( 27 février, 2009 )

Abderrahmane Ould Ahmed Salem: »Notre jeunesse souffre de marginalisation et du manque de possibilités de parvenir à ses aspirations »

Le cinéma, c’est sa passion. « Cette passion a grandi et s’est développée en moi, et m’a conduit à considérer « l’autre » et de me rapprocher de lui », révèle-t-il dans un entretien accordé à « Magharebia ». Dans cette interview, Abderrahmane Ould Ahmed Salem explique comment il a pu entrer dans le monde du cinéma en particulier dans une société traditionnelle et conservatrice. 

« A cette époque, j’allais à la campagne pour montrer à mes amis un spectacle sous la forme de photos intermittentes, un peu à la manière de ce que l’on appelait « le théâtre des ombres » dans le théâtre ancien, se souvient-il. Les problèmes auxquels j’étais confronté dans cette société bédouine, prise entre l’attitude de la sharia vis-à-vis du cinéma et l’appréhension toute bédouine de tout ce qui est statique, étaient énormes. »

A l’en croire, la société mauritanienne n’avait pas en face d’elle une véritable entité créative et stable. Pourtant, cela n’a pas empêché que les mauritaniens réagissent au cinéma lorsqu’ils commencèrent à s’y identifier. « Dans l’un des spectacles itinérants organisés par la Maison des Cinéastes à Oualata, l’une des villes historiques de la partie orientale de la Mauritanie, un film tourné dans la ville avait été projeté. Les habitants de Oualata ne l’avaient jamais vu depuis son tournage en 1952. Nous avons remarqué l’intensité et l’émotion suscitée par ce film », explique-t-il.

Interrogé sur l’extrémisme chez les jeunes mauritaniens, Abderrahmane Ould Ahmed Salem lie ce phénomène au fait que la jeunesse souffre de marginalisation et du manque de possibilités de parvenir à ses aspirations. En outre, il appuie son argument sur le fait que « les jeunes ne connaissent pas « l’autre » parce qu’ils n’en ont jamais eu ». « Ils reçoivent seulement des images importées, sans disposer des capacités nécessaires pour discerner le bien du mal », dit-il.

Puisque le cinéma à lui seul ne peut pas constituer une solution pour ces jeunes, que faire alors dans une telle situation ? Il préconise dans ce sens des programmes, parmi tant d’autres, destinés à la jeunesse mauritanienne comme par exemple : former les jeunes à utiliser une machine à travers laquelle ils pourront présenter un film reflétant leurs opinions sans avoir besoin d’un forum politique pour ce faire, et les former à lire les images.

Toujours, au sujet de l’extrémisme chez les jeunes, il a laissé entendre que les érudits et les prêcheurs n’ont pas su nous donner une vraie image de la religion. « La religion a jusqu’à présent était projetée… sous forme d’interdits et de tabous qui n’ont rien à avoir avec la vie de tous les jours, pas même avec la religion elle-même parfois », fait-il remarquer. « La religion n’est pas là pour asservir les gens, mais pour les servir. Ces gens n’ont pas été capables de nous présenter la religion sous sa forme brillante, spirituelle et ouverte. Ils se limitent à véhiculer jusqu’à présent des interdits, des takfirs, du désordre… », poursuit-il.

Pour Abderrahmane Ould Ahmed Salem, ceux qui présentent la religion n’ont pas été capables de passer de l’étape de la pratique religieuse purement rituelle à celle du vécu quotidien. « La religion nous a été présentée sous la forme de la prière uniquement, et non sous la forme d’un style de vie, comme les bonnes manières, un sourire face à des invités, l’attention aux pauvres, etc », affirme-t-il, déplorant que cette image ne soit pas celle du monde musulman.

Il s’inscrit en faux contre ceux qui pensent que le cinéma peut être un moyen de changement. « L’art en général n’est pas fait pour changer, mais pour poser des questions et soulever des problèmes, affirme-t-il. Les peintres, les musiciens, les dramaturges et les réalisateurs se doivent de poser les problèmes, ce qui en soi peut soulever un débat, et c’est ce débat qui peut induire le changement ».

L’avenir du cinéma en Mauritanie a été aussi abordé dans l’interview qu’Abderrahmane Ould Ahmed Salem a accordée à « Magharebia ». Pour lui, cet avenir repose sur deux choses : la présence d’une véritable volonté politique permanente et l’exigence que les gens puissent repenser les choses au lieu de ne s’intéresser qu’aux intérêts immédiats. « Un travail créatif qui ne trouve pas la liberté ne verra pas le jour. S’il nait, ce sera par le biais d’une césarienne, et s’il réussit à vivre, il sera handicapé. L’art créatif doit être libre », a-t-il conclu.

Babacar Baye Ndiaye 

( 27 février, 2009 )

SICA 2008:Diddal Jalaal s’illustre par sa particularité musicale

Il est des évènements qui donnent des coups de pouce aux groupes musicaux. C’est le cas des Stars de l’Intégration Culturelle Africaine (SICA). Cette manifestation musicale qui s’est déroulée du 17 au 23 novembre 2008 dans la capitale béninoise, Cotonou, a réuni 17 artistes africains venus de différents pays du continent. La Mauritanie y a été représentée par le groupe musical «Diddal Jalaal » qui s’est illustré par sa particularité musicale. 

Pour une première participation, le groupe musical «Diddal Jalaal» a merveilleusement marqué les esprits des béninois. D’ailleurs, la presse béninoise a largement couvert la participation de «Diddal Jalaal». Cerise sur le gâteau, le consul honoraire de Mauritanie est venu leur rendre visite. 

En outre, les organisateurs des SICA ont remis à Bâ Djibril Ngawa, le manager du groupe, une procuration lui permettant d’organiser en Mauritanie un concours musical qui permettra au gagnant de participer aux SICA de 2009. «Cela ouvre de nouveaux horizons pour la musique mauritanienne», explique-t-il. 

Ceci est d’autant plus vrai que les SICA sont un évènement continental très médiatisé par Tv5, Rfi, Canal Horizons, Cfi…D’ailleurs, en marge des SICA, Tv5 a réalisé un reportage spécial sur le groupe qui va sortir au courant du mois de janvier 2009. 

La participation de «Diddal Jalaal» aux SICA de 2008 qui va donner un coup d’accélérateur à la carrière musicale de ce groupe est une preuve de maturité, une reconnaissance internationale qui vient s’ajouter à leurs efforts de sensibilisation contre le tabac, le Sida, le déboisement…en Mauritanie. 

L’engagement du groupe musical «Diddal Jalaal» dans le domaine social est réel. Depuis plus de dix ans, ce groupe mène des campagnes de sensibilisation. D’ailleurs, le groupe a reçu, dans le cadre de ses tournées de sensibilisation, en collaboration avec des Ongs locales, des attestations de reconnaissance et de félicitation de la part des centres de santé et des mairies. Chaque année, «Diddal Jalaal» fait plus de 200 concerts dans le monde rural entre l’Assaba et le Guidimakha. 

L’association musicale Jalaal veut renforcer ses actions de sensibilisation partout à travers la Mauritanie. Dans cette association, la musique est au service du développement. C’est une mission à laquelle s’est toujours investi cette association qui dispose d’un siège et reconnu par l’Etat mauritanien. 

Ici, la musique ne prend pas le dessus sur le volet développement qui est la seconde casquette de l’association musicale Jalaal qui regroupe en son sein plus d’une vingtaine de personnes. Mieux encore, l’association musicale Jalaal veut explorer un nouveau créneau : descendre sur le terrain comme le font les Ongs qui se sont toujours sucré sur leur dos. «Je les rends crédibles sur le terrain et moi je suis dans l’ombre», affirme le manager du groupe musical «Diddal Jalaal», Bâ Djibril. 

Diddal Jalaal a un répertoire de chansons très riche qui traite de la santé, de l’environnement, de l’écologie, du Sida, du tabagisme… «Chaque concert de Diddal Jalaal, c’est de la sensibilisation », dit Bâ Djibril. «Nous croyons vraiment que les musiciens doivent œuvrer pour le développement du pays en utilisant leur musique et leur popularité au service de la société », explique-t-il. 

Quoi de mieux qu’un concert gratuit pour sensibiliser les populations sur certains thèmes humanitaires, didactiques, sanitaires et environnementaux. «Nous utilisons la musique pour faire passer les messages. C’est plus facile et plus efficace », affirme Bâ Djibril. 

Au courant de l’année 2009, le groupe musical «Diddal Jalaal» compte organiser une grande tournée nationale qui va concerner les wilayas du Gorgol, du Brakna, du Guidimakha et de l’Assaba sur la protection de l’environnement et surtout sur la tuberculose qui tue des centaines de personnes en Mauritanie par année. 

Le groupe musical «Diddal Jalaal» ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Leur participation aux SICA de 2008 semble donner une nouvelle dimension à leur carrière musicale. Le groupe compte mettre à profit la visibilité internationale que leur ont offert les SICA. 

Les Stars de l’Intégration Culturelle Africaine qui restent un évènement musical majeur dans l’agenda culturel et artistique du continent africain, c’est aussi une occasion de donner un coup de pouce à l’émergence d’artistes plasticiens africains. 

Le manager du groupe musical «Diddal Jalaal» n’a pas voulu rater cette occasion unique. A la place des Martyrs de Cotonou, Bâ Djibril a exposé 5 tableaux dont la thématique portait sur le trafic des enfants en Afrique et dans le monde. Ce thème lui est si cher qu’il n’a pas hésité à postuler à l’exposition où il a d’ailleurs fait la connaissance d’un artiste peintre nigérian du nom de Lanké qui l’a beaucoup impressionné. D’ailleurs, ils ont fait une création commune. 

Babacar Baye Ndiaye 

( 27 février, 2009 )

Claudy Siar: »Les choses changeront pour les artistes mauritaniens à condition qu’il y ait une volonté très forte de changement »

Tout Nouakchott attendait depuis très longtemps l’arrivée de Claude Siar, animateur sur Radio France Internationale (Rfi) de l’émission « Couleurs Tropicales ». Cette venue n’a été possible que grâce à Philippe Debrion, directeur du Centre Culturel Français Antoine Saint-Exupéry de Nouakchott, qui s’est personnellement investi pour le faire venir à Nouakchott pour la première fois en Mauritanie. Pendant deux jours (13 et 14 février 2009), Claudy Siar et son équipe ont campé le décor au Ccf pour y enregistrer l’émission « Couleurs Tropicales » qui sera diffusée en début de cette semaine sur Rfi. Sa venue n’a pas pour autant manqué de susciter des lueurs d’espoir dans le cœur des artistes mauritaniens.  » Nous ne pouvons pas changer la réalité de la musique mauritanienne « , prévient Claude Siar. Durant son séjour à Nouakchott, le Rénovateur Quotidien en a profité pour le rencontrer.

————Entretien réalisé par Babacar Baye Ndiaye  

Le Rénovateur Quotidien : Couleurs Tropicales, l’émission que vous animez sur Rfi, existe depuis presque 15 ans. Vous vous êtes rendu dans tous les pays francophones d’Afrique sauf la Mauritanie. Pourquoi ce boycott, cette absence ? 

Claudy Siar : Non, les termes sont très forts ! Il n’y a pas eu de boycott ni d’absence. Maintenant, on ne peut plus dire que je ne me suis pas rendu à Nouakchott. C’est vrai qu’il y a toujours eu un souci. Notre ancien correspondant à Nouakchott, Aziz Guissé, voulait vraiment que l’on vienne. Mais, à chaque fois, il y avait des problèmes politiques. Finalement, on ne pouvait pas venir. 

Le directeur du Ccf, Philippe Debrion, a tout fait pour que « Couleurs tropicales » soit enregistrées à Nouakchott. Il y avait déjà eu un report. Maintenant, Ce n’est pas le cas ! C’est un bonheur pour nous d’être en Mauritanie. C’est un rêve qui se réalise et puis c’est notre mission : être en Mauritanie pour recevoir les artistes, faire entendre au monde ce qu’est la réalité des artistes mauritaniens et donner le parfum des musiques mauritaniennes aux auditeurs de Rfi. 

Le Rénovateur Quotidien : Certainement, vous avez entendu les artistes mauritaniens se plaindre du manque de soutien, de structures, de production, de visibilité internationale…Dans ce sens, allez-vous contribuer, ne serait-ce que symboliquement, à l’évolution de la musique mauritanienne ? 

Claudy Siar : Je vais être très clair ! Nous ne pouvons pas changer la réalité de la musique mauritanienne sauf peut-être ce que l’on peut dire, les échanges que l’on peut avoir avec les uns et les autres, les artistes qu’on aura rencontrés et que l’un d’entre eux ou plusieurs pourront avoir, grâce à nous, l’opportunité de trouver une maison de disques probablement. 

Mais, on ne peut pas changer la réalité parce qu’elle est ce qu’elle est, à cause des problèmes d’infrastructures, du manque de professionnalisme de certains, à cause aussi peut-être du ministère de la Culture qui n’a pas encore suffisamment entendu les plaintes de tous les créateurs, de tous les artistes pas seulement ceux qui font de la musique mais ceux qui également sont plasticiens, cinéastes, comédiens et autres. 

Je pense que il serait prétentieux de penser qu’on puisse changer les choses. Notre présence à Nouakchott peut donner un peu d’énergie à certains, aux artistes pour mieux comprendre leur métier, du fait qu’on les a mis en lumière durant le temps de la présence de « Couleurs Tropicales » à Nouakchott en prenant conscience, malgré leurs petits moyens, de ce qu’ils peuvent faire… 

Le Rénovateur Quotidien : Pour vous donc, les artistes mauritaniens ne doivent pas tout attendre de vous ? 

Claudy Siar : Non ! Evidemment que non ! Ce serait prétentieux de penser que je puisse apporter la vérité aux autres. En plus, je ne connais pas complètement les réalités que vivent les artistes mauritaniens. Ils savent mieux que moi ce qui ne va pas et n’ont pas besoin de moi pour le savoir. Le fait qu’on soit là, d’enregistrer l’émission « Couleurs Tropicales » en public avec autant de monde, c’est juste un coup de pouce. 

J’aime comparer ce que nous faisons à Nouakchott avec ce fabuleux espoir que nous a donné Barack Obama par son élection. Il ne va pas venir changer la réalité des gens. Mais, le fait qu’il ait été élu nous donne une énergie supplémentaire, nous booste dans nos espoirs, dans notre volonté légitime de changer les choses. Et, c’est ce que, nous, à notre modeste niveau, pensons pouvoir faire en Mauritanie. 

Le Rénovateur Quotidien : Dans un pays comme la Mauritanie où le retard musical est énorme, que faut-il faire pour qu’il y ait un véritable déclic ? 

Claudy Siar : Cela dépend de tellement de choses. Je pense aussi que c’est être là au moment où il faut rencontrer les gens. Il y a des détonateurs parfois. Comme par exemple lorsqu’un peuple en a assez avec la réalité qui perdure, lorsqu’un milieu artistique se dit : « Ecoutez, on en a marre ! Ça suffit, il faut faire quelque ! » Je crois aux synergies et au moment dans la vie où l’on peut faire des choses. Il y a aussi des moments où ce n’est pas le moment. On a parfois raison d’avoir raison très tôt. Il y a un temps pour tout ! 

Je vais vous citer une phrase d’Abraham Lincoln qui disait : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ». Alors, il y a un moment donné où les choses vont changer. Les choses changeront aussi pour les artistes mauritaniens. Mais, les clefs sont entre les mains des uns et des autres. Il faut qu’il y ait une volonté très forte de changement. 

Le Rénovateur Quotidien : N’avez-vous pas peur de décevoir les mauritaniens qui croient en vous et qui pensent que vous pouvez changer les choses d’un coup de baguette magique ? 

Claudy Siar : Evidemment ! C’est pour cela qu’il faut être honnête et ne pas laisser croire aux gens qu’on va changer leur vie. Mais, en revanche, le fait d’être là, encore une fois je le répète, le fait de se parler, de dire que c’est possible est important…Mais, les clefs, ce sont les mauritaniens qui l’ont. Moi, je vous apporte juste de l’énergie, quelques façons de faire, vous montrer la piste à prendre… Malheureusement, c’est tout ce que je peux faire ! 

Le Rénovateur Quotidien : Couleurs Tropicales est devenu un baromètre de la musique africaine. Aujourd’hui, quelle lecture en faites-vous ? 

Claudy Siar : Pour moi, il n’y a pas une musique africaine mais des musiques africaines. C’est très important ! Evidemment que nos musiques évoluent. Ce qu’il y avait dans les années 1980 ne ressemble plus à ce qu’il y a aujourd’hui. Puis, le fait que nos musiques populaires soient toujours aussi populaires auprès des peuples signifie qu’elles évoluent, qu’elles correspondent au quotidien des gens. 

D’un autre côté, il y a de plus en plus de difficultés pour les artistes d’Afrique à trouver des maisons de disques à l’international, à vivre décemment de leurs œuvres. Le piratage et autres contrefaçons sévissent de plus belle. Alors, c’est très compliqué. Dans le même temps, les artistes n’ont jamais aussi bien créé. Ils n’ont jamais été aussi proches du peuple. Qu’il s’agisse des artistes qui font de la musique traditionnelle comme par exemple en Mauritanie ou du couper-décaler en Côte d’Ivoire… 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’il n’y a pas aussi une volonté délibérée de tuer toutes ces musiques africaines-là au niveau de l’industrie musicale mondiale ? 

Claudy Siar : De toute façon, l’industrie du disque veut toujours tuer les « industries indépendantes ». Aujourd’hui, les majors compagnies cherchent à investir ou à s’approprier ce qu’on appelle les « musiques de niche » qui sont des musiques destinées à des couches très spécifiques qui génèrent de l’argent. Lorsqu’elles n’arrivent pas à obtenir ce marché-là, elles peuvent trouver toutes sortes de biais pour occuper le terrain. Là, on est plus dans une guerre économique. C’est comme par exemple une compagnie aérienne. À un moment donné, il y a de l’agressivité dans sa politique commerciale pour gagner de plus en plus de marché quitte à faire du mal aux compagnies locales ou aériennes.   

Le Rénovateur Quotidien : Avez-vous toujours eu à l’esprit que l’animateur, parallèlement à son rôle de faire plaisir, devait aussi avoir un rôle beaucoup plus engagé sur certains sujets comme par exemple politiques, sociaux… ? 

Claudy Siar : Je pense qu’aujourd’hui, au regard de la situation de l’Afrique, dans ce drôle de bain de l’occidentalisation dans lequel l’Afrique a été plongée, qu’il est important que chacun d’entre nous soit militant. Le président Tabo M’Béki disait en 1998 qu’un véritable africain est un combattant, un militant pour son continent. Je pense qu’on ne peut pas être autre chose sinon ce serait être complice de ceux qui commettent des crimes contre l’Afrique qui ne sont d’autre que les grandes instances dites internationales (Banque mondiale, Fmi, Onu….), des instances nées pour asseoir le pouvoir de l’Occident sur les pays dits du tiers-monde. 

Sur l’Afrique, l’évidence est là : elle est devant nos yeux. L’Afrique est quand même un continent où des religions sont venues avec les conquêtes, l’esclavage, la colonisation, donc, des religions qui ne sont pas les nôtres et que nous avons adoptées. L’Afrique est abreuvée de toutes les cultures occidentales qui oppressent ses propres cultures. L’Afrique est un continent, dans une partie en tout cas, où l’on donne aux enfants des prénoms occidentaux et l’on oublie les prénoms ancestraux. 

L’Afrique est un continent où bon nombre de nos femmes ne voient leur beauté qu’à travers les canons de beauté occidentaux (dépigmentation, tissage…). L’Afrique subit une agression d’une extrême violence et ses enfants ne comprennent pas qu’ils doivent la sauver en œuvrant dans le domaine qui est le leur. Quel que soit le niveau où l’on se situe, il est important de s’engager pour l’Afrique parce que chaque jour, des êtres humains, qu’ils soient d’Afrique ou pas, lui arrachent l’écorce de sa dignité, l’écorce de sa vérité, l’écorce de son humanité. Chaque jour, on arrache l’écorce de l’arbre de l’Afrique. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’aujourd’hui vous vous sentez redevable au continent africain, d’où ce discours que vous tenez ? 

Claudy Siar : Je ne suis pas redevable ! C’est tout simplement parce que c’est mon continent, c’est l’histoire de mon peuple. Je suis né au sein d’un peuple qui est né dans les fers de l’esclavage : ce sont les africains des Caraïbes, de la Guadeloupe pour être précis. Le socle de notre identité, c’est l’Afrique. Après, il y a par-dessus tout cela, de l’indianité, de l’européanité…. 

Lorsqu’on voit que notre continent est dans un tel état, lorsque moi je vois que mon continent est dans un tel état, est-ce-que je dois faire comme si de rien n’était parce que je vis en Europe ? Je serais complice d’un crime contre l’Afrique si je ne fais rien. Les prénoms (Keyla et Nidiaye) de mes enfants sont des références à l’Afrique. Moi, je ne veux pas oublier ! 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes le créateur du concept « Génération Consciente ». A partir de quoi, ce concept a germé ? 

Claudy Siar : C’est un état d’esprit ! Quel que soit notre milieu social ou notre âge, on doit pouvoir être conscient de la société dans laquelle on vit, de ses fonctionnements, de ses tares et de ceux qui en veulent à cette société-là. Lorsqu’on est conscient de ça et lorsque dans sa vie on fait quelque chose pour essayer de changer les choses, on appartient à cette « Génération Consciente » qui est une communauté de penser et d’action. 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes connu aussi pour vos positions très courageuses voire déplaisantes. Ne vous arrive-t-il pas d’éprouver des craintes pour votre carrière, votre avenir, votre personne ? 

Claudy Siar : Ma carrière a reçu beaucoup de coups à cause de mes engagements. Cela ne m’a jamais empêché de vivre de mon métier puisque j’ai toujours fait beaucoup de choses pour que l’autre comprenne que même s’il me prive de boulot, je pourrais continuer de vivre. Souvent, on vous tient par le côté économique de la chose. On veut vous montrer que si tu ne te tais pas tu vas perdre ton gagne-pain, tu ne pourras plus élever tes enfants. Avec moi, ça ne marche pas. 

J’ai toujours compris que je devrai montrer à l’autre que je suis indépendant pour continuer à pouvoir dire ce que je dois dire. Evidemment, ça me coûte très cher même au sein de Rfi. Ce n’est pas simple d’avoir un discours comme le mien et d’être accepté par ses supérieurs. C’est peut-être aussi pour cela que je voulais avoir ma propre radio qui existe depuis un an et demi. Alors, ça crée des jalousies chez certains de mes collègues. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce que vous assumez le fait d’être une personne engagée quel qu’en soit le prix à payer ? 

Claudy Siar : Ah, oui ! Mais, je ne me considère pas comme une personne engagée. Je me définis juste comme quelqu’un qui est conscient du monde dans lequel il vit. Alors, j’ai deux choix : ou je fais comme si je ne voyais rien. Là, c’est terrible, je vais mourir mal avec des aigreurs d’estomac. Ou alors, je me dis, c’est la réalité dans laquelle je vis et je dois faire quelque chose pour changer cette réalité afin que mes enfants n’aient pas besoin de mener les combats que je mène dans l’espoir que les générations futures aient peut-être un monde meilleur. 

C’est complètement utopique, fou d’ailleurs ! Mais je me dis que d’autres avant moi, des anonymes, ont donné leur vie, leur temps, leur énergie pour que des choses changent. Je pense à tous les anonymes durant l’apartheid qui se sont fait torturer dont l’histoire n’aura jamais retenu les noms. Je pense que durant la colonisation, il y a des gens qui se sont battus et qui sont morts dont l’histoire ne retiendra jamais le nom. 

Le Rénovateur Quotidien : Justement au sujet de monde meilleur, quel regard avez-vous de l’émigration clandestine des jeunes africains vers l’Europe ? 

Claudy Siar : Je réfute la terminologie « émigration clandestine ». Il n’y a que des êtres humains ayant connu le colonialisme et le néocolonialisme qui veulent aller chercher ailleurs une vie meilleure parce que les systèmes politiques sont incapables de trouver les bons mécanismes pour subvenir à leurs besoins. Pour moi, donc, il n’y a rien de clandestin. Il ne faut jamais oublier que des européens, après des conquêtes, sont partis aux quatre coins du monde, ont pris la terre des Aborigènes d’Australie, celle des Maoris en Nouvelle-Zélande, des peuples amérindiens d’Amérique du Sud, du Nord, des Caraïbes. Ils ont souvent exterminé des peuples pour leur prendre leurs terres. Comment se fait-il qu’aujourd’hui on dénie le droit aux africains d’aller aussi chercher ailleurs une terre plus prospère ? Donc, pour moi, il n’y a pas d’émigration clandestine! 

( 27 février, 2009 )

Thierno Athié : Du rêve à la caresse de la guitare !!!

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Il chante en poular avec des messages limpides et est si calme qu’on le croirait presque timide. Il évolue, depuis quelques années, en solo. Ça ne l’empêche pas pour autant d’accompagner régulièrement l’orchestre de la famille, « Les frères Athié ». De donner un coup de main à certains artistes de la place ou de venir chanter à certains spectacles. Grandi à Kaédi sur les rives du fleuve Sénégal, sous l’ombre de son grand-père, Thierno (« marabout » en poular, ndlr) Athié a commencé à gratouiller la guitare à l’âge de 14-15 ans. Grâce à ses deux frères, Vieux (bassiste) et Alpha (soliste), il s’initie vite à la guitare. Ce fut une véritable révélation !

Sa musique, à la fois authentique et savoureuse, reflète ses racines poular. Gardien d’une tradition musicale, parolière et historique, Thierno Athié joue aussi bien du reggae que du rock.  « Mais, je préfère jouer quelque chose qui provient au fond de moi », révèle-t-il. La musique qu’il joue- l’acoustique- est une musique encore nouvelle dans l’oreille des mauritaniens. Alors que dans d’autres pays, c’est presque à la mode.

Populariser l’acoustique en Mauritanie 

La musique acoustique n’est pas encore bien ancrée en Mauritanie. Thierno Athié est actuellement un des rares musiciens qui la promeut, mais avec toutes les peines du monde. Aujourd’hui, son seul souci : c’est d’imposer ce genre musical au pays d’un million de poètes. En Mauritanie, rien ne s’obtient gratuitement et en plus… »J’ai les ailes mouillées », avoue-t-il comme pour dire qu’il ne suffit pas d’être volontariste.

De Kaédi- véritable carrefour musical-, où il a passé une bonne partie de son adolescence, il rapporta des notes musicales exotiques. Cette période va germer dans son esprit l’envie de devenir un jour un musicien, un grand guitariste. C’est à partir de là qu’il a commencé à s’attacher à la musique- l’acoustique- que jouaient, tous les après-midi, chez eux,  les amis de ses oncles, autour du thé. Depuis, il ne s’est plus éloigné de la musique ! La plupart de ses chansons, à la fois personnelles et spirituelles, sont empreintes de nostalgie, du temps qui passe sans que l’on s’en aperçoit. Nombre d’entre elles ont été composées à l’extérieur, durant son aventure.

Sa musique lui sert de piquet pour percer les barrières sociales. Thierno Athié a très tôt connu l’expatriation. Après l’obtention de son baccalauréat, le voici successivement aux Emirats Arabes Unis, en Arabie Saoudite, au Tchad, en Lybie, en Espagne, en Tunisie… Rattrapé par le virus de la musique, il revient au pays dans l’espoir, cette fois-ci, de faire triompher la musique acoustique en Mauritanie. Il ne perd pas de vue qu’il ne devra son salut qu’à lui-même, en attendant que le jour se lève…

Aujourd’hui, sa seule ambition est de populariser sa musique en Mauritanie. Il n’est pas pressé de sortir son premier opus. A 31 ans, Thierno Athié ambitionne d’exporter sa musique. Aussi, il ne voudrait pas manquer la première occasion qui s’offrirait à lui. Parallèlement à la musique, il poursuit ses études. « Néanmoins, je reste musicien », souligne-t-il.  

Prouver son talent 

Thierno Athié est un fan de Baba Maal qu’il écoute depuis son adolescence. Tout au long de sa vie aussi, il s’est inspiré de Bob Marley, d’Alpha Blondy et de Dire Straits. Il puise souvent dans leur répertoire pour développer son sens musical. Jamais, dans ses morceaux, il n’offusque ou s’affiche. « Je ne parle pas de ce qui ne me concerne pas », précise-t-il. Il préfère surtout porter un regard pénétrant sur la vie de manière brossée en abordant des thèmes conformes à l’air du temps. « Il y a des gens qui sont prêts à trahir une personne à cause de l’argent, tuer une personne à cause de l’argent… », explique-t-il. En plus d’être musicien, il devra montrer qu’il a de la moelle dans l’os.

Déçu par la classe dirigeante du pays et agacé par le sort réservé aux artistes mauritaniens, Thierno Athié est frustré de voir les artistes abandonnés à leur sort. « On ne fait rien pour eux. On ne les aide pas. Encore moins les motiver », se désole-t-il.

Il fait partie de ces rares musiciens qu’on voit rarement. De ce fait, ses sorties sont peu fréquentes à cause de ses études… Le peu de temps qu’il dispose, il le consacre aux répétions et à l’écriture de ses chansons.

Parallèlement aux difficultés qu’il rencontre dans la musique, il doit faire face aussi aux réticences de sa mère. « Elle refuse que je joue de la musique », affirme-t-il. Ce qui n’est pas le cas avec son père. « Lui, il n’a pas de problème. Il me comprend. Il est formidable », confie-t-il.

Descendant de Souleymane Baal –celui-ci dirigea le renversement du dernier satigui Souley Ndiaye Togosso-, il doit aussi faire face à certains stéréotypes du fait de ses origines Torodo. Mais, à ceux qui voudraient le claquemurer dans des idées préfabriquées, il lance : « Le fait d’être le petit-fils d’un grand marabout religieux ne veut rien dire pour moi car la musique est un don de Dieu ».

Même issu de famille maraboutique, sa carrière musicale ne sera pas de tout repos lui qui a tronqué son chapelet à une guitare devra se montrer à la hauteur de ce qui l’attend, des attentes du public. Pour ce faire, il devra se battre d’abord contre certaines idées féodales fortement ancrées dans les mentalités des mauritaniens et qui voudraient maintenir les hommes dans une stratification sociale en hautes et basses classes, fruit d’idées préconçues et séculaires.

A tort, on cantonne les artistes facilement aux rôles de laudateurs. « Je ne joue pas pour demander ni pour me faire de l’argent. Je veux montrer ce que j’ai. Je veux vraiment prouver ce que je vaux, ce que Dieu m’a donné, ce que je peux offrir aux spectateurs et au public », explique-t-il.

Babacar Baye Ndiaye 

( 7 décembre, 2008 )

Coup d’Etat du 6 août: Couly Man dit non et appelle Aziz à rendre le tablier

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Qui aurait pensé que nos rappeurs avaient perdu leur réputation : celle de dénoncer. Détrompez-vous ! Après «Ewlad Leblad » qui vient de chanter un morceau contre le coup d’Etat du 6 août, c’est au tour de Couly Man, par ailleurs médiateur du groupe de rap « La Rue Publik » de monter au créneau, en exigeant de Mohamed Ould Abdel Aziz de quitter le pouvoir.  S’exprimant sur la situation actuelle du pays qui se trouve divisé en pro-Sidi et pro-Aziz, il n’a pas caché ses craintes de voir la Mauritanie basculer dans une situation sociale et politique dramatique. D’où son appel à toutes les parties afin de trouver les solutions à cette crise. 

Toutefois, il a fait savoir son ras-le-bol de la permanence des coups d’Etat en Mauritanie. Et, pour lui, celui que vient de se faire, contre toute attente, après une transition démocratique citée en exemple à travers le monde notamment arabe et africain, Mohamed Ould Abdel Aziz doit sonner le glas d’une époque révolue. «On en a marre que les militaires prennent les destinées de notre pays », s’insurge-t-il.  

Pour lui, au nom de la démocratie, les militaires n’ont pas le droit de s’ingérer dans la vie politique du pays, a fortiori prétendre diriger
la Mauritanie. Cette tâche, rappelle-t-il, incombe aux hommes politiques.
 

Il estime que le coup d’Etat du 6 août 2008 n’est pas la manière appropriée de sanctionner un Président de la République qui a été élu démocratiquement par la majorité du peuple mauritanien. Il y a des voies légales par lesquelles on doit passer pour ce faire, a-t-il rappelé. 

Il est temps, a-t-il laissé entendre, qu’on cesse de plonger la Mauritanie dans des situations pareilles qui inquiètent plus qu’elles ne rassurent. Et, sur le plan médiatique, il a fustigé l’attitude des médias publics qu’il considère comme étant un excès de zèle. «A l’échelle internationale, la Mauritanie n’est plus considérée ! C’est comme si on était rayé de la carte », se désole-t-il. 

Partant de ce constat consécutif au coup d’Etat du 6 août 2008, Couly Man a appelé le général Mohamed Ould Abdel Aziz à remettre le pouvoir à Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi afin qu’il termine son mandat de 5 ans et surtout afin d’épargner à la Mauritanie les foudres de la Communauté Internationale. 

Pour autant, cet appel, selon lui, ne signifie pas un soutien à Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi qu’il n’a pas ménagé non plus dans ses critiques. Mais, pour lui, l’essentiel est qu’on sauve la Mauritanie de l’impasse et qu’on en finisse avec les coups d’Etat. 

Il a plaidé, dans sa sortie, pour plus de liberté d’expression et de presse. Dans son réquisitoire, il n’a pas raté les parlementaires ayant soutenu le coup d’Etat du 6 août 2008. «C’est honteux », trouve-t-il. Occasion pour lui d’appeler le peuple mauritanien à les sanctionner aux prochaines élections législatives.  

Déçu par l’attitude des parlementaires ayant soutenu Abdel Aziz qui a refusé de se plier à la décision de l’institution présidentielle, Couly Man n’y est pas allé avec le dos de la cuillère. Pour lui, ce n’est plus le temps d’accepter de laisser les militaires mener le pays comme ils l’entendent. «Quiconque n’est pas là pour le peuple, celui-ci ne sera pas là pour lui non plus», rappelle-t-il. 

A l’avis de Couly Man, Aziz n’a aucune expérience pour diriger la Mauritanie. Son rôle, dit-il, c’est de rester dans les casernes et d’exécuter les ordres du Président de la République qui est par ailleurs chef des armées. Autant de raisons qui doivent le pousser à rendre le tablier. 

Et, comme la majorité des mauritaniens, il se pose la question suivante : quand est-ce qu’Aziz va quitter le pouvoir ou organiser des élections présidentielles ?

Par Babacar Baye Ndiaye 

( 28 novembre, 2008 )

Rafa Athie: Un grand généalogiste au crépuscule de sa gloire !

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C’est un monument de la musique traditionnelle mauritanienne. Et on l’avait presque oublié et enterré. «A vous la scène ! » de Lamine Kane du 18 novembre 2008 au Centre Culturel de Nouakchott l’a ressuscité. Sa génération a, certes, fait ses beaux jours mais ce n’est pas une raison de l’enterrer à jamais dans les profondeurs de l’oubli. Pour autant, il demeure toujours un grand maître et un parolier de la musique traditionnelle mauritanienne.

A Kaédi, dont il est originaire, il est adulé. C’est un grand maître dans l’art de raconter des histoires populaires. C’est un digne successeur des illustres conteurs des grandes épopées africaines. Il sait composer des poèmes à toute occasion. Mais, il reste surtout, un grand généalogiste.

Son parcours est atypique, à la différence de la plupart de ses grands noms de la musique mauritanienne que le temps a rangés dans les tiroirs de l’histoire, du temps perdu. Aujourd’hui, on fait comme s’ils n’ont jamais été, à un moment donné de leur vie, les représentants de la culture mauritanienne à l’étranger.

Est-ce une raison de les enfoncer à jamais dans l’indifférence, l’insouciance et le désintéressement, comme si de rien était. N’est-il pas temps que les pouvoirs publics réhabilitent aussi ceux qui ont fait la gloire et les beaux jours de la musique mauritanienne qui a toujours besoin d’eux pour demeurer ce qu’elle a toujours été pure ? C’est aussi un devoir de mémoire, par respect à leurs contributions au développement de la musique mauritanienne.

Rafa Athié est très peu connu aujourd’hui de la jeunesse mauritanienne. C’est en 1962 qu’il se lance dans l’aventure musicale. Depuis cette date et jusqu’à nos jours, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Les mentalités ont énormément évolué, tout comme l’environnement musical. Baroudeur dans l’âme, il quitte sa ville natale, Kaédi, en destination de la capitale sénégalaise, Dakar qui fut à cette époque un grand carrefour d’échanges culturels et artistiques. Ceci grâce à l’impulsion de Léopold Sédar Senghor, un grand homme de lettres et de culture.

Il vécut presque 15 ans dans la capitale sénégalaise. Avec feu Samba Diyé Sall, il forme un duo inséparable et voyage un peu partout dans la sous-région : Mali, Guinée Conakry et Côte d’Ivoire.

Les réprobations et les récriminations de ses parents ne sont jamais parvenues à bout de sa nouvelle passion : devenir artiste-musicien ! Il dut faire face aux tares et préjugés qu’on collait souvent au musicien qui était mal vu dans une époque et une société fortement marquées par le conservatisme. Il finit par prouver qu’avec la musique, on pouvait vivre heureux. Même si, à cette époque, un musicien ne pouvait pas rêver de circuler à bord d’un véhicule rutilant !

Revenu en Mauritanie, après avoir passé à Dakar plus de 15 ans, il travaille à la Sonader de Kaédi et à l’Hôpital National de Nouakchott où il sera garçon de salles jusqu’à sa retraite.

Aujourd’hui, il ne regrette rien de sa carrière musicale. Tout ce qu’il demande, c’est la reconnaissance de la part des pouvoirs publics et notamment le retour de l’ascenseur de la part de ceux avec qui il a cheminé durant de longues années. Autrement dit, rendre à César ce qui lui appartient !

A Kaédi, les hommes politiques, de toutes obédiences, se l’arrachaient comme une pierre précieuse à l’approche des élections. Pour autant, il ne militait dans aucune formation politique. Presque tous les gros bonnets du pays et plus particulièrement ceux de sa ville natale ont sollicité sa voix et profité de sa célébrité.

Durant de longues années, il a côtoyé les grandes personnalités politiques de Kaédi : Youssouf Koita (ancien maire de Kaédi et ancien Président de l’Assemblée Nationale), Abdel Aziz Bocar Bâ (ancien fédéral et ancien directeur de la défunte Air Mauritanie)… Rares sont les hommes politiques de Kaédi avec qui il n’a pas partagé ses intimités autour du thé, d’une discussion, d’un repas.

Tout ce temps se conjugue maintenant au passé. A certains d’entre eux, il ne cache pas sa déception et son remords car ils se sont vulgairement débarrassés de lui comme d’une serpillière en coupant toute relation. Hélas, c’est le sort aussi des musiciens !

Derrière cet homme dépité se cache aussi un homme heureux. Polygame et père d’une vingtaine d’enfants, Rafa Athié est d’un patriotisme débordant. Ce qu’aucun mauritanien n’est parvenu à faire, il l’a réussi : faire rire Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya à l’occasion d’un de ses voyages à Kaédi. D’aucuns s’interrogent encore sur le moyen d’y parvenir.

Cet exploit est encore vivace dans la mémoire des Kaédiens. Tellement que Maaouiya l’a apprécié ce jour-là qu’il lui a remis sa carte de visite. Mais Rafa Athié n’aura jamais le privilège de mettre les pieds à la Présidence de la République pour le rencontrer car les services de sécurité l’ont éconduit.

Ce qui se passe présentement dans notre pays ne le laisse passe indifférent. Il clame à qui veut l’entendre son attachement aux valeurs et principes du mouvement de rectification du 6 août 2008 du Haut Conseil d’Etat dirigé par Mohamed Ould Abdel Aziz. Il ne s’en dérobe pas pour la bonne et simple raison que le général a fait sortir la Mauritanie d’une situation catastrophique.

Lorsque les évènements de 1989 éclatèrent, il se trouvait à Kaédi. On lui fera avaler toutes sortes de couleuvres. Brimades, brutalités, supplices, jaguar, privations de libertés… Toutes ces épreuves inhumaines n’ont pas ramolli ce septuagénaire toujours débordant de vigueur qui continue à égayer son public.

Son seul rêve : voir les différentes communautés du pays vivre dans la paix, l’amour et la fraternité en essayant de transcender leurs divergences et leurs contradictions pour que la Mauritanie puisse progresser !

Par Babacar Baye Ndiaye 

( 20 novembre, 2008 )

Pierre Bonte, anthropologue: »La tribu permet de comprendre certaines évolutions et réalités contemporaines »

Pierre Bonte est un anthropologue d’origine française. Il a consacré de nombreuses recherches sur les sociétés tribales sahariennes. Son domaine de prédilection porte sur les tribus et plus particulièrement sur celles de la Mauritanie. Pour une énième fois encore, il a été invité à Nouakchott pour présenter, au Centre Culturel Français de Nouakchott, son dernier ouvrage intitulé « Ibn Khaldun et l’anthropologie moderne : l’Emirat de l’Adrar ».

La Mauritanie est un pays qui se caractérise, sur le plan ethnique, par la prédominance des tribus dans notre système d’organisation sociale. Mais, pour autant, la tribu ne semble pas une spécificité typiquement mauritanienne. Déjà, les romains, avant de s’organiser en cité, étaient regroupés en tribus. Item chez les grecs. En Irak, en Afghanistan, on y retrouve aussi des zones tribales. Et, dans d’autre pays de la planète. C’est un phénomène qui a de beaux jours devant lui en Mauritanie. « La tribu, c’est encore une réalité dans le monde mauritanien contemporain malgré les mutations sociales, économiques et culturelles qu’a connu la société mauritanienne », s’étonne Pierre Bonte.

Pour autant, les tribus ont toujours souffert et continuent à souffrir de certaines étiquettes. « Quand on parle de tribus, il y a beaucoup de jugements de valeurs qui sont posés à priori. Quand on parle de tribus, on pense archaïsmes, anarchie, irréductibilité, opposition et contradiction entre l’Etat », relève-t-il.

La tribu, « c’est aussi, tout ce qui empêche la modernité, la mise en place de l’Etat et du sentiment national », pensent certains. Contrairement aux touaregs dont la filiation est fondée sur la filiation matrilinéaire, celle des tribus mauritaniennes est fondée sur la filiation patrilinéaire.

La tribu en Mauritanie est un type de société fondé sur la filiation unilinéaire. C’est-à-dire que les groupes qui la constituent se définissent en référence à un ancêtre commun. Leur mode d’organisation a très tôt intéressé les historiens et les anthropologues. D’ailleurs, ce type d’organisation a fait dire à de nombreux chercheurs que ces sociétés tribales étaient comparées à des modèles de sociétés sans Etat. Ce type d’organisation, à leurs yeux, correspondait à un stade nécessaire de l’organisation de l’humanité marqué par trois phases d’évolution : la sauvagerie, la barbarie et la civilisation.

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Dans ses recherches sur les tribus mauritaniennes, Pierre Bonte s’est aperçu de l’existence de hiérarchie sociale et politique au sein de ses tribus. S’inspirant de Ibn Khaldun, il a réussi à comprendre les mécanismes qui régissent ces tribus.

Dans son ouvrage, pour mieux comprendre le fonctionnement de la société tribale mauritanienne fondée sur les liens de l’utérus : il étudie minutieusement la succession de l’Emir de l’Adrar du nom de Mohamed Ould Haïda mort en 1861. Après sa mort, s’est ouvert un cycle infernal pour sa succession entre ses différentes progénitures qui se livrèrent à de rudes combats parfois mortels. A cette époque, l’Emirat de l’Adrar connut une instabilité sociale et politique sans précédent. Cette histoire a beaucoup marqué la vie politique et sociale de l’Adrar.

Autre histoire évoquée dans son livre, c’est l’assassinat de l’Emir Ahmed Ould Mohamed, petit fils de Mohamed Ould Haïda. Ce dernier profita de l’affaiblissement de l’Emirat d’Adrar pour restaurer l’autorité. Son règne connut aussi un cycle de meurtres dans lequel va intervenir l’Emir du Tagant. L’intervention de ce dernier va élargir le conflit entre les différentes tribus de l’Adrar. Cette histoire montre combien ces sociétés tribales sont complexes dans leur fonctionnement. Elles connaissaient régulièrement des changements de position politique et statutaire constante. De tels changements peuvent aussi être l’objet de conflits plus ou maîtrisés.

En général, les clivages s’effectuaient, la plupart du temps, en fonction des appartenances maternelles. De même que les systèmes d’alliances. « Le fait d’avoir des enfants de mères différentes n’était pas exceptionnelle dans la société maure de cette époque », rappelle Pierre Bonte.

En outre, dans ses recherches sur les tribus mauritaniennes, il a remarqué qu’il y avait une opposition symbolique marquée entre le monde des tentes (lieu féminin par excellence) et le monde des campements (le lieu de l’autorité).  » Ceci illustre qu’elles (les tribus mauritaniennes, Ndlr) sont des sociétés fortement patrilinéaires privilégiant les valeurs masculines », note-t-il.

Toujours, dans ces sociétés tribales, une femme ne peut pas épouser un homme de rang inférieur au sien. Ce statut lui procure une position sociale centrale. Par exemple, dans la gestion de la violence, elle fait office d’intermédiaire.

La violence ne caractérisait uniquement pas les sociétés tribales mauritaniennes où souvent des conflits se développaient, des positions se modifiaient et où des hiérarchies pouvaient apparaître. Inscrite dans la culture mauritanienne,  les tribus passionnent toujours les anthropologues qui s’interrogent encore sur leur permanence dans la société mauritanienne.

Par Babacar Baye Ndiaye 

( 20 novembre, 2008 )

Bassékou Kouyaté, musicien-chanteur: »C’est à nous, les Africains, de mettre en valeur nos instruments de musique traditionnelle »

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Ce virtuose du N’Goni n’est plus à présenter sur le plan international. Il joue une musique, le « Korossé Koré », très proche du blues, qui enthousiasme avec des rythmes qui ensorcellent. Il était de passage à Nouakchott où il a donné un concert au Centre Culturel de Nouakchott, ce jeudi 6 Novembre 2008. On en a profité pour lui tendre notre micro. Il n’est pas du même avis que ceux qui pensent qu’on ne peut rien faire avec nos instruments traditionnels comme nos balafons, nos tidinits, nos koras ou nos calebasses…Il est une preuve vivante que nous, les Africains, nous n’avons pas besoin des instruments occidentaux. Entretien.

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous rappeler brièvement vos débuts dans la musique en tant que professionnel ?

Bassékou Kouyaté : Mon début ? D’abord, je suis griot. Au Mali, un griot, c’est celui qui fait de la musique, qui intervient dans les conflits dans les villages, qui chante dans les mariages…Mon père, mon grand-père et mon arrière grand-père qui furent de grands griots sont passés par-là. Contrairement à eux, j’ai voulu travailler autrement. J’ai mis en place mon propre groupe de musique où on ne joue que du N’goni, un instrument traditionnel. Je me suis professionnalisé. Je pense que c’est à nous, les Africains, de mettre en valeur nos instruments de musique traditionnelle.

Le Rénovateur Quotidien : Votre musique est un mélange subtil de la musique traditionnelle malienne, de Jazz et de Blues. Est-ce un choix qu’on vous a imposé ou c’est plutôt un choix personnel ?

Bassékou Kouyaté : Le blues, je peux dire, vient de chez nous. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter, la musique qu’on joue à Ségou ou Ali Farka Touré. Le blues n’a pas été, franchement, inventé par les américains. Ce sont les esclaves noirs. Si vous partez à Ségou, en pleine campagne, et vous demandez à un griot de vous jouer « Korossé Koro », il vous le fera. Et lorsque vous lui demandez de jouer du blues, il vous demandera ce que c’est. Les américains savent mieux que quiconque que le blues vient de chez nous.

Le Rénovateur Quotidien : N’est-ce pas ce qui explique la ruée des américains musiciens notamment noirs sur Ségou pour se ressourcer ?

Bassékou Kouyaté : C’est cela en fait ! Tout le monde connaît déjà le blues. A Ségou, ce sont les griots qui ont inventé le « Korossé Koro ». Mais, ils n’ont jamais essayé de le valoriser. Si vous demandez à un vieux à Ségou depuis quand il joue cette musique, il vous dira qu’on joue cette musique depuis le règne de Bito Mamaré Coulibaly, l’empereur de Ségou, mort au 17ième siècle. Nos parents n’ont jamais pensé à valoriser cette musique hors des frontières de Ségou. Par exemple, mon père n’a jamais accepté de venir jouer à la télévision nationale ou à la radio. Par contre, mon grand-père (Ba Soumana Sissoko, très connu au Mali) a une fois voyagé sur Paris. Quand vous écoutez sa musique et celle de John Rucker, vous allez en déduire que c’est la même musique.

Le Rénovateur Quotidien : Vos parents n’ont jamais été tentés par une carrière internationale. Et, pourquoi, avez-vous décidé de vous lancer à la conquête du monde ?

Bassékou Kouyaté : Les contextes ne sont pas les mêmes. De même que les ambitions. La plupart des griots, à une époque récente, jouaient uniquement pour les rois qui entretenaient en retour leurs griots. Ces derniers n’avaient donc pas de soucis particuliers à se faire. Les griots ont toujours vécu sous la coupole des rois. C’était ainsi. Maintenant les temps ont changé. Il n’y a pas plus de rois. Les gens ont assez de problèmes pour se permettre de prendre en charge, sans bourse délier, un griot. C’est, partant de ce constat, que j’ai décidé de me lancer dans une carrière musicale professionnelle dans le but de m’imposer sur le plan international. Et Dieu merci, j’ai réussi à imposer ma musique que tout le monde apprécie. Nous avons une belle musique que nous ont légués nos anciens. C’est à nous, la nouvelle génération de griots, de valoriser cette musique sur le plan international. Le « Korossé Koro » est une musique spécifique aux griots.

Le Rénovateur Quotidien : Comment avez-vous connu Lucy Duran qui est à la fois spécialiste de la musique africaine et journaliste radio à la BBC et qui a, d’ailleurs, produit, votre premier album ?

Bassékou Kouyaté : Je la connais depuis plus d’une dizaine d’années. C’est elle qui a produit Toumani Diabaté par exemple. Elle a collaboré avec de nombreux musiciens maliens. On a un rapport de confiance. D’ailleurs, c’est elle qui doit produire mon second album qui doit sortir, en principe, au mois de décembre au Mali. Avec la participation de la maison de production de « Out Here ».

Le Rénovateur Quotidien : Votre premier album « Segu Blue » sorti en 2007 vous a propulsé sur le plan international. Peut-on l’espérer davantage de votre second album qui devra, certainement, confirmer tous vos talents de musicien ?

Bassékou Kouyaté : J’ai bien peur que le succès de mon second album ne dépasse de loin celui du premier album. Avec mon premier, je n’étais pas assez bien connu et c’était un peu difficile. Aujourd’hui, j’ai acquis une grosse expérience en voyageant et en côtoyant de grands professionnels de la musique. Mon groupe, aussi, a acquis de la maturité. Rien que pour cette année-ci, on a fait, à présent, plus de 60 concerts, à travers le monde.

Le Rénovateur Quotidien : Sur le plan international, vous avez réussi à vous creuser votre propre sillon. Cependant, en Afrique, vous avez dû mal à vous imposer. Comment pouvez-vous nous expliquer ce contraste ?

Bassékou Kouyaté : J’avoue que c’est très difficile de se faire un nom en Afrique. Au Mali, on apprécie beaucoup ma musique. Pour apprécier une musique, il faut d’abord la connaître. Le problème, en Afrique, c’est que la plupart des gens ne connaissent pas la valeur de nos instruments musicaux. C’est dû au fait aussi que je n’ai pas essayé véritablement à chercher un public en Afrique. Ce qui m’intéresse d’abord, c’est de construire d’abord ma carrière internationale.

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes connu à travers le monde grâce notamment à votre N’Goni qui est un instrument traditionnel. Y’a-t-il de la baraka dans cet instrument ou un esprit qui vous accompagne dans votre carrière musicale ?

Bassékou Kouyaté : (Il se tord de rires). NON ! Ce qui m’accompagne par contre, c’est mon travail. Je bosse dur et sans répit. Quand j’ai joué, un jour, à Los Angeles, avec Carlos Santana, il m’a demandé s’il y avait quelque chose dans mon instrument. C’est pour vous dire que dans la musique et dans tout autre domaine, il n’y a pas de secrets particuliers. Il faut retrousser les manches. On ne peut pas passer tout son temps à lézarder et espérer des résultats satisfaisants. Non ! Et aux jeunes griots notamment, je n’ai qu’un seul mot à leur dire : travaillez ! Et, surtout valoriser la musique griot. Nous, les Africains, nous n’avons pas besoin des instruments occidentaux. On peut créer toutes sortes de musique avec nos balafons, nos tidinits, nos koras, nos percussions, nos calebasses…On a beaucoup de choses à valoriser en Afrique. On n’est pas obligé de singer les autres. Si tous les musiciens africains avaient fait comme moi, on n’en serait pas là aujourd’hui.

Le Rénovateur Quotidien : En 2008, aux BBC Radio 3 Awards for World Music, vous avez remporté le prix du meilleur artiste africain et l’album de l’année. Comment pouvez-vous nous expliquer ce succès fou ?

Bassékou Kouyaté : Le travail ! Franchement, je n’ai pas de répit. Le succès est entre les mains. Avec le N’Goni, on peut créer n’importe quel son instrumental. C’est un instrument incroyable, un instrument complet. C’est pourquoi, j’ai toujours essayé de travailler jour et nuit pour avoir un résultat positif. On répète tout le temps, sans répit. Même si les membres de mon groupe se plaignent, je leur force la main en leur faisant savoir que la réussite est au bout de la peine. Aujourd’hui, on a fait le tour du monde. Là où je passe, on parle de moi et de mon groupe. La presse anglaise va même jusqu’à dire que nous sommes le meilleur groupe de Rock n’Roll du monde. Récemment, à Anvers, j’ai joué devant plus de 2000 personnes émerveillées d’entendre ma musique. Actuellement, je suis en train de voir comment ouvrir une école pour y enseigner cette musique. Je ne le souhaite pas de sitôt. Imaginez que je disparaisse un jour. Qui va continuer à répandre cette musique ?

Le Rénovateur Quotidien : On vous compare déjà à Ali Fraka Touré en pensant que vous êtes en train de suivre ses pas. Cela vous réjouit-il ?

Bassékou Kouyaté : Monsieur le maire de Gnafanké, monsieur le maire Ali Farka Touré, qu’il repose en paix. J’ai travaillé avec lui. On a fait ensemble « Savana ». Je n’ai jamais eu la chance de travailler avec quelqu’un d’autre comme lui. C’est un monsieur humble et bienveillant. En Afrique, certains leaders musiciens ne soutiennent pas souvent certains talents qui veulent éclore. Tel n’était pas son cas, lui. C’est grâce à lui que j’ai pu oser m’engager dans une carrière professionnelle. C’est lui aussi qui m’a aidé à trouver un producteur et m’a présenté à de grands noms du monde de la production musicale mondiale. Je garde beaucoup de souvenirs de lui. On a tourné ensemble à travers le monde et à chaque fois, c’est moi qui assurais la première partie. Je lui dois tout.

Propos recueillis par Babacar Baye Ndiaye

( 20 novembre, 2008 )

Nadi H Cas:La femme fleur au pollen magique!

Elle pourrait être une bonne mère pleine de grâce comme la fleur au pollen magique qu’elle incarne. Mais, le destin en a décidé autrement. Nadia Georget, plus connue sous le nom d’artiste de Nadi H Cas, est issu d’un milieu modeste. Cette situation qu’elle n’a pas choisie n’a jamais pesé sur sa détermination et sa volonté à se hisser dans une époque où l’homme n’avait pas encore inventé l’ordinateur et l’internet. 

Une époque où les Beaux-arts étaient encore un domaine inaccessible. Née dans les années 50, elle fut marquée par l’époque des grandes revendications féministes en France dont la figure de proue était Simone de Beauvoir. 

Son penchant pour le dessin qui constituait pour elle un refuge ne trahit pas sa vocation d’artiste plasticienne. Depuis toute petite, elle se caractérisa par sa passion pour le bricolage. Elle se saisissait de tout ce qui lui tombait entre les mains. »C’était une manière de m’évader », explique-t-elle. 

Cette autodidacte, même si cette appellation ne lui plaît pas (cela me gêne, se défend-elle, parce que ce serait irrespectueux pour tous les gens que j’ai connus dans ma vie), a réussi, en côtoyant des artistes plasticiens, à forger sa propre trajectoire. Son art, qui se réclame de l’art brut, est avant tout le reflet de ses émotions, de sa nature, de sa personnalité et surtout de son éducation. 

Native de Dreux à l’Ouest de Paris, Nadi H Cas a eu la chance d’avoir des parents qui ont très tôt fait germer en elle le génie créateur. Enfant gâtée, elle l’était. Rien ne lui manquait. Autant elle était comblée de bonheur, autant elle l’était en Amour. Elle grandit dans une atmosphère familiale où on ne lésinait pas sur les moyens pour se priver de la moindre fête. Loin des clichés du genre « marginaux du quartier », elle vivait l’insouciance qui caractérise la jeunesse.  

Elle vécut sa jeunesse avec beaucoup d’empreintes. Elle s’initia très tôt aux arts plastiques, à la lecture…Tout lui était permis même de rêver…Cette éducation libérale lui a permis de développer et de forger son intelligence et son tempérament. Déjà, à l’âge de 12 ans, elle paraissait mature. Sa mère y sera pour quelque chose. Elle grandira dans une époque fortement dominée par beaucoup de tabous. Mais, leur foyer faisait l’exception. Comme elle l’a dit, chez elle, tous les sujets étaient débattus. 

Adolescente, dit-elle, rien ne lui plaisait à part l’art. A cette époque, elle ne croyait pas trop aux études. Très peu de filles parvenaient à s’en sortir. Et celles qui réussissaient à tirer leur épingle du jeu étaient souvent destinées à des carrières subalternes. Elle comprît très tôt que sa vocation était ailleurs. Malheureusement pour elle, elle ne réalisera pas le rêve de son père qui a toujours voulu qu’une de ses progénitures devienne un jour un médecin.

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Entre elle et les études, ça n’a jamais été le parfait amour. D’ailleurs, elle va quitter les bancs en classe de 3ième année de Collège. A la même année, ses parents quitte Dreux en destination de Vierzion près de Bourges où elle va étudier pendant deux ans les céramiques industrielles. Mais, celles-ci sont un domaine qui ne l’ont jamais intéressé parce qu’elles ne correspondaient pas à son orientation : l’art. Elle quitte Vierzion et part à la recherche du temps perdu. Elle rencontre des céramistes, des sculpteurs, des potiers…Elle devient ouvrière pour gagner son bifteck et plus tard animatrice pour enfants maltraités et parallèlement à cela, elle continue à peindre et à dessiner. 

Peu motivée, elle abandonnera le métier d’animatrice et décide de revenir à ses premières amours : la peinture. Elle s’installe ainsi à l’Ile de Groix en face de Lorient dans le Morbihan où elle ouvre son atelier. Elle y séjournera 5 ans. Elle quitte cette île pour s’installer à Ariège avant de s’installer depuis janvier 2000 à Toulouse. 

A Toulouse, elle va militer dans un collectif appelé « Mixart Myrys » qui réunit plus de 450 artistes plasticiens, musiciens, comédiens…Elle sera la vice-présidente de ce collectif. C’est dans ce collectif qu’elle fera la connaissance de Momar Kane d’Afrodream. 

Par l’intermédiaire donc de Momar Kane, elle vient en Mauritanie qu’elle découvre pour la première fois en juin 2008 à l’occasion de la quinzaine des Arts. Elle y fit la connaissance de tous les artistes plasticiens mauritaniens. Pendant 15 jours, elle fera des résidences avec eux et le résultat de leur travail sera exposé le 1ier juillet 2008 au musée national. Son étonnement fut grand lorsqu’elle découvrit qu’il y avait autant d’artistes plasticiens mauritaniens orientés vers l’art brut et surtout l’existence de l’art africain en Mauritanie. « Cela m’a fait une émotion. C’est comme si on me donnait un cadeau », avoue-t-elle. 

Son séjour en Mauritanie lui fit découvrir la culture et la diversité du peuple mauritanien. Jusqu’à aujourd’hui, elle garde de bonnes impressions sur la Mauritanie. Rentrée à Toulouse, elle prend son pinceau pour extérioriser cette riche expérience de deux semaines qu’elle a passées en terre mauritanienne. Au nombre d’une vingtaine, ses tableaux sont un clin d’œil à tous les artistes plasticiens mauritaniens qu’elle a côtoyé durant la quinzaine des Arts, qui ont changé sa vie et lui ont apporté de la richesse supplémentaire. 

La peinture est devenue pour elle un moyen d’oublier sa maladie. Depuis 3 ans, elle souffre d’un cancer du foie. Pour autant, elle reste forte et refuse toute culpabilisation. Elle l’accepte comme tel en se remettant en bonne croyante entre les mains de l’Eternel. « Je la vis. Je la sens mais je n’y pense pas. Lorsqu’on est en vie, il faut le vivre avec paix, bonheur et joie », dit-elle. Cet état d’esprit est omniprésent dans ses tableaux où domine la thématique de la famille. Une manière de se battre contre sa maladie en refusant qu’elle perturbe sa vie.

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Puisque la vie est un cadeau, tout ce qu’elle fait, elle le fait avec plaisir. Circonscrite et réservée, elle ne met pas en avant l’ambition ou la notoriété. Imbue de la philosophie de la rue, elle ne cherche pas à avoir une image. Sa devise : je fais ce que j’aime en dehors de toutes contraintes ! Condamnée à vivre avec sa maladie, elle n’en demeure pas moins accablée. Cela ne l’empêche pas de vivre sa vie et surtout de voyager lorsque l’envie lui traverse l’esprit. 

Tellement qu’elle se sent une mauritanienne à part entière, elle est revenue pour la deuxième fois à Nouakchott, avec en bagages, plus d’une vingtaine de tableaux. Et quand elle est en Mauritanie, elle se sent guérie. »Là où je suis bien, je me fais adopter », explique-t-elle.  

Par Babacar Baye Ndiaye

( 7 novembre, 2008 )

Nicole Vignote, artiste peintre:Une amoureuse de la Mauritanie !

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«Je suis très attachée à ce pays, j’aime bien le désert, les cultures mauritaniennes et je trouve que les gens sont chaleureuses, respectueuses et fidèles en amitié.» Ces paroles pleines de sincérité et dites avec beaucoup d’émotion sont de Nicole Vignote, une française à la fois peintre, sculpteur, poète et artiste nomade, installée en Mauritanie depuis octobre 1998. Lorsqu’elle parle de la Mauritanie, c’est avec beaucoup d’affection.

Son dada : aller à la rencontre des autres, découvrir d’autres publics ! Tout comme Ulysse et le chevalier à la triste figure, elle part à la quête des autres, d’elle-même et de l’aventure. Animée par «un désir culturel» insatiable, elle voyage au Maroc, au Burkina Faso, au Cap Vert, en Espagne, en Suisse, au Canada, en Tchéquie et au Sénégal. Pas étonnant donc quand elle écrit : «voyage, voyage et fertilise ton regard car le soleil n’éclaire pas que la beauté».

Elle laissera son instinct l’a guidé. Là voilà qui découvre la Mauritanie, cette «autre planète» où elle parviendra à tisser et avoir de bonnes relations amicales. Bourlingueuse dans l’âme, elle multiplie ses expériences et fait beaucoup d’échanges avec des «gens, des enfants, des publics en difficultés, des enfants psychotiques».

L’art, laisse-t-elle entendre, doit être au service de toutes les causes puisqu’elle s’inscrit dans le développement. Très dynamique dans le milieu artistique mauritanien mais peu loquace, caractéristique des artistes, elle a eu à travailler avec beaucoup d’autres artistes de diverses origines comme elle.

D’ailleurs, son CV, très éblouissant et bien fourni témoigne d’un parcours assez singulier et truffé de moments exceptionnels.

En Mauritanie, elle sera à l’origine des premiers «Ateliers pour enfants», de la première «Maison des artistes». Elle co-fondera la première «Association des Artistes Mauritaniens». Elle est aussi à l’origine du «Cercle des poètes». Bref, une femme impliquée et qui a beaucoup joué dans la mutation de l’espace artistique mauritanien.

Parce qu’un artiste, pense-t-elle, doit être impliqué dans la société. Et elle est encore plus optimiste qu’auparavant, elle qui a presque participer à l’éclosion de certains mauritaniens aujourd’hui.

«Je crois, dit-elle, que les choses vont bouger. J’ai déjà vu les choses bouger depuis que je suis là puisqu’il n y avait pratiquement rien quand je suis arrivée. Je pense que ça évolue mais les artistes mauritaniens doivent savoir qu’ils ont encore beaucoup à apprendre».

Autodidacte, elle abandonnera cette voie pour, dit-elle, «se concentrer à son travail d’artiste» qui avait pris place dans son cœur. Ce qui préoccupe Nicole Vignote ? Les enfants, leurs droits. Elle a été à l’origine en collaboration avec l’Ecole Diam-Ly et « Terre des Hommes » de nombreuses manifestations et expositions portant sur les droits des Enfants. Une vraie artiste !

C’est à partir de 1981 véritablement qu’il côtoie le milieu des artistes, des peintres, des sculpteurs et des musiciens dans le quartier de la Bastille à Paris où ses aptitudes artistiques qui dormaient se révélèrent en elle. L’art, pour elle, c’est une manière de s’ouvrir au monde, une façon de restaurer mais surtout d’aller vers les autres, d’appartenir «au regard des autres et à tous». Cette «envie de se confronter à d’autres cultures» reflète parfaitement sa personnalité, sa nature. Elle s’intéresse à tout : à la poésie, au théâtre, au patrimoine.

En un mot, tout ce qui est culturel. «La culture, dit-elle, c’est un facteur de développement. Un pays ne peut pas se développer sans culture. C’est impossible ! Il faut préserver d’une part son patrimoine car la création d’aujourd’hui est le patrimoine de demain. C’est aussi l’image d’un pays à l’extérieur.». Voilà presque 10 ans qu’elle est en Mauritanie ! Et c’est avec beaucoup de connaissance qu’elle parle de ce pays qui l’a adoptée, de la société mauritanienne dans laquelle elle se sent bien et à l’aise.  

 «La Mauritanie, affirme-t-elle, est en train de bouger. Et c’est bien parce qu’on assiste depuis août 2005 à l’émergence de beaucoup d’initiatives. Il y a vraiment beaucoup de gens qui veulent faire beaucoup de choses et c’est bien de les encourager.»

Cependant, «j’ai beaucoup de choses à apprendre encore en Mauritanie. J’en apprends tous les jours», avoue-t-elle. Très édifiant non ! La France son pays, sa famille et ses amis lui manquent beaucoup. Et ce n’est pas l’argent sans doute qui l’a retenue en Mauritanie. «Il y a très peu d’artistes qui gagnent beaucoup d’argent, précise-t-elle. Même en Europe, il y a beaucoup d’artistes en difficultés ».

Malgré certaines contraintes, des moments «de petits découragements», elle ne pense pas qu’elle va abandonner ce noble métier au profit d’un autre. La raison ? L’amour de la peinture et la création sont plus forts que tout !  Pour elle, la liberté est fondamentale dans la création, dans l’art et dans l’œuvre. «Un artiste doit être quelqu’un de libre, quelqu’un qui doit pouvoir exprimer tout ce qu’il pense». Même si elle est en Afrique, elle garde pour autant «sa manière de s’exprimer» dans le domaine artistique. Et là aussi, il n y a pas d’ordre précis. Tout est fait dans un engrenage. Les choses s’enchaînent les unes dans les autres. 

Babacar Baye Ndiaye 

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