( 3 juillet, 2008 )

SENAF 2008

Ouverture de la 3ième SENAF: C’est parti pour une semaine de cinéma ! 

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Pour la troisième édition de la Semaine Nationale du Film, Abderrahmane Ould Salem et son équipe n’ont pas lésiné sur les moyens pour laisser une bonne impression aux invités. Tapis déroulés, banderoles suspendues dans l’air, hôtesses bien nippées et souriantes,…on se croirait presque à l’ouverture du Festival de Cannes en France. Le maître d’œuvre de ce décor éblouissant n’est autre que Sidi Yahya, un artiste peintre mauritanien.  

Cette 3ième de la SENAF a coïncidé cette année avec la première édition de la Quinzaine des Arts.  A leur manière, les artistes peintres mauritaniens, marocains et sénégalais, ont participé à la fête en exposant leurs œuvres au Hall de l’ancienne maison des jeunes. Placé sous le haut patronage du Premier ministre, la 3ième édition a été ouverte sous le thème : «Migration…d’ici et de là-bas ». 

Dans son discours, le ministre de la culture et de la communication a mis l’accent sur ‘les effets néfastes’ de la migration. Malheureusement, la Mauritanie n’échappe pas à ce phénomène. Le gouvernement, selon lui, est en train de mener des réformes, de réaliser des investissements considérables dans le domaine de la création de l’emploi et surtout d’augmenter le niveau de professionnalisation pour lutter contre la pauvreté qui explique en grande la migration vers les pays occidentaux. 

La présence du Premier ministre à l’ouverture de la 3ième édition de la SENAF n’a pas laissé indifférent Abderrahmane Ould Salem, directeur de la Maison des Cinéastes. «Il s’agit pour nous d’un signe fort de la volonté du Gouvernement de promouvoir la culture dans notre pays », témoigne-t-il. Cependant, «le cinéma ne pourra décoller (…) sans l’appui de l’Etat. Nous avons besoin de votre engagement pour réglementer, soutenir et promouvoir la culture et l’industrie du cinéma en Mauritanie et à l’étranger », adresse-t-il au Premier ministre. «(…) Notre confiance dans l’œuvre cinématographique est grande. Nous plaçons de grands espoirs sur cet art et que nous savons si important pour le rayonnement de l’image de la Mauritanie au monde. (…) A l’ère de l’image, le cinéma peut mettre en exergue les dimensions culturelles nationales, l’unité de notre pays(…) mettre en avant la force créatrice de notre peuple, capable de dynamiser la scène culturelle, d’en faire une source de développement économique et enfin qui pourra immortaliser notre patrimoine au fil des productions audiovisuelles d’images vivantes », explique Mohamed Ould Amar,  ministre de la culture et de la communication. Le cinéma, peut être aussi un facteur de réconciliation comme l’a expliqué Abderrahmane Cissako, parrain de la 3ième édition de la SENAF.  

Pendant une semaine, plus d’une quarantaine de films seront projetés. Pour cette année, les jeunes cinéastes mauritaniens ont été mis en exerce pour montrer en fait qu’il y a des talents qui existent en Mauritanie dans le domaine de la cinématographie. Leur thème majeur, c’est le combat du quotidien des jeunes africains de manière générale. «Parler des difficultés de son pays, c’est aussi l’aimer. Il faut donner la chance à ces jeunes de parler d’eux-mêmes, de leur quotidien », a souligné Abderrahmane Cissako dans son laïus. 

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Cinéastes en herbe

 

Ousmane Diagana, réalisateur de ‘Le rêve brisé’

 

                                            ousmanediagana.jpgIl est né en 1984 et sortant de l’Institut d’Ecriture de Documentaire de création. Avec son premier court-métrage, il fait ses premiers pas dans le cinéma. ‘Le Rêve brisé’, c’est l’histoire de Ousmane, jeune étudiant, qui est à la veille des examens de fin d’année. Sa cousine revient d’Espagne. Comme tous les immigrés de retour au pays, elle distribue des cadeaux à ses parents et amis. Impressionnée et jalouse, la mère de Ousmane demande à son fils de renoncer à ses études pour aller faire fortune en Europe. Pour en savoir plus, nous avons rencontré son réalisateur pour qu’il nous en parle davantage. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous replonger un peu dans l’histoire de votre premier court-métrage : ‘Le rêve brisé’ ?

Ousmane Diagana : ‘Le rêve brisé’ raconte l’histoire d’une mère brisée qui veut voir son enfant réussir comme les autres c’est à dire ceux qui sont partis en Europe. Pour elle, malheureusement, il n’y a que l’immigration clandestine pour réussir dans la vie. Cette maman va penser que c’est la seule voie possible pour devenir ‘quelqu’un’.  Cela dit, une mère ne souhaite jamais du mal à son fils. Par-là, elle a cru que l’immigration clandestine était le chemin le  plus rapide. C’était une manière d’évoquer l’immigration clandestine à ma manière. J’ai vu pas mal de films sur l’immigration clandestine. Mais, j’ai constaté dans la plupart de ces films, on pointe un doigt accusateur sur l’Europe. Comme si l’Europe nous appelait ? Je ne suis pas d’accord avec ses réalisateurs, ses écrivains ou journalistes qui le voient de cette manière. Sur l’immigration clandestine, nous avons, nous africains, notre part de responsabilité. Nos gouvernements, aussi, ont leur part de responsabilité. Si, aujourd’hui, les jeunes quittent l’Afrique pour aller en Europe, ce n’est pas pour regarder la couleur de la neige ou comment vivent les blancs. C’est la richesse économique qui les amène là-bas. Si, on arrive à forger notre richesse économique, sociale et culturelle, éducative, je crois qu’on arrivera à retenir les jeunes. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Votre film n’est-il pas à la limite une alerte sur l’immigration clandestine qui est un phénomène très répandu en Afrique ? 

Ousmane Diagana : Effectivement ! Vous savez, j’ai appris quelque chose avec Ousmane Sembène, le grand cinéaste, qui disait que le cinéma est une école pour les analphabètes. Par ailleurs, moi, je crois que c’est une école pour tous. Pour moi, faire des films, c’est faire appendre les gens, les conscientiser, à regarder autrement. Ce film peut être une alerte d’autant plus que ce film est fait en poular. Je ne suis pas hall poular d’ailleurs. D’ailleurs, je ne suis pas poular. Le film est fait en poular, exprès, pour toucher le maximum de gens.  C’était une manière d’alerter les gens sur ce fléau. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Je reviens un peu au décor de votre film. J’ai constaté qu’il a été tourné dans les kebbas qui symbolisent la pauvreté. Qu’est-ce que vous avez voulu faire passer comme message ? 

Ousmane Diagana : D’abord, je suis dans le cinéma documentaire. C’est ma première fois de faire une fiction. Et, une fiction, ça copie directement le documentaire. Montrer les kebbas ou les bidonvilles, c’est une manière pour moi de montrer que ça existe aussi. On a tendance quand on parle parfois de Nouakchott, on cite Socogim, Tévragh-Zéina…Mais, malgré la pauvreté qui existe dans les kebbas- c’est malheureux et c’est comme ça- il y a de l’espoir. Dans le film, on le voit : Ousmane, le personnage principal, il tient et croit à ses études. Il veut finir ses études et rassembler à ses idoles qu’il accroche sur les quatre murs de sa chambre comme Abderrahmane Cissako. Même dans ces quartiers, l’espoir existe aussi. A travers ce film aussi, j’ai voulu montrer que Nouakchott ne s’arrête pas qu’à Tévragh-Zéina ou d’autres quartiers pareils. Il y a aussi d’autres quartiers qui doivent mériter l’attention des pouvoirs publics. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous demandez, comme Tiken Jah Fakoly, qu’on ouvre les frontières. Vous pensez que c’est une solution à l’intégration africaine ?

Ousmane Diagana : Tiken, c’est quelqu’un que j’ai eu la chance de rencontrer en 2006 au Mali. Il m’a raconté pleine de choses sur sa vie, son engagement social et politique. La musique fait partie de l’écriture du scénario. En écrivant ce film, j’ai pensé à une musique très engagée qui pousse les gens à revoir leur manière de vivre. Utilisez le morceau de Tiken dans mon film, c’était une manière de montrer par l’image que mon film est un film engagé. Tiken et Awadi, c’est des aînés que j’ai eu à rencontrer. C’est une façon de suivre leurs pas. Nous ne sommes pas des politiciens. Dans nos films, on raconte l’histoire telle qu’on la voit ou telle qu’on l’a vécu. Je crois que ça touche encore les gens que d’essayer de tourner autour du pot ou de jouer les diplomates. 

 

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Moussa Samba Mbow, réalisateur de Amanda (liberté)

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On l’appelle le chanteur aux ongles. La manière dont il le fait, c’est lui seulement qui en a le secret. Chanteur, lui aussi, il participe pour la première fois à la Semaine Nationale de Film avec son court-métrage : Amanda. Ce film traite la misère, le manque de perspectives, le chômage…qui poussent beaucoup de jeunes africains vers la recherche d’un ailleurs meilleur. Ces jeunes sont prêts à tout pour un billet d’avion ou de…pirogue.

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on savoir ce qu’est Amanda ? 

Moussa Samba Mbow : Je me suis inspiré d’un film sud-africain qui racontait l’histoire de Nelson Mandela. Lorsque j’ai suivi ce film qui est une évocation de la liberté, aussitôt, j’ai commencé à travailler sur un concept que j’ai appelé ‘Le Peace and Love’ qui est un message de paix et d’amour. Je me suis dit pourquoi pas on ne s’inspirerait pas de l’Afrique du Sud pour que nous vivions dans la fraternité. Amanda veut dire liberté. Au temps de l’apartheid, les sud africains scandaient : Amanda ! Amanda ! Amanda ! Plus tard, j’ai eu l’idée de faire un film sur cette thématique. Amanda évoque aussi la thématique de l’amour, de la paix et de la fraternité. Je pense que les jeunes doivent avoir cet état d’esprit. Par ailleurs, je veux inviter les jeunes mauritaniens à croire en eux et surtout en leur capacité intellectuelle. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Dans votre film, on vous voit chanter avec vos ongles. D’ailleurs, ça a impressionné tout le monde. Est-ce un don ou c’est quelque chose que vous avez appris ? 

Moussa Samba Mbow : C’est un don de Dieu ! J’évolue dans la musique depuis 1994. C’est plus tard que cela s’est révélé en moi. Un jour, en studio, j’ai commencé à jouer avec mes ongles. J’aperçus que cela émettait des sons. J’ai commencé alors à me poser des questions. Pendant ce temps, j’ai laissé mes ongles pousser. C’est à ce moment que j’ai découvert ce don. Depuis lors, je chante avec mes ongles. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Amanda, c’est aussi un film qui traite la question de l’immigration clandestine. Ça vous fait mal de voir ces jeunes prendre la pirogue en direction de l’Europe ? 

Moussa Samba Mbow : C’est un phénomène que je déplore beaucoup. Nous voyons tous les jours des immigrés qui se font retourner à leur pays d’origine. Nous avons vu aussi les images choquantes montrant des corps humains gisant au bord des cotes espagnoles. C’est vrai que ceux qui choisissent la voie de l’immigration clandestine n’ont pas le choix. Mais, ce n’est pas une raison supplémentaire pour se sacrifier bêtement. En bravant la mort ! C’est dans ce cadre que j’ai essayé de faire ce film pour dire haro à l’immigration clandestine. Ce thème est un sujet ouvert et chacun y va avec ses propres réflexions. 

 

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Jean Louis Chambon, réalisateur de «Voyageurs égarés »

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Dans la série de nos interviews consacrées aux cinéastes en herbe participant à la troisième édition de la semaine nationale du film, nous donnons la parole cette fois-ci à Jean Louis Chambon qui a réalisé le film «Voyageurs égarés ». D’origine française, il est en Mauritanie depuis 2002 et enseigne au lycée français Théodore Monod. Cette 3ième SENAF, pense-t-il, représente beaucoup pour la Mauritanie. «C’est un événement symbolique, utile et positif. Pour moi qui accompagné cette SENAF, depuis sa création en 2006, la maison des cinéastes et les gens qui organisent cette SENAF, c’est le symbole de ce que j’ai pu rencontrer de mieux dans ce pays. C’est pour cela cette année, je ne suis pas venu en simple spectateur, mais j’ai participé », témoigne-t-il. Il déplore comme tout le monde, le phénomène de l’immigration clandestine. «La seule chose que je souhaite à ces jeunes-là, c’est que leur pays leur offre un jour leur chance, que leur pays évolue positivement et ne leur donne plus un jour l’envie de partir. »  

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous expliquer comment est né votre film, «Voyageurs égarés » ? 

Jean Louis Chambon : L’idée de départ, c’était d’établir un parallèle entre deux formes d’immigration. La migration bien connue des pays pauvres en direction des pays riches qui est un sujet largement abordé au cours de la troisième édition de la Semaine Nationale du Film et une autre migration dont on parle moins mais qui existe et qui a son importance. C’est le fait que beaucoup d’européens viennent s’installer en Afrique. C’est une immigration de luxe, si on peut dire. Mais, elle a aussi ses difficultés, ses enjeux, ses défis et qui sont si difficiles à résoudre. La rencontre des cultures est parfois difficile à vivre, très enrichissantes mais aussi compliquées. C’est un peu cela que j’ai voulu. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on dire que vous avez voulu dénoncer à travers l’image cette immigration clandestine qui a aussi ses travers ? 

Jean Louis Chambon : Non, ce n’est pas une dénonciation ! C’est une description de choses que j’ai souvent vécues personnellement. Même si ce n’est pas un film autobiographique. C’est une description de choses qui existent. Je n’ai relaté que le vécu de certaines personnes qui choisissent de vivre loin de leur pays, de leur culture ou de s’installer dans des milieux différents des leurs. Ce film est inspiré de choses que j’ai connues bien sûr ! Il s’agit d’une transposition c’est à dire d’une description de faits qui sont inspirés de choses que j’ai connues mais qui ne sont pas directement des choses que j’ai vécues. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous évoquez aussi, si j’ai bien compris, de manière implicite, la prostitution des jeunes filles ?

Jean Louis Chambon : Dans mon esprit, il ne s’agit pas véritablement de prostitution. Je le précise. Il s’agit simplement d’une jeune femme tout à fait normale qui, je dirai, profite d’une occasion d’un nouveau type de rencontre au sens matériel du terme. Non, ce n’est pas de la prostitution ! Pour moi, c’est une rencontre symbolisant la désillusion. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Votre film est intitulé «Voyageurs égarés ». Est-ce que vous en êtes un ? 

Jean Louis Chambon : Heu…Eh bien (il sourit)! Quelque part, parfois, je pense au cours de ces six dernières années, j’ai été un voyageur égaré. Et j’essaie de ne plus l’être en quelque sorte. 

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Demba Oumar Kane, réalisateur de ‘Coumène’ (lutin).

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Il a toujours rêvé de faire du cinéma. Aujourd’hui, son vieux vœu est devenu une réalité. A l’occasion de l’ouverture de la 3ième édition de la SENAF, nous l’avons croisé pour qu’il nous parle de son premier court-métrage. 

 

Le Rénovateur Quotidien : J’imagine que ça a été un véritable bonheur pour vous d’ouvrir, avec votre court-métrage ‘Coumène’, la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film ? 

Demba Oumar Kane : Effectivement ! Et, je suis très flatté que mon film soit à l’honneur et projeté devant le Premier ministre (Yahya Ould Ahmed Ould Waghef, Ndlr). Je suis vraiment satisfait. J’espère que ce sera, pour moi, une opportunité et un encouragement de faire d’autres films. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous revenir un peu sur ce film ? 

Demba Oumar Kane : C’est une histoire que j’ai vécue. Ce n’est pas une histoire inventée comme pourraient le penser certains ! C’est à Ould Yenge que j’ai vécu cette histoire dans le Guidimakha. C’était pendant que j’étais élève. Un jour, en se promenant avec mes amis, en pleine brousse, on est tombé sur le Coumène. Mes parents m’avaient beaucoup parlé de Coumène. D’ailleurs, une de mes tantes m’a fait boire du lait de Coumène qu’on avait déposé par on ne sait qui dans un parc. Je n’avais jamais imaginé qu’un jour, je vais le rencontrer. Lorsqu’un jour, nous sommes tombés sur un Coumène, nous pensions, en tant qu’adolescents, que c’était un quidam perdu. On a voulu lui parler. Lorsqu’on a voulu s’approcher de lui, à notre grande surprise, on l’apercevait de très loin. A chaque fois, on croyait qu’on pouvait l’attraper. On a couru toute cette après-midi pour l’appréhender. Mais en vain ! Finalement, on a conclu qu’il y avait quelque chose d’étrange. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Des années plus tard, vous avez senti la nécessité de porter cette histoire au cinéma pour le partager avec tout le monde ? 

Demba Oumar Kane : Oui, c’est ça ! Et, surtout, de le partager avec les autres pour leur montrer que les coumènes existent bel et bien. J’ai voulu par-là aussi leur dire que j’ai vu un Coumène.

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Tout à l’heure, vous disiez que vous avez bu du lait déposé par un Coumène. Quelque chose, vous est-il arrivé plus tard ?

Demba Oumar Kane : Rien du tout ! Mon oncle, lorsqu’il est parti au parc, pour prendre du lait de vache, il a trouvé du lait dans une calebasse. Beaucoup de gens n’ont pas osé boire ce lait. Ma tante nous a fait goutter à ce lait. Jusqu’à présent, rien ne nous est arrivé !

 

 

Le Rénovateur Quotidien : A votre avis, pensez-vous que ce genre d’histoires a sa place dans le cinéma en Mauritanie ?

Demba Oumar Kane : Bien sûr ! Encore aujourd’hui, je me demande qu’est devenu ce Coumène. Avec ce développement sauvage et la poussée de la modernité !  Existent-ils toujours ? Ou est-ce-qu’ils ont disparu ? Je me pose toujours ces questions.   

 

 

Le Rénovateur Quotidien : A vous entendre parler, on a l’impression que ça vous fait mal de voir les coumènes disparaître ? 

Demba Oumar Kane : Tout à fait ! Le Coumène, c’est le totem des peuls. Chaque peul rêve de voir le Coumène. Le Coumène, c’est une source de bonheur et de réussite. On dit souvent que la plupart des peuls qui ont réussi ont croisé une fois dans leur vie un Coumène. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Et vous qui l’avez croisé, êtes-vous devenu riche ? 

Demba Oumar Kane : Non ! Certainement, parce que je ne l’ai pas attrapé. 

Cependant, j’ai remarqué que quand j’élève des vaux, ils se reproduisent très vite. 

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Eliane du Bois, distributrice

 

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Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes distributrice belge. Vous êtes présente en Mauritanie à l’occasion de la SENAF. Quelle a été votre impression sur les courts-métrages projetés ? 

Eliane du Bois : C’est une bonne impression ! En 6 mn, il y en a certains qui ont réussi à dire pas mal de choses proches du thème (migration…d’ici et de là-bas, Ndlr). C’est un exercice dur de dire en 6 mn des choses importantes. Il y en a ceux qui sont particulièrement réussi. Donc, c’est une bonne impression. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous étiez là l’année passée. Cette année-ci aussi. Quelle appréciation faites-vous du travail fait par la maison des cinéastes ? 

Eliane du Bois : Je crois que c’est un travail très important. Comme je disais, il y a la Semaine Nationale du Film et tout ce qui se fait pendant toute l’année, dans les quartiers. Dans nos pays, le problème, c’est le chômage. Cela est lié au fait qu’il n’y a pas de formation, d’accès aux études. Si on étudie pendant un nombre incalculable d’années tout en sachant qu’à l’arrivée, ça n’aboutit à rien, forcément, on est désespéré. Ce que fait la maison des cinéastes peut être important parce que ça peut donner de l’espoir à des jeunes ici à travers le cinéma ou l’image. Il y a des choses à construire en Mauritanie. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Que vous inspire le thème qui a été choisi cette année ? 

Eliane du Bois : Je pense qu’Abderrahmane Ould Salem a voulu faire, ce n’est pas uniquement s’arrêter à ce qu’on connaît le plus qui est l’immigration dans ce qu’elle a de choquant, mais il a voulu élargir. Je crois que ça a été une bonne chose. Parce qu’on peut avoir un regard beaucoup plus large sur la migration des idées, des gens, des échanges, etc…Je crois que c’est à partir de là que peut naître une véritable richesse.

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes professionnelle. Quels genres de griefs avez-vous relevé sur les courts-métrages ? 

Eliane du Bois : Ce n’est pas des griefs ! C’est des premiers films et un premier film est toujours imparfait. Je crois que pour réaliser des films, il faut d’abord disposer assez de moyens. Ce qui est important, c’est que les gens doivent voir beaucoup de films pour mieux apprendre les rudiments cinématographiques. Aujourd’hui, on consomme énormément d’images. Et, il y a un travail d’éducation à faire. Par exemple, dès le plus jeune âge, qu’on forme des jeunes à décoder qu’est-ce que c’est qu’un reportage, un documentaire, un film de fiction. A partir de là, petit à petit, le futur réalisateur peut lui-même sentir dans quelle direction il a envie d’aller et commencer à utiliser le cinéma. J’ai remarqué en suivant les courts-métrages, que c’est des gens qui manquent de professionnalisme et de cette vision de regarder beaucoup de films de qualité de préférences. 

 

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Mohamed Mahmoud dit Alphadi, réalisateur de «Les Frontières » 

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Pour ceux qui ne le savent pas, Mohamed Mahmoud dit Alphadi est le personnage principal du film de Abderrahmane Cissako «En attendant le bonheur ». Avec son court-métrage «Les frontières », il fait ses premiers pas dans le cinéma en tant que jeune réalisateur. Son film s’inscrit dans la thématique de l’immigration clandestine des jeunes africains. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes acteur. On rappelle que vous êtes l’acteur principal de «En attendant le bonheur » d’Abderrahmane Cissako. Comment est votre début dans le cinéma en tant que jeune réalisateur ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : Tout début n’est pas facile ! Il n’est pas aisé de tourner, de prendre une caméra pour filmer. Etre cinéaste, ce n’est pas non plus compliqué. Nous sommes des amateurs qui n’ont pas reçu de formation. Forcément, donc, ça ne peut qu’être difficile. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous faire la genèse de votre film «Les frontières » ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : Un jour, je marchais, j’ai aperçu en face du restaurant chinois (publicité gratuite) des groupes de jeunes étrangers qui m’ont raconté leurs souffrances et leurs déboires en voulant joindre les côtes espagnoles. A chaque fois que je passe là-bas, je rencontre des personnes de différentes nationalités dont la plupart proviennent de la sous-région. Je les ai côtoyés pour essayer de comprendre pourquoi ils sont là en train de laver des voitures, de faire certaines tâches domestiques…C’est à partir de là que j’ai eu l’idée de faire un film qui parlera uniquement de la souffrance des immigrés. J’ai interrogé beaucoup de gens qui m’ont raconté leur histoire et comment leurs demandes de visa ont été rejetées par l’ambassade de France (à Nouakchott) et d’autres comment ils ont été reconduits à leur pays d’origine.   

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous avez voulu donc conscientiser ces jeunes-là qui ne pensent qu’à prendre la pirogue pour rejoindre l’Europe ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : En effet et surtout de leur ouvrir les yeux en leur disant : l’Europe, ce n’est pas ce que vous pensez encore moins ce que montrent certains films bien faits qui peuvent pousser à rêvasser. Que la souffrance et la galère existent là-bas aussi ! D’ailleurs, les immigrés qui sont là-bas sont souvent maltraités et inconsidérés. A travers ce film, j’ai voulu les déconseiller et enlever de leur esprit l’idée selon laquelle il n’y a que l’Europe pour vivre heureux. Le continent africain est plein de richesses ! Ils n’ont qu’à essayer de rester ici, travailler et vivre dans le bonheur. Au lieu de penser l’Europe, l’Europe, l’Europe, alors qu’il n’y a rien là-bas. 

 

Le Rénovateur Quotidien : N’avez-vous pas voulu lever un coin du voile sur les conditions de vie des jeunes mauritaniens qui manquent de perspectives ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : Non, je ne parle pas de jeunes mauritaniens. Je parle juste de jeunes africains. Tout le monde sait comment vivent les jeunes mauritaniens. Si, aujourd’hui, les jeunes africains veulent tenter leur chance en Europe, cela veut dire qu’il y a quelque part un problème. Je pense que nos gouvernants doivent essayer de créer des emplois pour les jeunes. C’est la seule solution au phénomène de l’immigration clandestine. Ces jeunes, ils sont simplement désespérés. C’est pour cela qu’ils prennent les embarcations d’infortune pour aller en Europe où il y a plus d’argent pensent-ils. S’il y a de l’emploi, aucun jeune ne va plus s’aventurer en Europe en traversant la mer ou le désert. Les solutions se créent. Ce n’est pas aux autres de nous en créer. Cela ne voudrait pas signifier non plus que je porte la responsabilité sur le dos de nos gouvernants. C’est juste pour dire qu’il est temps de faire quelque chose pour ces millions de jeunes africains. 

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Rencontre avec Pierre-Yves Vandeweerd 

 

Dans le cadre de la Semaine Nationale du Film du 23 au 29 juin dernier sous le thème ‘Migration d’ici et de là-bas’, ‘Sous la khaïma’, qui est une rencontre cinématographique, recevait Pierre-Yves Vandeweerd, un cinéaste belge qui a réalisé de nombreux films sur la Mauritanie dont le dernier en date s’appelle ‘Le Cercle des Noyés’ qui relate l’histoire des prisonniers de Oualata détenus pendant le règne de Mouawiya Ould Sid’Ahmed Taya. 

 

Dès l’entame de cette rencontre qui s’est finalement transformée en débat ouvert, Pierre-Yves Vandeweerd annonce les couleurs. «Je ne deviendrai jamais mauritanien », précise-t-il avant d’avouer : «Je suis d’origine belge. Cependant, j’ai l’impression que plus le temps passe, plus je suis habité par ces deux cultures (belge et mauritanienne). C’est ce qui fait que je suis toujours en Mauritanie pour retrouver des gens et refaire de nouveaux films. » 

 

Chaque intervenant a essayé de disséquer à sa façon la thématique retenue cette année à l’occasion de la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film. Parmi les invités de cette SENAF, Titouan Lamazou qui a présenté un melting pot de travail sur les femmes du monde. Bourlingueur infatigable, il décrit dans son livre ‘ Zoé, Femmes du monde’ toute une panoplie de migrations allant de la migration traditionnelle des nomades à la migration de la misère en passant par l’exode rural et la migration commerciale pratiquée par les peuples sahéliens. Ce livre édifiant sur la condition et le sort des femmes dans le monde est le fruit de longues années de recherche, de voyages et de découverte. 

 

Certains ont vu à travers cette 3ième édition de la SENAF, une volonté de la part des organisateurs de casser les barrières et les frontières physiques et politiques qui séparent les communautés. «On a  choisi la migration parce qu’on considère que la Mauritanie est une terre d’accueil et de départ. On considère aussi que chaque civilisation a été fondée sur les voyages et les migrations », tente d’expliquer Abderrahmane Ould Salem. «Le thème de cette année, quand il embrasse le mot migration, ce n’est pas seulement la migration à travers les frontières. C’est aussi la migration des idées », enchaîne Moussa Samba Sy. «Evidemment, reconnaît-il, on ne peut pas passer sous silence l’immigration clandestine des jeunes africains qui se jettent dans la mer dans l’espoir de trouver une vie meilleure. N’oublions pas que ces jeunes sont chassés par la misère et par conséquent, ils sont prêts à risquer leur vie. Je ne les condamne pas à priori. J’essaie de les comprendre. Et, j’espère que le travail de certains cinéastes va nous permettre de comprendre un peu le ressort qui pousse des gens à risquer leur vie. » 

  

Cette Semaine Nationale du Film fut une occasion propice de parler de l’immigration clandestine. D’ailleurs, les courts-métrages qui ont été projetés évoquent sans exception avec beaucoup de particularité ce phénomène des temps modernes que d’aucuns appellent ‘la migration de la misère’. «Ce qui est condamnable, c’est plutôt la raison pour laquelle ils risquent leur vie. Il faut essayer de lutter contre les effets que contre les causes. Les causes, ce sont la misère et l’humiliation. Les effets, c’est cet exode massif des jeunes vers l’Europe », murmure Titouan Lamazou. «Il y a aussi le revers de la médaille qui a été dit sur cette migration de la misère, rappelle Khalilou Diagana. On peut constater jusqu’ici que la Mauritanie est un pays de transit. Dans les pirogues des clandestins, heureusement, il n’y a pas assez de mauritaniens. Compte tenu de la crise internationale, qui sait ? Le choix du thème a une dimension préventive et pédagogique adressée aux jeunes mauritaniens. » 

 

Dans les films des jeunes réalisateurs ayant participé à la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film, on retrouve souvent cette thématique de l’immigration clandestine. Par exemple, dans «Coumène» de Demba Oumar Kane qui a obtenu le 2ième prix et «Là-bas dans la capitale» de Ahmed Taleb Ould Taleb Khiar le 1ier prix, on retrouve ce thème. Et, certains télespectateurs ont décelé dans ces films une sorte de désespoir qui commence à gagner le cœur des jeunes mauritaniens. Dans ces films, on voit des jeunes subjugués par la tentation de l’ailleurs, d’un monde meilleur que celui dans lequel il vit. Ils veulent partir, principalement, pour des raisons économiques qui sont à la base de cette immigration clandestine. 

 

Ces films, comme l’a relevé Pierre-Yves Vandeweerd, sont empreints d’une peur que l’on retrouve un peu partout dans le monde. «J’ai toujours eu le sentiment, il y a quelques années, qu’en Mauritanie, on est dans une espèce de géographie qui échappait d’une certaine façon à cette peur qui venait d’ailleurs, remarque Pierre-Yves Vandeweerd. Aujourd’hui, en voyant ces films, plus jamais j’ai l’impression que cette peur est présente. Alors, est-ce que les jeunes réalisateurs  ont choisi ce thème parce qu’ils se sentent habités par cette peur ou une menace ? Il y a une forte dramatisation de ce sujet par le recours de la musique. En suivant ces films, les uns à la suite des autres, je me suis dit est-ce que la peur a pris tout l’espace. Est-ce qu’il ne reste plus que la peur ? » 

 

Comment faire face et surtout comment se développe cette angoisse? «L’angoisse : elle naît quand il y a des problèmes dans un pays, explique Fara Ba, héros de ‘Le Cercle des Noyés’ de Pierre-Yves Vandeweerd. C’est des problèmes d’ordre politique. C’est des problèmes d’ordre sociologique. Evidemment, la misère gagne du terrain. Aujourd’hui, nous savons que la situation sociale de la Mauritanie est extrêmement difficile. Donc, on doit avoir peur des lendemains parce qu’on s’attend à ce qu’ils soient sévères. Il y a une sorte de désarroi moral, de défiance par rapport à la famille, à l’entourage, aux autorités. Evidemment, cette angoisse, elle est réelle surtout au niveau des jeunes qui manquent d’espoir, de perpectives. La jeunesse est de plus en plus désemparée. En plus de cela, nos enfants sont mal formés. Il y a également cette peur qui est là. Et, quand on n’est pas formé, cultivé, on n’a pas de perspectives pour avoir un bon travail, cela va de soi, que cette peur soit là et réelle. » 

 

En dehors de la thématique qui a été abordée durant cette SENAF, les films des jeunes réalisateurs ont beaucoup surpris le jury par leur qualité et leur forme. «Ce qu’on cherche, à travers cet événement, notamment avec le programme ‘Parlez-vous la langue de l’image’, c’est de donner la possibilité à ces jeunes de s’exprimer. On est dans un pays où la jeunesse est marginalisée. Elle est  utilisée dans les campagnes politiques. Mais, il n’y a jamais eu un espace d’expression pour eux. Le jour où ils peuvent maîtriser la caméra, le montage, ils pourront s’exprimer sur tout ce qu’ils veulent », commente Abderrahmane Ould Salem. «Ce que l’on remarque dans ces films et par la présence des jeunes cinéastes, c’est qu’on assiste à la naissance d’un désir de cinéma (…). On assiste vraiment à une  progression  extraordinaire des films qui sont (…) presque des analyses de la société mauritanienne et de ses enjeux », témoigne Pierre-Yves Vandeweerd. 

 

Qui dit cinéma dit diffusion ! Or, en Mauritanie, il y a un véritable problème de diffusion. Les médias publics comme la télévision nationale ne joue pas véritablement leur rôle dans la promotion du cinéma en Mauritanie. D’ailleurs, lorsque vous leur remettez des films, ils se précipitent pour les ranger dans leurs tiroirs. Le premier soutien doit venir de leur part mais ils ne font aucun effort pou aider les jeunes cinéastes mauritaniens. «Ça ne sert à rien de produire et de diffuser ailleurs, se démarque Abderrahmane Ould Salem. C’est contradictoire avec la mission de la maison des cinéastes. Au début, on a voulu amener le cinéma en Mauritanie. La plus grande urgence, c’est d’avoir un moyen de diffusion locale (la télévision). » 

 

Le débat devient passionnant lorsqu’on commence à décocher des flèches en direction de notre télévision nationale pour sa non implication dans la promotion du cinéma en Mauritanie. «Ce n’est pas le rôle de la télévision », lance Bios Diallo devenu subitement l’avocat du diable. «Ce n’est pas non plus le rôle de la radio », lui rétorque Abderrahmane Ould Salem. Le public applaudit en signe d’approbation. Bios Diallo, non convaincu des propos d’Abderrahmane Ould Salem revient à la charge, en pensant : «Qu’il faudrait faire la part des choses ! Il y a cinéma et télévision. Si c’est des films documentaires qui peuvent être passés à la télévision et sur commande de la télévision ou bien que la télévision coproduise d’accord. Mais que d’aucuns, des personnalités individuelles, réalisent des films et veuillent que ça passe à la télévision, cela doit suivre certaines procédures. » 

 

Les esprits s’agitent. Abderrahmane Ould Salem se saisit du microphone. «En tout cas, on ne demande pas encore la coproduction de la télévision nationale. On demande juste la diffusion. La coproduction est encore beaucoup plus chère pour la télévision.  Ce qui a été fait par les jeunes réalisateurs est beaucoup plus proche de la réalité que Tom et Djery », ironise-t-il. «La télévision de par sa définition c’est d’informer les gens sur les réalités qui se passent dans le pays. C’est la première fois qu’on assiste à l’émergence de films sur la Mauritanie faits par des mauritaniens. Ces films témoignent un véritable regard sur la société mauritanienne d’aujourd’hui. Ça devrait être un automatisme que la télévision nationale se mette comme partenaire par rapport à ce projet et diffuse des films mauritaniens », a plaidé Pierre-Yves Vandeweerd. 

 

La télévision nationale va-t-elle, comme elle l’a fait avec les générations précédentes, pour des raisons inconnues, à passer sous silence les films mauritaniens ? Nos jeunes réalisateurs vont-ils, eux aussi, souffrir de l’indifférence de la télévision nationale, comme à l’image d’Abderrahmane Cissako dont son film «En attendant le bonheur » est passé sur presque toutes les chaînes du monde sauf à la télévision nationale ? Et, pourtant, ce film a été donné sans bourse délier à la télévision nationale.  

 

 

Dossier réalisé par Babacar Baye Ndiaye 

 

( 25 juin, 2008 )

Abderrahmane Ould Salem:Celui qui a ressuscité le Cinéma en Mauritanie !

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Enfant déjà, il rêvait de cinéma. En 2002, de retour de Paris, il monte, disposant de peu de moyens, la Maison des Cinéastes, avec des amis. Ambitieux, il décide de populariser le cinéma en Mauritanie, et par ricochet, de faire connaître la Mauritanie sur le plan culturel, à travers toute la planète bleue. En 2006, est née la première édition de la Semaine Nationale du Film. Le 23 juin s’ouvre dans la capitale mauritanienne la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film. L’occasion pour Le Rénovateur Quotidien de revenir sur ‘Celui qui a ressuscité le Cinéma en Mauritanie : Abderrahmane Ould Salem’.  

Issu d’une famille maraboutique (de père comme de mère), il a grandi à la ‘Kebba’ (bidonville) à coté de l’arrêt des bus du 5ième arrondissement. Comme certains de ses compatriotes, il appartient à cette Mauritanie des années 70, diversifiée, riche et fière de ses couleurs, ses émotions et sa dignité. A cette époque, les mauritaniens vivaient dans la fraternité et les communautés entretenaient d’excellents rapports. Il y avait une vraie joie de vivre. De l’espoir, de l’ouverture et des perspectives ! «Maintenant, ce n’est pas ce qu’on vit », se désole-t-il.  

C’est cette Mauritanie-là qui l’a façonnée et vu grandir. Presque 30 ans après, il se rappelle toujours de cette Mauritanie-là où cohabitaient dans l’harmonie, peuls, wolofs, soninkés et béidanes. Aujourd’hui, il regrette avec beaucoup d’amertume la «ligne rouge » qui sépare ces différentes communautés. Conséquence d’un manque de communication ! Et, pourtant, la Mauritanie n’est pas le seul pays au monde où cohabitent différentes cultures. «Il y a des pays où plusieurs communautés vivent ensemble », remarque-t-il en donnant l’exemple de certains pays environnants. Selon lui, il faut qu’on évite de politiser la question de l’identité culturelle, si la Mauritanie veut avancer.  

Abderrahmane Ould Salem est né le 27 juillet 1971, à Nouakchott. «C’est par pur hasard que j’ai connu la date de ma naissance. Le jour de ma naissance, mon oncle (Mouhamédoune Ould Hamoud, Ndlr) avait écrit un poème pour ma mère (Ndlr : sa mère est décédée et s’appelait Fatimétou Mint Hamoud). Lorsque j’ai grandi, j’ai découvert le poème que mon oncle avait écrit 3 heures avant ma naissance », raconte-t-il. 

Dans la communauté maure, un enfant, avant d’entrer à l’école moderne, doit maîtriser d’abord le Saint Coran, comme le veut la tradition. Ses parents le firent entrer à l’école coranique. Ceci va retarder son entrée à l’école publique. Car, il n’y rentrera qu’à partir de la 3ième année. Son cursus scolaire sera perturbé, en classe de terminale où les difficultés commencent à s’amonceler.  

Malgré sa bonne volonté de poursuivre ses études, il va finir par jeter l’éponge pour retrousser ses manches car son père ne pouvait plus lui assurer les frais de l’école. Ainsi, donc, il deviendra tailleur, métier que lui a appris son père lorsqu’il était jeune. Fils aîné, il sait qu’il doit montrer l’exemple et surtout, il sait qu’il n’a pas droit à l’erreur. Commence alors un nouveau cycle de vie pour lui ! Il s’essaie aux nouvelles technologies. Alors qu’il ne maîtrisait aucun mot en français. En peu de temps, il devient informaticien et le maquettiste le plus courtisé de Nouakchott.  

Comment un fils de marabout comme lui a-t-il atterri sur le tarmac du cinéma ? A 9 ans, il découvre le cinéma grâce à un de ses cousins venu du Sénégal. A ce moment, les salles de cinéma existaient, contrairement à aujourd’hui. Cette découverte s’est transformée en amour de l’image, de la mise en scène et de la beauté du cinéma. Il perçut, très vite, que le cinéma est un moyen de communication. Cet amour de l’image a ouvert son esprit et lui a permis de découvrir d’autres cultures par le truchement du cinéma. Cet amour aussi va se transformer en métier plus tard.  

Et, en 2000, il rencontre Abderrahmane Cissako venu en Mauritanie chercher des comédiens pour son film «En attendant le bonheur ». Cette rencontre avec lui reste encore vivace dans sa mémoire et une riche expérience pour lui. En 3 mois de tournage, il aura beaucoup appris du cinéma, en tant qu’assistant réalisateur auprès d’Abderrahmane Cissako. Encore aujourd’hui, Abderrahmane Ould Salem se demande ce qu’il serait advenu de sa destinée s’il n’avait pas rencontré Abderrahmane Cissako qu’il considère comme un frère, un professeur et voire comme un père. Cette rencontre avec lui va complètement bouleverser sa vie et jouer un rôle déterminant dans la suite de sa carrière de comédien. Petit à petit, il se met à creuser son sillon. 

Chacun a des idoles, des symboles en qui il s’identifie. Ceux d’Abderrahmane Ould Salem dans le domaine du cinéma s’appellent bien sûr Abderrahmane Cissako. Il l’admire pour son engagement sur le plan professionnel, artistique et politique. Sembène Ousmane ! Il adore en lui son cinéma populaire, très simple et profond. Et, enfin, Tony Gatlif, un cinéaste français. 

Il fut comédien (10 ans de théâtre) et en même temps technicien à la télévision nationale (pendant 4 ans). Il sera l’un des fondateurs du célèbre journal satirique «Ech-Taari » (Quoi de neuf) avec Taleb et compagnie. Il sera aussi à l’origine de la Fédération Nationale de Théâtre Amateur à la fin des années 80 et d’autres projets culturels et artistiques qui n’aboutiront pas à grand-chose. C’était pendant la période des vaches maigres. Et, d’obstacles en obstacles, Abderrahmane Ould Salem se forme une force morale inébranlable.  

Avec l’aide de Abderrahmane Cissako, il trouve un stage à l’Eicar de Paris. Avant de partir, il prend toutes ses précautions. Pour ce faire, il s’achète un dictionnaire Larousse et un logiciel vocal. Dans cette école de formation cinématographique, il va tomber sur un professeur français très raciste qui est contre sa culture et les principes de sa religion. Durant son séjour de stage à Paris, le cinéaste en herbe qu’il était va réaliser son premier court-métrage de 3 mn qui s’appelle «Une Seule Bougie ». Ce film raconte l’histoire d’un couple qui va fêter le premier anniversaire de la naissance de leur enfant. Malheureusement, pour eux, l’enfant va décéder le jour de son anniversaire.  

Pendant tout son séjour dans la capitale française, il semble vivre dans un bagne. En quelque sorte, il vivait le supplice dans une société totalement différente de la sienne. Lui qui vient d’une société très ‘open’ avait du mal à supporter la solitude. Ce fut «catastrophique » pour lui, parce qu’il a vécu, selon ses propres termes, un véritable choc. «Je n’ai pas pu faire beaucoup de rencontres même si j’ai visité les espaces culturels. Je n’ai pas eu un contact avec les français sauf que, heureusement, j’étais dans un quartier cosmopolite (…). Je m’attendais à rencontrer des français pour comprendre comment ils vivent (…). C’est malheureusement, ce n’est pas uniquement en France mais partout en Europe, des sociétés devenues esclaves et individualistes… », raconte-t-il. Quelque part, il souffrira énormément du «manque de communication » des français. Cependant, il garde de bons souvenirs de là-bas et notamment la sincérité des gens. 

Son caractère débonnaire est connu de tout le monde. Et, cela lui fait peur parce que, dit-il, l’être humain est capable de faire des bêtises ou quelque chose qu’il considère normal alors que ce n’est pas le  cas. Au-delà de cet aspect de sa personnalité, Abderrahmane Ould Salem est un personnage qui étonne par sa modestie et sa nature joviale. Par exemple, lorsque vous lui dites que c’est vous qui avez ressuscité le cinéma en Mauritanie, il vous répond clairement : «NON ! Je ne suis pas le seul. Je suis avec des gens avec qui j’ai réalisé ce projet.» D’ailleurs, c’est eux qui lui donnent le courage de croire en lui malgré les obstacles jonchés sur le chemin. «Chaque jour, quand je me réveille, je vois dans les yeux de mes amis l’envie de continuer », confie-t-il.  

De nature ambitieuse, Abderrahmane Ould Salem ne rêve que deux choses pour le moment : «créer des moments de grandes rencontres internationales (…) pour défendre des causes universelles » et «avoir un espace où les enfants de la rue peuvent travailler, jouer, apprendre sans considération de niveau, de région, de couleur ou de langue ». 

Dans son bureau, on y trouve toute une gamme de personnages symboliques : Martin Luther King, Saïdou Kane, Malouma, Cheikh Saad Bouh Camara, Abderrahmane Cissako, Sadam Husséine, Jaïd Abdel Khadr…Chose particulière en lui, il aime la couleur noire. Il faut faire un tour à son bureau pour s’en rendre compte. On peut y voir une certaine sensibilité de sa part ! «Je me sens parfois mal à l’aise quand je parle de noirs parce que ça a une connotation trop politique. Je ne sais pas qu’est-ce qui m’a mis dans cette situation pour aimer les noirs », confie-t-il en faisant allusion à Martin Luther King qui représente à ses yeux le symbole de la défense de la cause noire.  

Chaque seconde de perdue vaut de l’or. Pas la peine pour lui de passer son temps à peigner la girafe ! Pragmatique, il sait que le temps perdu ne se rattrape point. Lorsqu’il n’est pas à son bureau en train de s’affairer autour de son ordinateur portable qu’il ne quitte jamais des yeux, il est à coté de sa fille pour l’aider à faire ses devoirs. Passé cela, la nuit, il aime se promener avec sa femme en voiture ou aller au restaurant. «J’aime beaucoup ma femme », lance-t-il à qui veut l’entendre et de préciser allègrement. «Ce n’est pas de la publicité ! ». Si ça ne l’est pas, c’est quoi alors ? 

Depuis 1999, il est marié avec une fille originaire de Néma qui n’est pas issue de sa tribu. Lui, il appartient à la tribu ‘Al Abeuri’. Ses parents sont originaires de Trarza et ses grands-parents du village de Abeur, près de Chinguetty. Avant de se marier, il lui a fallu faire plusieurs castings comme on dit au cinéma pour tomber sur son actuelle femme. Et lorsqu’il parle d’elle, les qualificatifs et les éloges ne tarissent pas. «C’est une fille éduquée, sérieuse et honnête », croit-il. Père de deux filles, il ne pense pas se lancer un jour dans un second mariage. 

 

Babacar Baye Ndiaye 

( 17 juin, 2008 )

La maison des cinéastes

Un symbole d’unité nationale, d’engagement de la jeunesse et de liberté d’expression 

 

La Maison des Cinéastes n’est pas une maison comme les autres. En effet, lorsque vous y  mettez les pieds, pour la première fois, vous avez l’impression de vous retrouver dans une caserne de Baba Aly. Le maître d’œuvre de cette prouesse n’est autre que Abderrahmane Ould Salem. Sur les murs, sont collés des écriteaux sur lesquels sont inscrites des phrases qui poussent à la méditation et des portraits de grands noms du monde de la Culture(Kane Saïdou Boly, Malouma, Pierre-Yves Vandeweerd, Abderrahmane Cissako…) et de la politique(Martin Luther King,  Moctar Ould Daddah, Mouawiya Ould Sid’Ahmed, Ely Ould Mohamed Vall, Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi…). 

Aujourd’hui, la Maison des Cinéastes est presque connue de tous les mauritaniens. Et, pourtant, au début de sa création en juillet 2002, peu de gens accordaient du crédit à ce projet que certains qualifiaient de fanfaron. A cette époque, il n’était pas permis aux mauritaniens de rêver un jour d’avoir leur propre image. Avec l’appui de quelques amis, Abderrahmane Ould Salem, de retour de Paris, après une formation cinématographique à l’Ecole d’Eicar, décide de se lancer, contre vents et marées, dans le cinéma. Petit à petit, il mûrit son idée. Son ambition : créer un public cinéphile qui comprend l’intérêt du cinéma. A l’époque, les associations étaient sous le contrôle de l’administration de Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya. Pour éviter certaines tracasseries administratives, il débute en tant qu’établissement commercial. Parce qu’il n’aime pas être contrôlé. Ce n’est qu’en 2005, que la Maison des Cinéastes sera reconnue comme association par les pouvoirs publics.  

La Maison des Cinéastes est née dans un contexte assez particulier. On ne parlait plus de cinéma au pays d’un million de poètes. Les salles de cinéma que nous a léguées la première génération de cinéastes avaient disparu sans laisser de traces visibles. Le Cinéma était mort. Il n’existait plus. Ce constat ne laissait pas indifférent Abderrahmane Ould Salem qui ne pouvait pas imaginer tout un pays comme le nôtre sans aucune culture cinématographique. Ainsi donc, il fallait se battre pour avoir un espace à Nouakchott où on parlerait uniquement  de cinéma.  

Ayant constaté que les mauritaniens sont très pressés et ne font pas des choses qui s’inscrivent dans le temps, Abderrahmane Ould Salem décide alors de monter son propre projet. Avec ce projet, il vise la diffusion large d’un cinéma qui reflète la réalité de la Mauritanie, de sa Culture et de sa Civilisation. Au fil des années, la Maison des Cinéastes va devenir un symbole de l’unité nationale, de l’engagement de la jeunesse et de la liberté d’expression. D’ailleurs, sa devise qui est celle de rapprocher les hommes et les cultures, résume bien cet engagement social et culturel de la part des cinéastes mauritaniens. La Maison des Cinéastes joue aujourd’hui un rôle de pont entre les différentes cultures du pays, entre la Mauritanie et les autres pays, entre la Culture africaine et les autres cultures du monde.  

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De 2002, début de l’expérience, à nos jours, la Maison des Cinéastes a connu un très grand parcours nomade. L’histoire de cette maison est liée à celle de Abderrahmane Ould Salem. Au début, il était seul et travaillait avec l’aide d’un ordinateur portable et une petite caméra digitale. Tenace et optimiste, il commence à organiser de petites manifestations et des prises de contact. A cette époque, il était là où est logée présentement la Maison des Cinéastes. Certains amis, ayant compris que c’était un projet sérieux, vinrent se joindre à lui. Sur invitation de la direction de la Maison des Jeunes, Abderrahmane et sa bande s’installent dans la dite maison.  Plutard, ils reçurent une lettre du Ministère de la Culture les demandant de libérer les bureaux.  Successivement, ils s’installèrent à Arafat et au Centre-ville avant de retourner à leur ancienne maison qui abrite actuellement l’administration de la Maison des Cinéastes.  

Cette Maison dispose d’une direction de la formation et de la diffusion qui a mis en place trois projets de diffusion cinématographique. Le premier projet est intitulé ABCinéma destiné principalement à la formation de collégiens, lycéens et étudiants sur les rudiments du cinéma. Le second  Cinéparc qui est un projet de diffusion organisé en plein air dans différents quartiers de Nouakchott et à l’intérieur du pays.  Le troisième projet concerne l’Ecran dromadaire qui est une caravane cinématographique que la Maison des Cinéastes organise à l’intérieur du pays dans des endroits où les populations n’ont pas accès à l’image.  

Il y a aussi une direction qui s’appelle ‘Connect’. Celle-ci s’occupe de la décentralisation de l’action de la Maison des Cinéastes. En plus de cela, elle s’occupe de l’installation des antennes de la Maison des Cinéastes dans  les différentes moughataas de Nouakchott et à l’intérieur du pays. Le responsable de cette direction gère aussi le projet ‘Kennach’ qui est le Centre de la Mémoire Audiovisuelle. Et enfin, il y a la Maison de la production  qui s’occupe de la production de certains programmes de la télévision nationale à savoir ‘Chabab’ et ‘7ième rendez-vous’.  Hormis cela, elle s’occupe de la production de films de jeunes cinéastes mauritaniens pendant chaque édition de la SENAF. 

Six ans après son existence, il y a beaucoup de mauritaniens qui ne savent pas encore le travail déployé par la Maison des Cinéastes. Mais cela n’a jamais découragé l’équipe de Abderrahmane Ould Salem. Par ailleurs, les difficultés ne manquent pas. Puisque, la Culture coûte aussi énormément chère. Avec 35 salariés et 3 maisons à payer à chaque fin de mois, sans compter l’eau, l’électricité et l’Internet, la Maison des Cinéastes est devenue une boîte très lourde à gérer.  

En 2008, la Maison des Cinéastes a lancé le projet ‘Connect’ qui consiste à installer de mini maisons de cinéastes dans toutes les moughataas de Nouakchott et à l’intérieur du pays. C’est des structures qui feront exactement la même tâche que la Maison des Cinéastes. C’est un projet visant à décentraliser l’action de la Maison des Cinéastes et surtout donner l’espoir aux jeunes de l’intérieur du pays d’avoir la même opportunité que les jeunes de Nouakchott. C’est un projet coûteux puisqu’il y a toute une structure à monter, des formations à organiser, des projections à faire, une bibliothèque à installer et des tournages quotidiens à réaliser pour constituer la mémoire de la maison.  

Rien qu’à Nouakchott, l’enveloppe financière estimée pour l’installation des 9 antennes est de 88 millions d’UM. Les sources de financement vont provenir en partie de la Coopération française, de l’Ambassade d’Espagne, de la Coopération allemande, de l’UNESCO, de la Francophonie…L’autre source de financement provient de la production de la Maison des Cinéastes qui représente 40 et 45% des recettes(production, spot publicitaire, films, programmes pour la télévision, location de projection ou de tournage). La contribution de l’Etat mauritanien dans ce projet est de zéro ouguiya. Aujourd’hui, le budget annuel de la Maison des Cinéastes est de plus de 300 millions d’UM. 

La Maison des Cinéastes est considérée aujourd’hui comme l’unique espace de création et de liberté en Mauritanie mais aussi un espace d’échanges où se côtoient différentes ethnies et cultures. Ceci lui a valu une forte notoriété. «Il y a quelques années, il était impossible d’imaginer un festival cinématographique en Mauritanie, de voir des jeunes qui maîtrisent les rudiments du cinéma et capables de faire une analyse filmographique. C’était impossible de voir un jeune qui rêve de faire son film, de trouver un lieu pour le faire. C’était impossible de trouver un coin à Nouakchott où on peut consulter les archives audiovisuelles de ce pays », énumère Abderrahmane Ould Salem, directeur et fondateur de la Maison des Cinéastes qui fête cette année sa 6ième année d’existence. 

 

Babacar Baye Ndiaye 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

( 11 juin, 2008 )

Maïmouna Guèye nous raconte l’autre France dans ‘Bambi, elle est belle mais elle est noire…’

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Maïmouna Guèye est d’origine sénégalaise, un pur produit du Centre de Formation de Toubab Dialaw dirigé par Gérard Chenet. Comme elle l’a dit, cette formation a laissé des empreintes sur sa façon de faire, de dire et d’être comédienne.

Elle est aussi sortante de l’Ecole Conservatoire d’Avignon.  Le théâtre, c’est sa passion. Elle la vit pleinement, en tout professionnalisme. Elle était de passage à Nouakchott, pour présenter sa pièce : ‘Bambi, elle est noire mais elle est belle…’. Avec cette pièce, à la fois provoquante et sarcastique, elle a été un peu partout en Afrique et en Amérique Latine, grâce à l’Alliance française.   La pièce, ‘Bambi, elle est belle mais elle est noire…’, n’est ni un conte de fée, ni une fable. Ce n’est pas une comédie. Tout est vrai dans cette histoire qui est celle de Maïmouna Guèye, une sénégalaise qui s’est amourachée d’un français. Au fait, comment en est-elle arrivée à écrire cette histoire qui peut être aussi la nôtre ? «Tout a commencé par cette fameuse phrase de bienvenue  ‘elle est belle mais elle est noire’  que j’aie eu de la part de ma belle-famille lorsque je suis arrivée en France. J’avoue que ça m’avait assez secoué », se souvient-elle en souriant.  

Maïmouna Guèye, auteure de ‘Bambi, elle est belle mais elle est noire…’, loin d’être ‘nombriliste’ a voulu incorporer, au-delà de toute intention, diverses thématiques et tranches de vie qui font «parler ». Son mérite, dans cette pièce, c’est d’avoir eu la vertu d’aborder des sujets souvent tabous en Afrique, notamment dans les sociétés musulmanes.  Comme par exemple la sexualité ! Anticonformiste, elle estime que les femmes éprouvent le même plaisir que les hommes. «Sinon, elles ne sont plus humaines », croit-elle. D’une façon directe et crue, elle a abordé la sexualité dans cette pièce car, dit-elle, il faut arrêter de mentir pour justement avancer.

En mettant en scène cette pièce, elle a pensé à ces femmes mariées qui ne vivent pas leur sexualité comme ça devrait. «Il faut arrêter de couvrir les choses de sable pour dire ce qu’il en est. On est des adultes. Ces femmes-là aussi, éprouvent du désir, celui d’être avec leur mari », pense-t-elle. 

Plus qu’une histoire, ‘Bambi, elle est belle mais elle est noire…’, est une réponse aux clichés sur la femme noire. A l’école, en classe de terminale, nos professeurs de français, lorsqu’on étudiait la littérature française, ne cessaient de nous rabâcher, que l’art doit être au service d’une cause. A travers l’écriture, en réponse aux images ridiculisantes et débilitantes, que mettent en boucle les chaînes françaises, qui ont pourtant d’autres chats à fouetter, nos comédiens mettent à nu de manière humoristique et narquoise, l’autre France, la France du mensonge, du leurre, de l’hypocrisie, la France qui se débat, la France des mille et un problèmes… 

‘Bambi, elle est belle mais elle est noire…’, dès sa présentation en 2007 en France, avait fait esclandre.  A travers cette histoire, qui est aussi une révolte contre toute forme d’allégeance, on découvre et comprend mieux «cette Europe-là dont les autres rêvent ». «Voilà, c’est ça que j’ai vécu. Prenez-le, il n’y a pas de morale mais ayez conscience que cela existe chez vous », dit-elle en s’adressant aux français. 

«Au Sénégal, quand je voyais un toubab, je me disais que leur cœur, leur esprit, tout ce qui est dedans, doit être limpide et dépourvu d’hypocrisie. Je pensais à cela parce qu’à l’école, on nous apprenait que tout ce qui est blanc est beau et évangélique. Quand je suis partie en France, je me suis rendu compte qu’il n’y avait que la couleur de la peau qui différenciait », explique-t-elle.  

Etablie en France depuis une dizaine d’années, cette «amoureuse de la France » n’en est pas moins fière de revendiquer certaines valeurs françaises comme la liberté.  «En tant qu’auteure, j’aime cette liberté de parole qu’on peut avoir et qu’on accepte là-bas. Il y a plein de choses jolies mais cela ne m’intéresse pas », dit-elle. En elle, se dissimule une hargne contre l’injustice et les normalités de la vie. Par exemple, lorsqu’elle écrivit ‘Les souvenirs de la dame en noir’, son premier spectacle, elle parlait de l’Afrique et de ses difficultés, de l’excision, du mariage arrangé. Comment peut-on être indifférente face à certaines réalités parfois désarmantes de  l’Afrique ? Pour elle, il est hors de question, quand tout va mal, de parler de «cette Afrique folklorique avec ses tam-tam, son hospitalité et ses belles choses ».  La pièce de Maïmouna Guèye est une œuvre dense, riche et pleine de moralité.

Elle évoque dans une verve caustique la question de l’intégration des noirs, des maghrébins à la vie française. Intégration ? C’est un mot que n’apprécie pas l’auteure de ‘Bambi, elle est noire mais elle est belle…’. Ce mot l’importune jusqu’au cou car, pour elle, «on n’intègre pas des êtres humains. On intègre des choses. » 

Celle qui a acquis sa liberté depuis sa naissance a du mal à comprendre ce mot-là dépourvu d’humanité, de chair et de sang. « Je ne l’ai jamais accepté depuis le départ. Pour moi, ce n’est pas quelque chose qui invite à s’ouvrir. Au contraire, c’est pointer les étrangers, leur dire ‘il faut s’ntégrer’. » A plus d’un titre, la pièce de Maïmouna Guèye peut décoiffer à certains égards. Tout y est dit dans un langage mordant et sans détours. Puisque, c’est son histoire, elle s’est sentie libérée d’avoir créé cette pièce. Des années plutard, elle ne regrette rien. Cette page de son histoire est close. «Ce n’est parce que je suis tombée sur cet homme avec sa famille qui n’était pas ouverte que je ne vais pas me remettre avec un autre », dit-elle puisqu’il y en a pour chacun dans son cœur qui est à prendre.   Sans rancune ni haine, elle a fini par accepter avec beaucoup de résignation son sort. Parce qu’elle n’aime pas tricher, dit-elle. Ce qui compte, c’est les sentiments. Et surtout pas d’amalgame. «S’il y a des jeunes filles qui rencontrent des toubabs qu’elles aiment, eh bien, qu’on les laisse s’aimer. Vive le métissage », crie-t-elle car c’est l’avenir un peu partout à travers le monde.  

Babacar Baye Ndiaye  

( 9 juin, 2008 )

Coulyman/Le médiateur 2 la rue publik

 

Qui est-il ? Que pense-t-il du Hip Hop en Mauritanie ? Quel genre de relations entretient-il avec Monza, celui qu’il considère comme étant un ‘frère de sang’ ?  

Il est mauritanien et il en est fier. Ses grands parents paternels sont d’origine malienne plus précisément de la ville de Ségou. Ceux du côté maternel, du Sénégal. C’était pendant la période coloniale, la période où il n’y avait pas encore de pièce d’identité ni de nationalité, la période où il était permis aux ressortissants de l’Afrique Occidentale française de s’établir là où ils veulent. C’est comme ça que de nombreuses générations ont apparu. En ce moment-là encore, on ne parlait pas de la Mauritanie, du Mali ou du Sénégal.  

En cette période, il n’y avait pas non plus les indépendances qui verront au grand jour la naissance des pays africains avec tout ce que cela a impliqué. C’est dans ce contexte que ses parents sont nés à Saint-Louis du Sénégal qui était une passerelle entre la Mauritanie et le Sénégal.  

Quant à lui, Coulyman, il sera né à Nouakchott en…Peu importe la date de naissance qui sera pour nous autres un mystère. Pour lui, le temps de rentrer dans les détails, l’année de sa naissance n’est pas nécessaire à connaître. L’essentiel pour lui, c’est qu’on retienne la date suivante : le mercredi 23 février 2000. C’est à partir de cette date que son histoire dans la musique a débuté. C’était au CCF, lieu de passage obligé pour être connu à Nouakchott et en Mauritanie. Cette date marque véritablement son premier pas dans le Hip Hop. Déniché par Monza, le Président 2 la Rue Publik, il se plaisait à écrire des chansons qu’il distribuait sans bourse délier. 

Coulyman ? Derrière chaque lettre de ce nom se dissimule une signification qu’il préfère ne pas partager avec les autres. C’est une surprise pour le moment, qu’il garde en attendant la sortie de son prochain album. Coulyman vient de ‘Couly’ diminutif de Coulibaly et de ‘man’, un mot anglais qui signifie en français homme. Ce nom a aussi une connotation religieuse. Dans Coulyman, on peut trouver ‘Coulou-imri’in’, un mot arabe qui signifie en français chaque individu. D’autres voient en lui un ‘Cool man’, c’est à dire un homme sérieux et sociable. Son vrai nom, c’est Mamadou Coulibaly. Mais, pour des raisons superstitieuses (cela peut se comprendre parce que nous sommes en Afrique), il s’est choisi ‘Coulyman’ comme nom d’artiste. 

Pour ceux qui ne le connaissent pas, il est longiligne. Il a la démarche d’un canard-roi. Certainement à cause de sa stature. Il ressemble un peu à Xuman, ce tonitruant rappeur sénégalais. Depuis 2005, il porte des dreads locks. Une façon de se différencier des autres rappeurs mauritaniens. D’ailleurs, cette coiffure lui sied bien. Ce n’est pas par snobisme qu’il l’a fait mais juste parce qu’il est artiste, nous dit-il. 

Pour votre information, Coulyman a fait un passage éphémère au Military Underground qui vient de mettre sur le marché national leur premier album ‘Au Secours’. Des jeunes qu’il respecte bien pour leur talent ! Partenaire de Monza, il considère ce dernier comme un ‘frère de sang’.   

Grâce à lui, nous a-t-il fait savoir, il est devenu ce qu’il est aujourd’hui. Celui qu’il qualifie aujourd’hui comme étant son ‘président’, non par simple allégation, lui a fait découvrir beaucoup de choses. Monza, président 2 la rue publik ! Coulyman, médiateur 2 la rue publik ! Ventrebleu ! Dans quel pays sommes-nous ? Leur groupe, ‘la rue publik’, tient à rappeler Coulyman, pour dissiper les mauvaises interprétations, n’est pas ‘un parti politique’ encore moins une République dans une République. C’est juste ‘la rue publik’ ! 

Coulyman refuse toute idée consistant à penser que Monza, le président de la rue publik, l’exploite en utilisant son talent. Pour ceux qui pensent qu’il est naïf, il réplique : «Il n’y a que Dieu qui compte. » Refusant de pérorer, il explique avec beaucoup d’assurance et de précision que : «Monza n’a aucun intérêt à m’exploiter. » Il se justifie en avançant qu’il n’en sera jamais ainsi.  

Parce que, tout simplement, «c’est un frère », croit-il. Mais ne dit-on pas souvent que qui vivra verra. La notoriété de Monza ne l’importune guère même si certaines langues déliées, depuis quelques temps, sèment la confusion dans l’esprit des fans de ‘la rue publik’ en disant que : «Coulyman est plus célèbre que Monza. Monza est plus célèbre que Coulyman.» Ces rumeurs, selon Coulyman, n’altéreront en rien la fraternité qui le lie avec Monza. 

Non seulement, Coulyman est un artiste mais aussi c’est un technicien en génie civil et bâtiment. C’était le chemin le plus court pour réussir après avoir tenté n fois le bac. «Ce n’est pas parce que j’étais nul. Loin de là », se justifie-t-il comme un voleur qu’on a pris la main dans le sac. «Je fus un élève vraiment brillant en classe », rajoute-t-il en faisant savoir que l’obtention du bac ne relève que de la ‘chance’.  

Comme la plupart de ces élèves ayant connu le même sort, il porte la responsabilité de son échec scolaire sur le système éducatif et les hommes qui l’incarnent. «C’est une chance dans la mesure où les correcteurs ne prennent pas vraiment le temps de corriger les épreuves », regrette-t-il. Il avait compris, en continuant à faire le bac, qu’il pédalait dans le vide.  

C’est ainsi qu’il entra au lycée technique de Nouakchott d’où il est sorti comme technicien en génie civil et bâtiment en 1999. Paresseux qu’il était, il ne se voyait faisant des études supérieures parfois très longues où seuls les teigneux s’en sortent. Il était hors de question de faire de longues études. Ça pourrait le fatiguer !  

Coulyman est un type très méticuleux avec un emploi du temps bien aménagé. Pour preuve, il réussit à allier sans contrainte sa vie d’artiste et celle de technicien en génie civil et bâtiment qu’il exerce depuis 2001. Il boulotte le matin et, l’après-midi, il se consacre à la musique et aux répétitions. De temps à autre, si sa disponibilité le lui permet, il bifurque vers le sport. Eh oui, il est aussi un excellent footballeur, selon ses propres termes ! 

Pour ceux qui ne le savent pas, Coulyman est le fils aîné de Diadié Coulibaly, un des premiers fondateurs de l’Orchestre National de la Mauritanie de la fin des années 70. Son père a joué avec de grands noms de la musique africaine à l’époque. Touré Kunda, par exemple. Il a eu à bourlinguer, avec l’Orchestre National de la Mauritanie, un peu partout en Afrique notamment l’Afrique de l’Ouest.  

Encore enfant à cette époque, Coulyman se souvient toujours de ces répétions de l’Orchestre National de la Mauritanie qui faisait la fierté de toute une nation. C’est à partir de là que Coulyman a attrapé un jour le virus de la musique. Dans la rue, à l’école, à la maison, partout il fredonnait des airs de salsa qu’il connaissait bien, puisqu’à cette époque, la musique cubaine était au sommet de sa gloire. Celle-ci a influencé bon nombre de nos musiciens des années 60 et 70. La salsa était vraiment à la mode. 

Son père lui a été d’un apport considérable dans son évolution dans le milieu de la musique. Aujourd’hui, des rappeurs comme Dady Bibson, Xuman, Maxi Crazy lui vouent beaucoup d’estime et l’apprécient bien. Il écoute toutes sortes de musique. Du reggae au jazz, en passant par la salsa. Pas étonnant, si on retrouve dans ses morceaux, ces différents styles de musique. 

A présent célibataire, le médiateur 2 la rue publik rêve d’une bonne femme pour fonder un bon foyer. Il compte vieillir dans la musique. Ses morceaux s’inspirent de la vie quotidienne de tous les jours. 

En matière d’inspiration, il est inégalable. Il passe tout son temps à écrire. C’est un auteur-compositeur. Un don qui n’est pas donné à tous les artistes. Coulyman fait partie aujourd’hui de ces rappeurs qui font vivre le Hip Hop en Mauritanie. Il est l’auteur d’un célèbre morceau émouvant, qui ne manquerait pas de vous arracher des larmes. Ce morceau s’inspire d’un fait divers de société relatant l’histoire d’un père de famille qui a abandonné femme et enfants pour aller à sa propre perte. 

Aujourd’hui, il regrette le ‘manque de confiance’ qui caractérise les relations entre les rappeurs. Pour lui, les rappeurs doivent ranger leur hache de guerre et faire de sorte que le Hip Hop soit plus connu à l’extérieur. Coolyman pense que les rappeurs ne doivent plus servir de courroie de transmission aux idées que veulent véhiculer les hommes politiques qui ne se ruent vers eux qu’à l’approche d’élections ou de manifestations politiques. 

Coulyman, ou le médiateur 2 la rue publik, comme vous coulez, promet, avec son prochain album solo, de faire un tabac. En avant première, il va sortir un opus pour les fans. On attend…

 

 

Babacar Baye Ndiaye 

ducdejoal@yahoo.fr

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( 3 juin, 2008 )

Kkdlvkpk

Une idée très originale

 L’exercice favori de José Javier Legarra est de ramasser des objets balancés dans la rue. A partir de ces matériaux de récupération, il réussit merveilleusement à créer toutes sortes de mobiliers : lampaleines, tablophones, ferteuils, taboufer, papier-jours, lampardins, fut-tons, lamparmites…Surtout, n’allez pas fouiner dans l’Encyclopédie de la langue française. Ce sont des néologismes. 

 

A travers une idée très originale, le ‘kkdlvkpk’, un jeu de consonnes espagnoles qui signifie en français ‘la crotte de la vache Françoise’, il développe une nouvelle forme d’expression artistique assez singulière consistant à récupérer des objets jetés, par exemple des cartes téléphoniques grattées, un flexible de lavabo, du câble, des photolites de la presse locale… pour en faire un bon usage. Une sorte de recyclage ! Le ‘kkdlvkpk’ est une expression espagnole qu’on utilise pour désigner des objets utilisés qu’on va jeter.   

 

Ce 2 juin 2008 au Centre Culturel Français Antoine de Saint-Exupéry de Nouakchott, il a présenté un concept original qui en a émerveillé plus d’un. Il a exposé ses tables, chaises, lampes d’intérieur et de jardin, coussins, futons, cendriettes, pochetons,…Ainsi donc, en les récupérant, il leur donne un nouvel aspect aidé en cela par des artisans mauritaniens. 

 

Tout est né d’une promenade au cours de laquelle il a vu des poubelles, des amas de détritus dans les rues de Nouakchott. Cet aspect hideux de la ville de Nouakchott l’a révolté et dérangé son esprit. L’architecte qu’il est avait du mal à accepter cela. Venu en Mauritanie dans le cadre d’un projet de construction de logements sociaux financés par la Coopération espagnole à Péka 12, il va participer à la réalisation d’une centaine de logements sociaux. C’est ainsi qu’il a eu l’idée de faire ramasser aux populations de Péka 12 tous les sachets plastiques pour bourrer les briques destinées aux logements sociaux. 

 

Ceci dans le but de faire une bonne utilisation des sachets plastiques et par conséquent rendre le quartier plus propre. Dans la foulée, il initia les femmes de cette zone à transformer ces sachets en rideaux plastiques. Désormais, s’est-il dit, on peut faire plein de choses avec les objets ramassés. Ainsi donc, avec des cartons de lait, il va réussir à créer des pochettes. Avec les canettes de boisson, des cendriettes. Avec de la douille, du câble, des flexibles de lavabo, des photolites de la presse locale, il forme des lampaleines. Avec du fer, du bois et des cartes de téléphone, il crée un tablophone. 

 

En dehors de ce concept original qui en a séduit plus d’un, il s’amuse avec la langue française. «S’il y a des cartes de téléphone que tu veux utiliser pour faire une table, pourquoi ne pas appeler ce mobilier ‘tablophone’. C’est une façon de montrer qu’est-ce que c’est », explique-t-il en pensant aussi que c’est une manière aussi d’enrichir la langue française. «L’idée, c’est de donner aux gens l’envie de faire ça et de l’améliorer, poursuit-il. Plus les gens vont copier, plus les choses vont s’améliorer. » 

 

C’est un exercice très difficile pour les profanes. Dans le but de valoriser le concept du ‘do it yourself’, (faites-le vous-mêmes) il explique aux visiteurs sur une notice les modes d’emploi pour fabriquer soi-même chacun de ces mobiliers faits à partir d’objets de récupération. 

 

Avec des objets jetés, il peut faire autant de choses qu’il veut. Combien d’objets sont jetés tous les jours dans la rue alors qu’ils peuvent être transformés ? Les mauritaniens devaient s’inspirer de cette approche pour participer à rendre la ville de Nouakchott plus écologique. Surtout que tous les pays, notamment ceux industrialisés, se ruent de plus en plus sur l’écologie en en vantant les avantages. 

 

Venu pour faire deux ans en Mauritanie, José Javier Legarra y est resté. Maintenant, il travaille dans un projet initié par la Coopération espagnole. Il se dit à l’aise en Mauritanie parce qu’il a retrouvé une certaine tranquillité et une qualité de vie joviale. Il ne croit pas à ces histoires de terrorisme qui ont assombri la Mauritanie. Pour preuve, il cite Ouadane où il se trouve depuis presque 3 ans. Une bourgade propice pour le repos et la méditation, selon lui!    

 

Babacar Baye Ndiaye 

  

 

  

 

( 3 juin, 2008 )

Papys Koné

Sur les traces de son père, Jules Koné !

 

Avec des notes musicales douces, sobres et parfois frileuses mêlant voluptueusement folklore, reggae, afro, Papys Koné a charmé, pendant presque deux tours d’horloge, le public dans une atmosphère musicale qui rappelle les nuits chaudes au bord de la mer, au moyen seulement d’une guitare, d’une calebasse et d’un Djembé. C’était ce jeudi 29 mai au Centre Culturel Français.

 

Pour son baptême de feu, il a donné une bonne impression au public. Ses chansons sont une revendication de l’identité africaine, un appel à transcender les clivages sociaux et les barrières raciales. Il se réfère beaucoup à l’Eternel dans ses thèmes, Dieu qui est pour lui l’alpha et l’oméga. Il aborde aussi l’amitié et la trahison dont il a été beaucoup victime. Il est capable de vous arracher des larmes tellement ses morceaux sont pleins de susceptibilité, d’amour et de tolérance. Ses qualités de chanteur ne sont plus à démontrer. Il sait dompter sa guitare, sa seconde compagne comme il dit souvent, comme un Azerbaïdjanais sait dompter un épervier. Il a aussi des qualités de conteur. Il l’a d’ailleurs démontré ce soir, le temps de se dégourdir mais surtout de chasser le stress.

 

Ce n’est pas une surprise, si aujourd’hui, Papys Koné est devenu un chanteur. On prédit déjà qu’il sera une future icône de la musique mauritanienne. Son père n’est d’autre que Jules Koné qui fut le grand guitariste soliste de l’Orchestre National pendant les années 70 et 80. Il a tenu à être ce jour-là au baptême de feu de son fils, Papys Koné. Emu, il n’a pas manqué l’opportunité de faire le témoignage suivant : «Je sais que c’est un musicien. C’est un artiste. Je ne lui ai jamais rien appris en matière de musique. Mais j’ai toujours compris qu’il allait tôt ou tard faire de la musique. C’est encore le début. La musique, ce n’est pas une sinécure. Je sais qu’un jour viendra où on entendra parler de lui. »

 

«Je lui ai toujours appris, poursuit-il, à se comporter bien.» Et pourtant, au début, Jules Koné, pour des raisons personnelles, n’était pas favorable à ce que son fils fasse de la musique. Cependant, lorsqu’il a compris que Papys Koné n’aimait que la musique, il le confie ceci en guise de rappel et d’avertissement : «La musique, c’est comme un train. Il peut t’amener là où tu voudras comme il peut dérailler. A toi de réfléchir et de comprendre ! »

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La musique que joue Papys Koné n’est pas encore connu en Mauritanie. C’est une musique très originale capable de réveiller les vieux souvenirs. Son père a tenu à être présent, ce jeudi 29 mai, pour que Papys Koné comprenne qu’il a du talent. On peut dire que le chemin est tracé pour suivre les traces de son père. Lorsque ce dernier est monté sur le podium pour être présenté, Papys Koné a eu une forte émotion. Ce jour-là, il aurait aimé voir sa maman présente. La séparation de ses parents, il la vit comme un supplice. Il aurait aimé les voir ensemble à sa première sortie musicale. 

 

Voilà à peine 3 ans quand il a commencé à caresser la guitare. Cependant, tout n’a pas été rose pour lui. Même si son père fut un artiste. Pour se perfectionner, il est allé chercher la connaissance dans les livres spécialisés traitant de musique.

 

Papys Koné, c’est aussi la timidité. Pour comprendre cela, il faut faire un flash-back sur son enfance, une enfance mouvementée qui l’a marqué au fer rouge. Aujourd’hui, c’est avec beaucoup de résignation qu’il en parle. C’est comme si la bête dormait toujours en lui. Il a failli y laisser la vie. Cette parenthèse de sa vie l’a handicapé sur beaucoup de choses. Il était devenu une âme perdue entre les mains de Lucifer. Pour se sortir de cet état dépressif, il consulta des livres de psychologie qui l’ont aidé petit à petit à sortir du canevas dans lequel il s’était engouffré. Grâce aussi à l’apprentissage du Saint Coran, il s’est remis sur le bon chemin.

 

Aujourd’hui, avec le recul, il essaie de comprendre cet épisode douloureux de sa vie de jeune enfant jeté dans les pâtures de l’inconscience. Même s’il n’aime pas en parler ou bousculer l’ordre des choses. Son seul regret, c’est de n’avoir pas fait des études poussées. Il est en train de se battre actuellement pour que sa musique soit connue des mauritaniens. Tout ce qui lui manque sur le plan musical, c’est de sortir un album.

 

Il s’est essayé au Rap, au Reggae, à la Soul music. Mais il a aussitôt senti que ce n’était pas son domaine. C’est ainsi qu’il a opté pour la guitare afin de s’exprimer. A l’âge de 9 ans, il a commencé à s’exercer aux notes musicales. Un jour, son père l’entendit jouer à la maison. Il en fut impressionné. La musique est une partie de sa vie. La preuve, lorsque son père a voulu le débarrasser de ce qu’il aime, il s’est senti blessé dans son âme.

 

C’est ainsi qu’il a commencé à fuguer et à fréquenter la rue. Il deviendra par la suite danseur pour, dit-il, boucher le trou. C’était vers 1987 qu’il acquiert une notoriété en matière de danse. Par la suite, petit à petit, il commence à tester sa voix en improvisant des airs de chanson. C’est ainsi qu’est né le chanteur qu’il est à nos jours et qu’il deviendra demain. Une étoile est née.

 

Babacar Baye Ndiaye

( 28 mai, 2008 )

Sékou Yalani Kéita, directeur artistique des ‘Sardines de Conakry’

« Il faut qu’il y ait une synergie d’actions au niveau des Etats de l’Afrique de l’Ouest pour lutter contre le phénomène de la vente des enfants » 

 

Les Sardines de Conakry est un groupe de théâtre d’origine guinéenne qui était de passage à Nouakchott, dans le cadre d’une tournée sous-régionale, pour y jouer ‘Ma Famille’ ce mardi 20 mai au CCF. Cette pièce créée en avril 2006 est d’une plaisanterie impitoyable et d’une tendresse détonnante tout en nous poussant à réfléchir sur la place de l’enfant et de l’être âgé dans les sociétés africaines. On est plongé dans un pays dans lequel il est naturel de vendre ses enfants quand on a du mal à finir la fin du mois et où l’on peut les racheter parfois aussi pour une fête de famille par exemple. Nous nous sommes entretenus avec Sékou Yalani Kéita, directeur artistique et en même temps comédien du groupe de théâtre ‘Les Sardines de Conakry’ pour qu’il ne parle un peu de ce phénomène de la vente des enfants notamment en Afrique de l’Ouest. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Quel est le message que vous avez voulu faire passer avec cette pièce ‘Ma Famille’ qui parle de la vente des enfants en Afrique ? 

Sékou Yalani Kéita : On voulait monter une pièce de théâtre sur la vente des enfants et ça a coïncidé à une campagne de sensibilisation de l’Unicef/Guinée Conakry sur la traite des enfants. Le metteur en scène (José Renault, Ndlr) étant en France, il avait déjà monté ce spectacle. Ce dernier nous a proposé un spectacle sur ce thème et on a monté ce projet. Lorsqu’on a amené ce projet au niveau de l’Unicef, on nous a soutenus. Avec le centre culturel franco-guinéen de Conakry, on a monté le spectacle. On a fait des tournées dans les établissements scolaires pour sensibiliser les gens parce que la traite des enfants gagne du terrain en Afrique. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on savoir ce qui a vous concrètement amené à mettre en scène cette pièce ? 

Sékou Yalani Kéita : Nous avons constaté que la traite des enfants est en train de gagner du terrain en Afrique. En Guinée, par exemple, on a failli même brûler une femme à cause de ça, le lendemain de la fête de ramadan parce qu’elle avait pris les enfants de ses voisins avec ses enfants. Ils allaient saluer un de leurs parents comme ça se fait durant les fêtes chez nous. Les gens pensaient qu’elle allait prendre les enfants. On a brûlé sa voiture. On l’a frappé. 

  

Le Rénovateur Quotidien : Et vous estimez donc que les artistes ont un grand rôle à jouer dans le domaine de la sensibilisation en ce qui concerne ce fléau qui est en train de gagner du terrain sur le continent africain ? 

Sékou Yalani Kéita : Un rôle très, très important parce que déjà ce qu’on fait dans les écoles a porté ses fruits. Les élèves ont compris. Ils ont posé des questions pour savoir vraiment c’est quoi la traite des enfants. C’est quelle forme ! On a pu discuter avec eux et les expliquer très clairement ce que c’est la traite des enfants. On croit que ça peut porter quelque chose. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Par rapport à la traite des enfants, où en est-on actuellement et ne pensez-vous pas avec l’ampleur de ce phénomène qu’il devrait y avoir une synergie d’action au niveau des Etats de l’Afrique de l’Ouest ? 

Sékou Yalani Kéita : Euh…ça évolue très vite. Ça part à une vitesse de croisière. En Guinée par exemple, la traite des enfants, l’enlèvement des enfants est un phénomène très développé. Tout le temps, les enfants disparaissent et on les rattrape souvent au niveau des frontières. On enlève aussi les enfants pour les amener dans les plantations de cacao en Côte d’Ivoire. C’est vraiment un fléau ! Mais comme vous avez dit tout à l’heure, il faut qu’il y ait une synergie d’action au niveau des Etats de l’Afrique de l’Ouest pour lutter contre le phénomène de la vente des enfants. C’est le bouleau des hommes politiques, des gouvernements. Ce que nous pouvons,  nous les artistes,  c’est de sensibiliser. Si les gouvernements se consultent entre eux, je pense qu’ils peuvent faire quelque chose pour lutter contre la traite des enfants. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous avez joué aussi au Bénin où la traite des enfants est très développée. Est-ce que vous avez réussi à faire comprendre votre message ? 

Sékou Yalani Kéita : Au Bénin, l’Unicef avait amené 100 enfants pour suivre notre spectacle. Nous pensons que s’ils sont là, c’est parce que le message les intéresse. Dès qu’ils ont vu l’affiche qui portait sur la traite des enfants, ils ont acheté 100 places pour amener les enfants suivre le spectacle. A la fin, ils étaient très contents en estimant que c’était une bonne pièce qui mérite d’aller partout pour sensibiliser les gens sur la traite des enfants. 

  

Le Rénovateur Quotidien : Après avoir sillonné presque toute l’Afrique de l’ouest, pensez-vous que votre message a été entendu ? 

Sékou Yalani Kéita : Bien sûr ! On espère aussi que le message sera retenu par tout un chacun et qu’on essayera de bannir ce fléau qui gagne du terrain sur notre continent. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Et au niveau de votre pays, est-ce que des actions ont été menées pour contrecarrer ce phénomène des temps modernes ? 

Sékou Yalani Kéita : Oui ! L’Unicef est en train de travailler dessus et mène vraiment une forte campagne de sensibilisation contre la traite des enfants.

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Le Rénovateur Quotidien : Saviez-vous que la traite des enfants existe aussi en Mauritanie ? 

Sékou Yalani Kéita : On n’a pas pu discuter avec les gens. On devait venir dimanche (18 mai, Ndlr) à 11 heures. On est venu lundi (19 mai, Ndlr) finalement à 3 heures du matin. On a lu dans un journal (City Magazine, Ndlr), on parle des talibés dedans. On s’est rendu compte que la traite existe vraiment en Mauritanie aussi. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous éclairer un peu sur ‘Les Sardines de Conakry’ ? 

Sékou Yalani Kéita : Les Sardines de Conakry sont en fait nées en 1999 à la faveur d’un atelier organisé par l’Alliance franco-guinéenne de Conakry de l’époque. Il y avait un représentant de chaque troupe sur Conakry. A la fin de la création, on a pu monter une pièce de Williams Shakespeare (le conte d’hiver) qui fut un bon spectacle. Nos amis français qui étaient là ‘Cartoons Sardines de Marseille’ nous ont surnommés ‘Les Sardines’ pour mettre un pont entre la Guinée et Marseille. On a pu faire une tournée sous-régionale en 2000. C’est eux qui nous ont proposés de nous faire appeler ‘Les Sardines de Conakry’. 

  

Le Rénovateur Quotidien : Quel bilan faites-vous de vos 9 ans d’existence sur la scène théâtrale guinéenne et africaine ? 

Sékou Yalani Kéita : C’est très positif. Depuis la création de notre troupe théâtrale, on a pu faire une tournée sous-régionale en 2000. On a fait deux tournées en France. On est passé presque à tous les grands festivals africains. En 2008 encore, nous sommes en tournée sous-régionale. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Sous Sékou Touré, la Guinée fut un grand pays de culture. Est-ce qu’il l’est toujours ? 

Sékou Yalani Kéita : Il n’y a pas une politique culturelle en Guinée depuis la mort de Sékou Touré. Lui, son truc, c’était la culture. Il a tout mis sur la culture. C’est un burkinabé qui nous a dit, le professeur Jean-Pierre Guinganné, qu’on a connu l’Afrique de l’Ouest grâce à la musique guinéenne. Nous, le théâtre, c’est déjà une passion. J’aime ça. Je veux faire ça toute ma vie. Dire qu’on va gagner quelque chose dedans, c’est autre chose. C’est peut-être après. La culture, sans la culture, on ne peut pas parler de développement d’un pays. 

 

Propos recueillis par 

Babacar Baye Ndiaye 

  

 

( 28 mai, 2008 )

Monza:Le Président 2 la Rue Publik

Son véritable nom, c’est Kane Limam. «Comme l’imam de la mosquée », tient-il à préciser sur un air bouffon et détendu. Il est habillé comme un petit maure. Cela veut dire que vous êtes un imam. «Non, je ne suis pas un imam. C’est mon prénom, Limam. Voilà. » Mais il est plus connu sous le nom de Monza. Un nom assez bizarroïde et d’ailleurs qu’est-ce que c’est. «C’est un pseudo, un nom d’emprunt, un nom d’artiste. Pourquoi Monza ? Parce que je cherchais un nom qui pouvait refléter l’être noir en tant que personne. Dans mes recherches, j’ai vu qu’en 1770, il y avait dans les Caraïbes une prison, une sorte d’escale, un cachot où passaient des esclaves avant d’être amenés au marché des esclaves. Ce cachot s’appelait Monza. C’est un nom qui m’a marqué et je l’ai adopté. Après, il y a eu des similitudes avec le grand circuit automobile Monza. Il y a des sociétés qui s’appellent aussi Monza. C’est une coïncidence, je ne sais pas ! En tout cas moi, c’est plus par rapport à ce cachot d’esclaves. Sinon Monza veut dire : Musique Originale Native de la Zone Authentique. » 

Monza, comme il l’a rappelé lui-même, a commencé à faire de la musique Rap proprement dite à partir de 1997. «Mais, je l’ai commencé en 1995 », souligne-t-il. Depuis quelques jours, il a enterré sa vie de célibataire. Au fait, comment l’a-t-il connu ? «Ben ! On s’est rencontré ici à Nouakchott. Elle est française. Elle est venue travailler en Mauritanie. On s’est rencontré et(il respire bien) puis voilà. » Mais dans quelles circonstances ? «Disons qu’on s’est côtoyé un peu et puis cette relation est née. » Son nom ? «Je veux garder le nom de ma femme pour moi à l’opinion publique qui n’a rien à savoir du nom de ma femme. » Ah bon ! «Si vous voulez, elle s’appelle Aïchétou Kane. » Un prénom musulman. Est-ce qu’elle s’est converti à l’Islam ? «Ça personnellement, c’est une question à laquelle je ne voudrai pas répondre. » Pensez-vous à prendre la nationalité française puisque vous avez épousé une française ? «Jamais de la vie ! Je ne pense pas que j’ai besoin de la nationalité française. Je suis mauritanien. Je compte le rester. Je sais que beaucoup de gens peuvent le penser. En se mariant avec une occidentale, ça peut faciliter beaucoup de choses. Mais je pense déjà en tant qu’artiste mauritanien, je me dois de représenter mon pays avec ma nationalité et ma fierté aussi de mauritanien. Jamais je ne changerai de nationalité. » C’est vrai que tu es marié maintenant. Mais aussi, tu es chanteur célèbre souvent courtisé par les jeunes filles. Comment vas-tu gérer ta vie de couple ? «S’il s’agit de vie de couple ou de vie de famille, c’est déjà une responsabilité du moment qu’on se lève pour se marier, c’est parce qu’on a envie de ça, de stabilité. Je sais où vous voulez en venir. Je sais que les artistes ne tiennent pas leurs ceintures comme on dit. Moi, je ne suis pas de ces genres-là. Je ne veux pas être de ces genres-là. Je vis avec une femme. Je l’aime. Elle aime. Je la respecte et le respect, c’est la base de tout. » Monza polygame ? Monza se lancer dans la polygamie ? «Non ! Ça ne fait pas partie de mes principes. » On vous a tiré par les oreilles ? «Non ! Pas du tout. Chez moi, c’est moi qui porte la culotte(éclats de rire). » 

En juin 2004, il sort ‘Président 2 la Rue Publik’ et en juillet 2007 ‘Incontextablement’. Il a participé aussi à de nombreuses compilations : ‘bloc partie 2’ de Dj Manitou, ‘l’art de la RIM’(1ier compil de Rap mauritanien), ‘Egotripscratchness’ de Dj Gee Bayss, ‘Out Her’ sorti en Allemagne avec la participation entre autres de Tiken Jah Fakoly, Awadi, ‘African Rebelles Music’. Actuellement, il est en train de préparer un 3ième album qui va s’appeler ‘Motus bouche cousue’ prévu en 2009.

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Il se définit comme étant ‘Le Président 2 la Rue Publik’. «Un jour, on(il était avec quelqu’un d’autre) a vu une rue privée marquée quelque part. J’ai barré ‘privé’ et à la place j’ai mis ‘publik’. Sinon pourquoi Président 2 la Rue Publik ? Déjà, je suis un observateur de ce qui se passe, de ce que fout la République, je dis bien la République. Dans ce que je fais, il y a cette vision de la République. D’un autre coté aussi, comme le Rap vient de la rue, je fais une petite ‘provocation’ linguistique en déformant cette République en rue publique et faire un hommage à la rue d’où vient le Rap et le Hip Hop. » 

Il est souvent taxé à tort ou à raison d’être l’intello des rappeurs mauritaniens. «Je ne sais pas mais les gens le disent c’est peut-être vrai. Personnellement, je ne conçois pas cette idée-là que je suis l’intello du Rap mauritanien. Non ! Je dirai que je suis un artiste qui dit ce qu’il pense. » 

Est-ce qu’aussi que vous êtes un homme hautain ? Mais aussi quelqu’un de très têtu ? Un despote en quelque sorte qui n’aime pas qu’on le contrarie. D’ailleurs, vous ne prenez que des décisions unilatérales ? «Non ! Je dirai que j’ai défaut : c’est d’être perfectionniste. Que ce soit dans un groupe, un collectif, un projet, dans une action lambda, j’insiste beaucoup sur la clarté des choses, sur la perfection et sur la qualité pour qu’il n’y ait pas de distance ou d’amalgame. Certaines personnes avec qui je travaille n’ont pas de recul sur certains petits détails. Pour eux, ce n’est pas grave, on peut passer. Pour moi, tant que ce n’est pas parfait, on ne peut pas passer. Même si personne n’est parfait. » 

Le micro représente beaucoup de choses pour lui. C’est un instrument par lequel, il fait passer sa pensée, son état d’esprit, un message pacifique. Pour lui, c’est un instrument par lequel il véhicule un message d’unité. Pour autant, on le reproche d’être un toubab. La preuve, il ne chante qu’en français surtout de la part d’un poular comme lui. «Je ne suis pas un toubab. Je suis un hall poular. Je suis un Kane. Je viens d’une famille maraboutique. Si aujourd’hui, je rappe en français, c’est parce que dans ma vision, ce que j’exprime, je voudrai l’exprimer à un public beaucoup plus large. M’exprimer en poular, il n’y aura que mes parents poular qui vont me comprendre alors que si je m’exprime en français, je sais que mes parents poular me comprendront puisque beaucoup d’entre eux ont fait l’école(…) Par contre, je ne chanterai en poular quand il faudra chanter en poular. Par exemple, j’ai traduit la déclaration universelle des droits de l’Homme en poular pour l’intérêt de la communauté et pour qu’ils puissent aussi comprendre leurs droits. De même que les soninké, les wolofs puissent avoir cette déclaration dans leur langue maternelle. Pour des choses comme ça, je suis prêt à chanter en poular. Je ne suis pas ethniste. Je suis universaliste. » 

Monza, c’est aussi un homme ambitieux. Il rêve même d’exporter le Rap Mauritanien. Mais «il y a des choses qui se font ici très mal. Je dirai aussi que le monde culturel de la Mauritanie ne se rend pas compte du potentiel qu’il y a ici. Mon ambition première, c’est de faire prévaloir la Mauritanie à l’extérieur pour qu’un jour dans les informations qu’on parle de la Mauritanie autrement que ce que nous nous entendons comme par exemple on a tué 4 touristes français, on a arrêté des salafistes. Ce n’est pas cette vision de la Mauritanie que je voudrai montrer.  Je voudrai plutôt montrer une Mauritanie positive, une Mauritanie avec des talents, des potentiels. Voilà pourquoi je vais essayer avec l’aide de certaines personnes ici monter un bureau export de la musique c’est à dire essayer d’être en contact avec des gens à l’extérieur pour faire valoir les artistes mauritaniens. »   

Il fait partie aujourd’hui de la 1ière génération de rappeurs mauritaniens. Son regard sur le Rap mauritanien est teinté d’optimisme. «Le Rap mauritanien est en train d’éclore. Le Rap est en train de sortir de l’ombre. mais le Rap mauritanien a aussi un gros problème. Il y a beaucoup de jalousie et d’hypocrisie entre les artistes alors qu’on devrait avoir plutôt un esprit de communion et d’harmonie pour que ce mouvement ait une base solide. C’est dommage qu’il y ait une partie de cette communauté de Rap qui sabote mais heureusement qu’il y a quelques jeunes qui refusent et essaient de se battre pour qu’on reconnaisse le Rap en Mauritanie. » 

Pas la peine de lui poser la question sur les jeunes qui l’impressionnent ou essaient comme il dit de se battre pour l’éclosion du mouvement Hip Hop en Mauritanie. «Je ne veux citer de nom parce que quand je cite quelqu’un, ça peut amener des histoires. Je sais quand même qu’il y a des groupes de Rap mauritanien que je respecte beaucoup pour leur attitude et surtout pour leur travail. » 

A ses yeux, ce qui manque au Rap mauritanien, c’est d’avoir une bonne diffusion. «Il faut qu’il y ait des espaces où on peut diffuser du Rap mauritanien, des points de distribution des produits mauritaniens et aussi une instance de protection des œuvres des artistes mauritaniens. » 

Si un jour, le Président de la République Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi l’appelle et lui fait part de son intention de lui confier le ministère de la culture, il lui répondrait sans réfléchir : «Je ne peux pas porter une casquette de ministre parce que parce que je n’ai pas la capacité pas intellectuelle mais  la capacité morale car un ministère c’est des pots de vin et moi je ne veux pas approcher ça. Par contre, si on me proposait aujourd’hui de venir travailler au ministère de la culture en tant que coopérant, monteur de projet, organisateur événementiel, je viendrais travailler gratuitement avec certaines garanties. » 

 

 Babacar Baye Ndiaye 

 

    

( 22 mai, 2008 )

Gérard Tolohin, metteur en scène

« Quand une société à laquelle vous appartenez vous exclut, vous perdez toute racine »

Targuiya, c’est d’abord un hymne à la paix. C’est aussi l’histoire d’une jeune fille touareg de 17 ans aux prises avec les tourments de la guerre et de l’amour. Une fois l’orage passé, elle met au monde un enfant de père inconnu, un enfant de l’amour en temps de guerre. Chassée par les siens, sans souvenir précis, elle erre dans le désert en compagnie de la mystérieuse Houriya, femme aux pouvoirs infinis, qui va l’aider à remonter le temps jusqu’au puits de la dernière étape qui sera aussi celui de l’ultime solitude….

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on savoir les raisons qui vous ont poussé à mettre en scène ‘Targuiya’ ?

Gérard Tolohin : D’abord, c’est une pièce qui a été écrite par un mauritanien (Moussa Diagana, Ndlr) en 2000 et que j’avais déjà mis en scène il y a 4 ans de cela. Je suis resté un peu attaché à cette pièce parce qu’elle touche l’âme mauritanienne même et les fibres sentimentales. J’avais l’impression en travaillant cette pièce-là, on découvrait à peu près certains côtés cachés du peuple mauritanien. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Lorsque vous parlez d’âme mauritanienne, plus précisément, vous faîtes allusion à quoi ? 

Gérard Tolohin : Par exemple aux sentiments, à tout ce qui est de l’ordre du cœur, à tout ce qui se rapporte à la sensibilité. Ce n’est pas tous les jours que les gens abordent ces thèmes là. J’ai trouvé que c’était un aspect assez important de la pièce. C’est pourquoi, je tenais à revoir, à mettre encore en scène cette pièce. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Cette pièce tourne autour de ‘Targuiya’. Qui est-elle ? 

Gérard Tolohin : Targuiya, en réalité, c’est une fille touareg qui a 17 ans et qui est tombée enceinte. C’est une fille qui a eu un enfant illégitime. Elle a été pour cela chassée de sa tribu. On a plus voulu d’elle. Elle erre donc dans le désert avec Houriya qui est la vierge éternelle. Celle-ci va l’aider à remonter le temps c’est à dire à nous parler ce pourquoi elle en est arrivée là : pourquoi, on l’a chassé. Pourquoi, on l’a condamné à une errance sans fin. C’est Houriya qui va l’aider à remonter le temps et par-là nous faire comprendre comment cela s’est passé. Quelles sont les causes de sa condamnation et de son errance actuelle ? 

 

Le Rénovateur Quotidien : On a vu aussi qu’elle ne cessait de se culpabiliser comme si elle avait commis un acte infâme ? 

Gérard Tolohin : Oui ! Parce que psychologiquement, ce n’est pas évident ! Quand une société à laquelle vous appartenez vous exclut, vous perdez toute racine. Evidemment, c’est une fille qui se reproche beaucoup de choses parce que ce n’est facile d’être exclu et personne ne peut le supporter. Par conséquent, son exclusion l’a complètement ébranlé et en même temps, c’est cette exclusion qui va l’amener à retrouver la solitude c’est à dire à travers le puits de la dernière étape. C’est là où elle va se retrouver seule face à elle-même. C’est à dire à retrouver cette paix qu’elle cherchait.

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Le Rénovateur Quotidien : Le collier à perles bleues, l’enfant, la chamelle, la puisette, le puits…sont autant de symboles. Mais en réalité que représentent-ils dans l’imaginaire de Targuiya ? 

Gérard Tolohin : Il y a beaucoup de passages que Moussa Diagana a puisés dans le Saint Coran. Quand on parle de puits de la dernière étape, on fait allusion à l’eau. L’eau c’est la vie. En même temps, nous sommes en plein désert et on sait quel est le symbole d’un puits dans un grand désert. Le puits c’est d’abord le symbole de la vie. Le puits de la dernière étape c’est à dire là où elle va boire une dernière fois probablement, là où elle va retrouver la paix. La paix quand elle est éternelle, c’est certainement la mort ou la folie. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous qui avez mis en scène cette œuvre, pouvez-vous nous dire comment Targuiya en est arrivée à être une fille déchirée par la vie et notamment par son passé ? 

Gérard Tolohin : Euh…d’abord, ce n’est pas facile à 17 ans de tomber enceinte hors mariage. Dans nos sociétés, c’est un contresens même. Elle savait elle-même qu’elle s’était déjà condamnée d’office et qu’il n’y avait pas d’autres portes de sortie que l’exclusion, la mort ou la solitude. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’on peut comprendre par-là, vous avez voulu réactualiser un thème aussi important que la grossesse hors mariage ? 

Gérard Tolohin : Que ce soit la grossesse non désirée ou toute autre chose, c’est difficile dans nos sociétés africaines d’être révolutionnaires. On dit souvent ‘malheur par qui vient le scandale’. Nos sociétés ont certaines valeurs et tout ce qui est brusque ou révolutionnaire est très mal accepté dans nos sociétés traditionnelles. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Targuiya n’est-elle pas à la limite victime de son amour, d’un amour avec un homme que tout séparait ? 

Gérard Tolohin : Oui ! En réalité, l’histoire se déroule dans la société touareg qui est en pleine guerre d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui avec la rébellion au Niger, au Mali. Lorsque Moussa Diagana écrivait ce roman, il était représentant du Pnud au nord du Mali. En côtoyant ces touaregs-là, il a eu l’inspiration d’écrire ce roman. C’est un peu une rébellion que d’aimer en temps de guerre. C’est une provocation de parler d’amour alors que les gens se tuent. En réalité, Targuiya c’est une révolutionnaire. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Mais aussi une fille malheureuse ? 

Gérard Tolohin : Elle est malheureuse en même temps elle préfère cela. Pour elle, sa condition c’est d’être malheureuse. Il y en a ceux qui pensent que le malheur ça nous fait exister alors que le bonheur nous ennuie. Par-là, en se rebellant, en souffrant, elle existe. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Ce qui est aussi fascinant dans l’œuvre de Moussa Diagana, ‘Targuiya’, c’est qu’elle met à nu les atrocités de la guerre ? 

Gérard Tolohin : Quand on est confronté à la guerre, ce n’est pas évident. C’est toute une société qui se remet en cause. Les principes évidemment n’ont plus de sens. Ce qui compte généralement, c’est de survivre et là bien sûr il y a des ouvertures par lesquelles certaines personnes revendiquent ou ne veulent plus accepter l’ordre établi. Pour ces personnes, l’ordre établi ne conduit nul part, ça conduit à la guerre. Donc, il y a des contestations qui naissent de toute part. Lorsqu’il y a un conflit qui naît dans une société, c’est clair qu’il y a plus ou moins de confusions qui naissent. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Que représente le bleu de méthylène dans la société touareg ? 

Gérard Tolohin : Les touaregs, on les appelle souvent les ‘hommes bleus’. Le bleu probablement c’est la pureté, le ciel, l’infini…Vous savez quand on est dans le désert, quand vous levez la tête, vous ne voyez que le bleu, le ciel et le sable. Chez les touaregs, selon certaines légendes, c’est le bleu de méthylène qui t’attire beaucoup plus de paix, de bonheur, de chance, de quiétude, l’éternité. Quand vous allez au Niger, dans la région d’Agadès où les touaregs vivent, vous allez remarquer que la couleur est non seulement aimée et désirée par les femmes mais aussi par les hommes. Dans les turbans, les boubous ou les voiles, c’est la couleur bleue qui est la plus utilisée. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Dans ce roman, l’auteur a mis en exergue l’amour. L’amour par rapport à l’environnement et l’amour par rapport aussi aux hommes. 

Gérard Tolohin : Souvent, certains s’imaginent peut-être que certains africains sont différents des autres. Non ! Ils ont aussi leurs sentiments, des choses  qu’ils aiment. Ils sont comme tout le monde. Même si parfois les gens sont trop discrets. Dans leurs sentiments, ils ne sont pas trop expressifs mais au fond d’eux-mêmes il y a un cœur qui bat. Moussa Diagana, c’est quelqu’un qui essaie quand même de dire des choses que peut être tout le monde n’ose pas dire. Les occidentaux sont souvent étonnés lorsqu’un africain leur parle d’amour. Je n’ai jamais compris pourquoi les Africains n’ont pas l’habitude de s’exprimer. C’est des gens très pudiques, très réservés. Dans la société touareg, c’est vraiment la pudeur. C’est comme en Mauritanie où les gens sont très pudiques surtout côté sentimental, les gens n’osent pas s’exprimer.

 

 Le Rénovateur Quotidien : En mettant en scène ‘Targuiya’, n’avez-vous pas eu la sensation de retourner aux sources en l’occurrence le Niger qui est votre pays natal ? 

Gérard Tolohin : Oui, c’est vrai ! On cherche toujours à retrouver son enfance, ses origines. Je ne me suis jamais posé la question mais je crois que ‘oui’. ‘Targuiya’, ça me rappelle le Niger, le pays, l’enfance. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Et votre pays vous manque-t-il ? 

Gérard Tolohin : C’est compliqué ! Euh…oui et non ! Parce qu’entre temps, il y a eu d’autres amours. Oui, c’est vrai ça me manque mais ce n’est pas mortel ! Non, je peux survivre à ce manque là ! 

 

Propos recueillis par 

Babacar Baye Ndiaye 

ducdejoal@yahoo.fr 

 

 

 

 

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