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( 20 novembre, 2008 )

Bassékou Kouyaté, musicien-chanteur: »C’est à nous, les Africains, de mettre en valeur nos instruments de musique traditionnelle »

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Ce virtuose du N’Goni n’est plus à présenter sur le plan international. Il joue une musique, le « Korossé Koré », très proche du blues, qui enthousiasme avec des rythmes qui ensorcellent. Il était de passage à Nouakchott où il a donné un concert au Centre Culturel de Nouakchott, ce jeudi 6 Novembre 2008. On en a profité pour lui tendre notre micro. Il n’est pas du même avis que ceux qui pensent qu’on ne peut rien faire avec nos instruments traditionnels comme nos balafons, nos tidinits, nos koras ou nos calebasses…Il est une preuve vivante que nous, les Africains, nous n’avons pas besoin des instruments occidentaux. Entretien.

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous rappeler brièvement vos débuts dans la musique en tant que professionnel ?

Bassékou Kouyaté : Mon début ? D’abord, je suis griot. Au Mali, un griot, c’est celui qui fait de la musique, qui intervient dans les conflits dans les villages, qui chante dans les mariages…Mon père, mon grand-père et mon arrière grand-père qui furent de grands griots sont passés par-là. Contrairement à eux, j’ai voulu travailler autrement. J’ai mis en place mon propre groupe de musique où on ne joue que du N’goni, un instrument traditionnel. Je me suis professionnalisé. Je pense que c’est à nous, les Africains, de mettre en valeur nos instruments de musique traditionnelle.

Le Rénovateur Quotidien : Votre musique est un mélange subtil de la musique traditionnelle malienne, de Jazz et de Blues. Est-ce un choix qu’on vous a imposé ou c’est plutôt un choix personnel ?

Bassékou Kouyaté : Le blues, je peux dire, vient de chez nous. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter, la musique qu’on joue à Ségou ou Ali Farka Touré. Le blues n’a pas été, franchement, inventé par les américains. Ce sont les esclaves noirs. Si vous partez à Ségou, en pleine campagne, et vous demandez à un griot de vous jouer « Korossé Koro », il vous le fera. Et lorsque vous lui demandez de jouer du blues, il vous demandera ce que c’est. Les américains savent mieux que quiconque que le blues vient de chez nous.

Le Rénovateur Quotidien : N’est-ce pas ce qui explique la ruée des américains musiciens notamment noirs sur Ségou pour se ressourcer ?

Bassékou Kouyaté : C’est cela en fait ! Tout le monde connaît déjà le blues. A Ségou, ce sont les griots qui ont inventé le « Korossé Koro ». Mais, ils n’ont jamais essayé de le valoriser. Si vous demandez à un vieux à Ségou depuis quand il joue cette musique, il vous dira qu’on joue cette musique depuis le règne de Bito Mamaré Coulibaly, l’empereur de Ségou, mort au 17ième siècle. Nos parents n’ont jamais pensé à valoriser cette musique hors des frontières de Ségou. Par exemple, mon père n’a jamais accepté de venir jouer à la télévision nationale ou à la radio. Par contre, mon grand-père (Ba Soumana Sissoko, très connu au Mali) a une fois voyagé sur Paris. Quand vous écoutez sa musique et celle de John Rucker, vous allez en déduire que c’est la même musique.

Le Rénovateur Quotidien : Vos parents n’ont jamais été tentés par une carrière internationale. Et, pourquoi, avez-vous décidé de vous lancer à la conquête du monde ?

Bassékou Kouyaté : Les contextes ne sont pas les mêmes. De même que les ambitions. La plupart des griots, à une époque récente, jouaient uniquement pour les rois qui entretenaient en retour leurs griots. Ces derniers n’avaient donc pas de soucis particuliers à se faire. Les griots ont toujours vécu sous la coupole des rois. C’était ainsi. Maintenant les temps ont changé. Il n’y a pas plus de rois. Les gens ont assez de problèmes pour se permettre de prendre en charge, sans bourse délier, un griot. C’est, partant de ce constat, que j’ai décidé de me lancer dans une carrière musicale professionnelle dans le but de m’imposer sur le plan international. Et Dieu merci, j’ai réussi à imposer ma musique que tout le monde apprécie. Nous avons une belle musique que nous ont légués nos anciens. C’est à nous, la nouvelle génération de griots, de valoriser cette musique sur le plan international. Le « Korossé Koro » est une musique spécifique aux griots.

Le Rénovateur Quotidien : Comment avez-vous connu Lucy Duran qui est à la fois spécialiste de la musique africaine et journaliste radio à la BBC et qui a, d’ailleurs, produit, votre premier album ?

Bassékou Kouyaté : Je la connais depuis plus d’une dizaine d’années. C’est elle qui a produit Toumani Diabaté par exemple. Elle a collaboré avec de nombreux musiciens maliens. On a un rapport de confiance. D’ailleurs, c’est elle qui doit produire mon second album qui doit sortir, en principe, au mois de décembre au Mali. Avec la participation de la maison de production de « Out Here ».

Le Rénovateur Quotidien : Votre premier album « Segu Blue » sorti en 2007 vous a propulsé sur le plan international. Peut-on l’espérer davantage de votre second album qui devra, certainement, confirmer tous vos talents de musicien ?

Bassékou Kouyaté : J’ai bien peur que le succès de mon second album ne dépasse de loin celui du premier album. Avec mon premier, je n’étais pas assez bien connu et c’était un peu difficile. Aujourd’hui, j’ai acquis une grosse expérience en voyageant et en côtoyant de grands professionnels de la musique. Mon groupe, aussi, a acquis de la maturité. Rien que pour cette année-ci, on a fait, à présent, plus de 60 concerts, à travers le monde.

Le Rénovateur Quotidien : Sur le plan international, vous avez réussi à vous creuser votre propre sillon. Cependant, en Afrique, vous avez dû mal à vous imposer. Comment pouvez-vous nous expliquer ce contraste ?

Bassékou Kouyaté : J’avoue que c’est très difficile de se faire un nom en Afrique. Au Mali, on apprécie beaucoup ma musique. Pour apprécier une musique, il faut d’abord la connaître. Le problème, en Afrique, c’est que la plupart des gens ne connaissent pas la valeur de nos instruments musicaux. C’est dû au fait aussi que je n’ai pas essayé véritablement à chercher un public en Afrique. Ce qui m’intéresse d’abord, c’est de construire d’abord ma carrière internationale.

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes connu à travers le monde grâce notamment à votre N’Goni qui est un instrument traditionnel. Y’a-t-il de la baraka dans cet instrument ou un esprit qui vous accompagne dans votre carrière musicale ?

Bassékou Kouyaté : (Il se tord de rires). NON ! Ce qui m’accompagne par contre, c’est mon travail. Je bosse dur et sans répit. Quand j’ai joué, un jour, à Los Angeles, avec Carlos Santana, il m’a demandé s’il y avait quelque chose dans mon instrument. C’est pour vous dire que dans la musique et dans tout autre domaine, il n’y a pas de secrets particuliers. Il faut retrousser les manches. On ne peut pas passer tout son temps à lézarder et espérer des résultats satisfaisants. Non ! Et aux jeunes griots notamment, je n’ai qu’un seul mot à leur dire : travaillez ! Et, surtout valoriser la musique griot. Nous, les Africains, nous n’avons pas besoin des instruments occidentaux. On peut créer toutes sortes de musique avec nos balafons, nos tidinits, nos koras, nos percussions, nos calebasses…On a beaucoup de choses à valoriser en Afrique. On n’est pas obligé de singer les autres. Si tous les musiciens africains avaient fait comme moi, on n’en serait pas là aujourd’hui.

Le Rénovateur Quotidien : En 2008, aux BBC Radio 3 Awards for World Music, vous avez remporté le prix du meilleur artiste africain et l’album de l’année. Comment pouvez-vous nous expliquer ce succès fou ?

Bassékou Kouyaté : Le travail ! Franchement, je n’ai pas de répit. Le succès est entre les mains. Avec le N’Goni, on peut créer n’importe quel son instrumental. C’est un instrument incroyable, un instrument complet. C’est pourquoi, j’ai toujours essayé de travailler jour et nuit pour avoir un résultat positif. On répète tout le temps, sans répit. Même si les membres de mon groupe se plaignent, je leur force la main en leur faisant savoir que la réussite est au bout de la peine. Aujourd’hui, on a fait le tour du monde. Là où je passe, on parle de moi et de mon groupe. La presse anglaise va même jusqu’à dire que nous sommes le meilleur groupe de Rock n’Roll du monde. Récemment, à Anvers, j’ai joué devant plus de 2000 personnes émerveillées d’entendre ma musique. Actuellement, je suis en train de voir comment ouvrir une école pour y enseigner cette musique. Je ne le souhaite pas de sitôt. Imaginez que je disparaisse un jour. Qui va continuer à répandre cette musique ?

Le Rénovateur Quotidien : On vous compare déjà à Ali Fraka Touré en pensant que vous êtes en train de suivre ses pas. Cela vous réjouit-il ?

Bassékou Kouyaté : Monsieur le maire de Gnafanké, monsieur le maire Ali Farka Touré, qu’il repose en paix. J’ai travaillé avec lui. On a fait ensemble « Savana ». Je n’ai jamais eu la chance de travailler avec quelqu’un d’autre comme lui. C’est un monsieur humble et bienveillant. En Afrique, certains leaders musiciens ne soutiennent pas souvent certains talents qui veulent éclore. Tel n’était pas son cas, lui. C’est grâce à lui que j’ai pu oser m’engager dans une carrière professionnelle. C’est lui aussi qui m’a aidé à trouver un producteur et m’a présenté à de grands noms du monde de la production musicale mondiale. Je garde beaucoup de souvenirs de lui. On a tourné ensemble à travers le monde et à chaque fois, c’est moi qui assurais la première partie. Je lui dois tout.

Propos recueillis par Babacar Baye Ndiaye

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