les militaires sont en train de s’agiter de même que les députés qui les représentent. 

Les pressions et les critiques sont devenues tellement fortes que les députés pro-putschistes demandent désormais aux militaires des choses qui surprennent. Par exemple, ils demandent à ce qu’ils suppriment l’article 8 de la charte constitutionnelle dans son alinéa 2 qui stipule : «Lorsque pour des raisons quelconques, le fonctionnement du parlement est entravé, le haut conseil d’Etat édicte par ordonnance les mesures de force législative nécessaires à la garantie de la continuité des pouvoirs publics, à la garantie de la liberté, de la transparence et des élections présidentielles prévues ». 

Autrement dit, les députés qui constituent la majorité s’opposent eux-mêmes à l’article clé de la charte des militaires. Ils ne veulent plus que leur pouvoir soit partagé ou usurpé par le coup d’Etat. Cela signifie que les militaires sont de plus en plus isolés. L’action du FNDD a eu deux effets importants. D’abord, elle a réussi à décrocher Ould Daddah et ses amis des militaires, de créer la crise au sein du parti Ajd/mr. 

Depuis quelque temps, nous assistons à des hésitations dans les rangs des députés qui appuient les militaires. Nous sommes en train d’isoler concrètement les putschistes à l’intérieur du pays. C’est cela qui fait que nous devons rester non pas naïfs mais réalistes en continuant à accentuer les pressions sur la junte militaire.   

Le Rénovateur Quotidien : Vous disiez tantôt que vous avez réussi à décrocher Ould Daddah des militaires. Rappelons que Messaoud Ould Boulkhéir s’est entretenu avec lui. Peut-on y voir le début d’une décrispation entre ces deux hommes considérés à tort ou à raison comme deux ennemis politiques ? 

Ladji Traoré : Les mauritaniens ne sont pas encore très férus en matière de culture démocratique. Messaoud O. Boulkhéir et moi-même sommes membres fondateurs du Front Uni des Forces de Changement (FUFC) en juin 1991, ensuite de l’UFD. Je connais l’homme, non pas parce qu’il est mon Président mais comme étant un homme d’engagement, un homme ferme et un combattant déterminé de la démocratie. 

Il a prouvé cela au débat africain de Rfi. Il a dit à Ahmed Daddah sa rancune et sa haine mais avec détermination et clarté tout ce qu’il lui reproche sur le plan politique. Cela ne veut pas dire que c’est des ennemis jurés pour ne plus se rencontrer et chercher des solutions aux problèmes du pays. 

Nous nous réjouissons de sa démarcation des militaires et des députés qui ont soutenu le coup d’Etat du 6 août même s’il ne nous a pas rejoint dans nos positions. C’est extrêmement important pour nous. Plus l’adversaire est isolé, plus nous pensons que nous marquons des points. Ils sont en train l’un et l’autre de chercher des sorties de crise le plus rapidement possible et le plus définitivement  pour ramener les militaires à leurs casernes. 

Le Rénovateur Quotidien : Doit-on comprendre par-là que l’opposition doit se retrouver et resserrer les coudes en surmontant les divergences pour faire face au HCE qui n’a pas soufflé mot sur ses véritables intentions ? 

Ladji Traoré : Les membres du HCE ne sont pas aussi soudés qu’on le pense. Savez-vous, dans l’histoire des coups d’Etat, c’est O. Abdel Aziz seul qui s’est assis dans son bureau pour composer le Haut Conseil d’Etat. Avant, on prenait les officiers sur des critères bien déterminés. Abdel Aziz a constitué seul son HCE. Mais, nous savons que dans ce Haut Conseil, il y a des positions divergentes. 

Certains membres du HCE sont impliqués dans les récents événements du pays à divers degré. D’aucuns sont des tortionnaires avérés. Certains d’entre eux ont massacré des populations négro-africaines pacifiques. Nous pensons que la cohésion du HCE donne beaucoup à réfléchir et donnera nécessairement beaucoup à réfléchir avec les pressions de l’intérieur et de l’extérieur. 

Maintenant, devons-nous serrer les rangs et les coudes ? Nous disons non seulement nous devons serrer les rangs mais nous devons nous élargir, nous ouvrir à la société civile, d’armer idéologiquement, politiquement et moralement l’ensemble des acteurs de ce pays pour chasser les membres du HCE du pouvoir. 

Le Rénovateur Quotidien : Au cours de sa première sortie publique, le Premier ministre Moulaye O. Mohamed Laghdaf a confirmé la tenue des journées de concertation dans le but de peaufiner une plate-forme de sortie de crise au mois d’octobre. L’APP, votre parti, y accorde-t-il de l’importance ? 

Ladji Traoré : Il se pourrait, parmi certains éléments de sortie de crise, qu’il puisse être envisagé des élections (législatives, municipales, sénatoriales et présidentielles) anticipées. Nous pensons qu’il faut bien organiser de telles journées pour ne plus retomber dans un parlement malléable avec des députés ou sénateurs dits indépendants mais qui sont à la solde des militaires, des députés qui ne sont liés par aucun engagement ou programme politique. 

L’organisation de telles journées demande beaucoup de préparation sérieuse notamment dans les débats. Nous n’en sommes pas là encore. Il y a des préalables à ces concertations : que O. Abdel Aziz cède la place à Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi, Président démocratiquement élu. Pour nous, l’agenda qu’ils ont énoncé (la résolution proposée par les députés de la majorité, Ndlr), c’est des idées générales, assez décousues. Il n’y a rien de précis. Il y a beaucoup de vœux énumérés. 

Les députés qui ont soutenu le coup d’état peuvent-ils encore être crédibles pour nous parler de démocratie ? Je ne pense pas. Concernant la résolution proposée par les députés supplétifs des militaires putschistes, je pense que c’est une feuille de choux qu’il ne faut pas négliger. 

Propos recueillis par

Babacar Baye Ndiaye 

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