( 10 janvier, 2011 )

El Hussein Dieng, SG de l’IRA-Mauritanie sur le verdict prononcé contre ses camarades : »Nous ne le reconnaissons pas parce qu’il ne relate réellement pas les faits qui se sont produits à Arafat »

Dieng El Hussein, SG de l'IRA-Mauritanie

La justice vient de condamner à une peine de 6 mois de prison ferme et 500.000 UM d’amende contre Birame Ould Dah Ould Abeid Président de l’IRA-Mauritanie et Maouloud Ould Boubou et une peine de 6 mois avec sursis plus une amende de 100.000 UM pour Dah Ould Boushab, Ali Ould M’Bareck, Cheikh Ould Abidine et Balla Touré.

Le secrétaire général de l’Ira-Mauritanie El Hussein Dieng s’est aussitôt prononcé sur cette décision de justice. Entretien.

Cridem : Le verdict est tombé. Birame Ould Dah Ould Abeid et ses amis ont été condamnés par la justice à une peine de 6 mois de prison ferme. Quel est votre jugement ?

El Hussein Dieng : Ce verdict, nous ne le reconnaissons pas parce qu’il ne relate réellement pas les faits qui se sont produits à Arafat. Il y’a eu une autre approche qui a été faite par les autorités en charge de la justice qui voulaient, coûte que coûte, en découdre avec Birame Ould Dah.

Ce que nous avons pu comprendre, c’est que les droits de l’Homme et la démocratie marchent carrément à reculons en Mauritanie. Et c’est regrettable pour un pays qui a vraiment envie d’avancer. Nous restons fermes sur nos principes. Pour nous, ce qu’on appelle les droits de l’Homme ne sont pas négociables, c’est un terrain sur lequel nous sommes très clairs. Nous allons faire un appel et on verra la suite.

Cridem : Maintenant que Birame Ould Dah et ses amis sont emprisonnés, quelle suite allez-vous donnez à votre combat contre l’esclavage ?

El Hussein Dieng : Il y’a une chose que les gens doivent comprendre et c’est extrêmement important : un problème, lorsqu’il existe dans un pays, on ne doit pas le nier mais on doit avoir le courage de l’affronter avec une volonté politique réelle et trouver des solutions par rapport à ça. Nos amis sont victimes de cette situation.

Nous savons en ce qui concerne l’esclavage que les Harratines, les Négro-mauritaniens comme les Beidhanes ont une partition extrêmement importante pour ce combat afin de mettre un terme à ce problème d’esclavage.

Il y’a des gens qui pratiquent l’esclavage à l’intérieur du pays. Ceux-là ont envie que cette pratique perdure parce que c’est leurs intérêts. Nous avons toujours proposé par rapport à la question de l’esclavage de mettre en place une commission indépendante chargée exclusivement de cette question. Tous les esclaves doivent être libérés.

Le député de Tawassoul Jémil Ould Mansour a eu l’occasion de dire publiquement au Parlement que l’esclavage existe encore en Mauritanie. Mais, il faudrait que les gens aient le courage de l’affronter et cela est valable également pour les autres problèmes qui sont liés à l’exclusion, à l’état foncier, à l’injustice, à l’Etat civil qui est train de se poser avec acuité…

Cridem : Vous avez adressé des lettres à des chancelleries occidentales, africaines et arabes accréditées en Mauritanie de même que mis à contribution certains partis politiques et Ongs. Mais, cela n’a pas pesé sur la balance. Est-ce que votre lutte n’est pas déjà perdue d’avance ?

El Hussein Dieng : La condamnation de Birame nous confirme qu’il a toujours gêné dans ce pays de par son discours. Mais, ce discours est vrai et partagé même au niveau des sphères de l’Etat. Nous rencontrons des autorités nuit et jour qui disent que ce que dit Birame est effectivement vrai. A la place de l’Etat, nous aurions pris ce qu’il y’a d’essentiel dans son discours et essayer de l’étudier, d’en faire vraiment un programme pour les populations.

C’est ce que le gouvernement devait faire. Nous considérons tout simplement que Birame est parti en voyage. Parce qu’il nous a habitués à cela. Qu’il va revenir très bientôt et très fort. Le jour où il sortira, ce jour-là, on organisera un grand meeting à Nouakchott pour montrer que la bataille n’est pas perdue.

Cridem : Quelle est l’invitation que vous adressez aux pouvoirs publics ?

El Hussein Dieng : L’esclavage existe bel et bien en Mauritanie. Mohamed Ould Abdel Aziz et son gouvernement doivent prendre ce problème par les deux mains et de l’aborder courageusement. Mohamed Ould Abdel Aziz a été élu pour ça. Nous déplorons le fait que certains partis politiques ne se soient pas prononcés sur cette situation comme Adil ou l’Upr qui a mis en place une commission des droits de l’Homme qui n’a rien fait dans ce sens.

Nous aurions aimé que le Président de la République installe une commission indépendante chargée exclusivement de lutter contre l’esclavage et ses séquelles. Birame Ould Dah n’est pas contre les intérêts de la Mauritanie. Nous déplorons le silence des oulémas qui sont en grande partie complices de la situation dans laquelle nous sommes. Nous sommes en train de vivre la cherté des prix.

Dans les mosquées, dans les khotbas, au lieu qu’on évoque les problèmes des populations, on évoque des problèmes antérieurs, qui nous dépassent, qu’on ne vit même pas en Mauritanie. Le Président de la République avait proposé de réformer la justice. Mais, un pays, il faut qu’il soit stable pour le développer. Mais, jusqu’à présent, on n’a pas vu ces réformes judiciaires qu’il avait promises.

Propos recueillis par Babacar Baye Ndiaye pour Cridem

( 5 septembre, 2010 )

MAMADOU SARR, secrétaire exécutif du FONADH à propos des réfugiés au Mali

« S’il y a retard dans leur retour, c’est essentiellement au niveau du gouvernement mauritanien qui doit prendre des mesures diligentes »sarrfonadh.jpg

Deux ans après le début des opérations de rapatriement des réfugiés mauritaniens vivant au Sénégal, celles concernant les réfugiés au Mali tardent à être démarrées. Du coup, on s’interroge déjà si leur retour aura lieu ou pas.

Parce que, jusqu’à présent, le gouvernement mauritanien n’a pas encore engagé des démarches diplomatiques visant à entamer le processus de rapatriement des réfugiés mauritaniens établis sur le territoire malien. Et aux yeux de Mamadou Sarr qui est le secrétaire exécutif du FONADH, l’Etat mauritanien doit prendre des mesures diligentes afin que nos compatriotes qui sont au Mali puissent rentrer et retrouver leurs droits dans le cadre d’un retour organisé.

Le Rénovateur Quotidien : Les opérations de rapatriement des réfugiés du Mali ne sont pas encore à l’ordre du jour. Qu’est-ce qui explique cette lenteur ?

Mamadou Sarr : Effectivement, au sujet des réfugiés qui sont restés au Mali, rien encore n’a été décidé. Il y a eu déjà un recensement qui a été fait. Mais, tant qu’il n’y a pas un accord triparti entre la Mauritanie, le Mali et le HCR, ces compatriotes ne peuvent pas revenir dans leur pays.

Toutefois, nous continuons à poser le problème pour que, réellement, le traitement qui a été donné aux réfugiés qui étaient au Sénégal, le soit avec ceux qui sont au Mali. C’est regrettable de constater que jusqu’à présent, rien n’a été fait par rapport à leur retour. Les réfugiés qui sont au Mali sont au nombre 15.000 et beaucoup d’entre eux veulent rentrer.

Le Rénovateur Quotidien : A quel niveau, la situation traine-t-elle ? Au niveau du gouvernement mauritanien ? Du HCR ? Ou du gouvernement malien ?

Mamadou Sarr : Elle traine au niveau du gouvernement mauritanien. Dans ce genre de problèmes, c’est le gouvernement mauritanien qui devrait mener les démarches nécessaires. Le HCR, c’est une institution des Nations Unies qui ne peut rien décider par rapport à cette question.

C’est le gouvernement, comme il l’a fait au niveau du Sénégal, qui devrait inciter à trouver une solution dans la mesure où toutes les autorités reconnaissent que ce problème a existé, que la déportation en 1989 a bien eu lieu dans des conditions que tout le monde connait.

Aujourd’hui, le premier pas qui a été fait au niveau du Sénégal devrait l’être au niveau du Mali. S’il y a retard dans leur retour, c’est essentiellement au niveau du gouvernement mauritanien qui doit prendre des mesures diligentes afin que nos compatriotes au Mali puissent retrouver leurs droits dans le cadre d’un retour organisé.

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on comprendre par là que le régime de Mohamed Ould Mohamed Ould Abdel Aziz est moins engagé que celui de Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi par rapport à cette question ?

Mamadou Sarr : Ce qu’il faut comprendre, c’est que Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi a fait un grand pas en reconnaissant, de manière officielle, ce qui s’est passé durant les années de braise. Il faut reconnaitre cela et qu’en plus, il y a eu un processus qui a été commencé avec lui en 2008 pendant qu’il était Président de
la République.

Il a lancé le premier jalon. Mais en outre, il faut reconnaitre qu’avec l’arrivée de Mohamed Ould Abdel Aziz, les choses ont continué. A ce niveau, je pense que chacun a joué son rôle par rapport à cette question. Si après le coup d’Etat du 6 août 2008, il y avait eu arrêt du processus, c’est ce qui allait être dommageable.

Aujourd’hui, 19.000 de nos compatriotes qui étaient au Sénégal sont rentrés. On peut dire qu’il y a eu un effort par rapport à cela. Même s’il y a des insuffisances, on peut dire que le processus de retour, une fois amorcé, a continué.

Le Rénovateur Quotidien : Depuis le 31 décembre 2009, les opérations de rapatriement assisté du HCR ont pris fin. Le fait que cette institution se retire vous rassure-t-il par rapport aux opérations de rapatriement dont le chapitre semble clos ?

Mamadou Sarr : Non, le chapitre n’est pas clos ! Au niveau du HCR, il y a un processus. Le premier processus, c’était un processus assisté. Ce processus n’est pas définitivement arrêté. Seulement, il fallait que la commission tripartite se réunisse pour voir et éventuellement analyser la situation.

Mais, à ce niveau, jusqu’à présent, la commission ne s’est pas encore réunie. Donc, le processus en tant que tel n’est pas arrêté. Il est arrêté par rapport à la première approche. Nous pensons que, dans les meilleurs délais, la commission tripartite va se réunir.

Et d’autres processus vont être enclenchés. Tant que cette commission ne s’est pas encore réunie, on ne peut pas enclencher un autre processus. Aujourd’hui, ce qui est sûr, c’est qu’il y a une forte demande de la part de ceux qui sont restés au Sénégal notamment dans les grandes villes. On dénombre parmi eux des fonctionnaires qui veulent rentrer.

Le Rénovateur Quotidien : Au sujet de l’intégration effective de tous les fonctionnaires et agents de l’Etat qui ont été illégalement radiés de la fonction publique, la manière dont elle est gérée par le pouvoir en place, vous semble-t-elle répondre à vos préoccupations et celles des victimes ?

Mamadou Sarr : L’approche qui a été utilisée pour les fonctionnaires de l’Etat me parait bonne. On peut dire que c’est une commission dirigée par le directeur de la fonction publique qui a été désignée au niveau du Conseil des ministres pour essayer de piloter ce dossier.

La manière dont les recensements ont été menés nous satisfait dans la mesure où on a essayé de faire des recensements aussi bien au niveau des agents et fonctionnaires qui sont en Mauritanie et au niveau de ceux qui sont à l’extérieur. On a quand même tenu en compte toutes nos préoccupations à savoir que toutes les victimes soient recensées. Maintenant, il s’agit de savoir comment le dossier va être traité au niveau de cette commission.

Il faut savoir aussi que ce n’est pas seulement les fonctionnaires et agents de l’Etat qui sont concernés. Il y a aussi d’autres travailleurs qui ont servi au sein de certaines entreprises nationales comme la SNIM, la SOMELEC ou comme d’autres sociétés. Ces personnes n’ont pas été prises en compte. Nous espérons qu’elles seront rétablies. Au niveau de cette action, il faut qu’on tienne en compte les autres catégories qui ont été victimes comme les paysans et les éleveurs. Quel est le sort qui leur sera-t-il réservé ?

Quand on parle de réconciliation nationale, il faut prendre en considération tous les facteurs, les problèmes  et essayer de façon consensuelle à trouver des solutions. Telle est notre démarche et nous allons continuer à appuyer cela pour que vraiment toutes les victimes puissent être rétablies dans leurs droits. On peut dire qu’il y a un pas qui a été déjà fait.

On sent une volonté politique de régler cette question. Nous ne pouvons qu’apporter notre appui. L’ensemble des problèmes des déportés doit être pris dans leur globalité et nous pousserons les autorités compétentes à prendre en considération toutes leurs préoccupations en vue de créer un déclic.

Le Rénovateur Quotidien : Parmi les questions en suspens dans le cadre du règlement du passif humanitaire, il y a celle relative à l’ouverture d’une enquête indépendante afin de clarifier le sort des personnes portées disparues, d’identifier et de traduire en justice les auteurs. Croyez-vous que Mohamed Ould Abdel Aziz va oser franchir le rubicond en l’ordonnant par exemple ?

Mamadou Sarr : Quand un Président de la République reconnaît qu’il y a eu une situation, cela nous réconforte. Aujourd’hui, je crois qu’aucun mauritanien n’ignore ce qui s’est passé. La meilleure solution, c’est d’avoir le courage de poser le problème. C’est pourquoi nous disons que le passif humanitaire reste aujourd’hui un problème pendant.

Nous estimons que la meilleure approche, c’est de mettre en place une commission d’enquête indépendante qui disposera de toutes ses prérogatives pour faire la lumière de ce qui s’est passé. Les coupables doivent être jugés. Quand nous demandons qu’ils soient jugés, cela ne veut pas dire qu’on demande à ce qu’on leur coupe la main. Tel n’est pas notre objectif. Notre objectif, c’est que plus jamais, de telles choses ne se passent en Mauritanie.

Le seul moyen de le faire, c’est que les victimes sentent que les bourreaux ont été jugés. C’est notre approche et nous continuons à le faire. On a donné « quelque chose » aux veuves et ayants droits mais nous estimons que ce n’est pas suffisant, en tout cas, pour régler le problème du passif humanitaire.

Même le Président de la République doit être conscient que cela ne règle pas fondamentalement le problème parce que si tel était le cas, la question serait réglée depuis très longtemps. Pour nous, le devoir de mémoire est très important, le devoir à la vérité c’est-à-dire mener des investigations. Cette commission doit être mise en place. Mais, essayer de rester dans le flou ne réglera pas fondamentalement cette question.

C’est pour cette raison que nous insistons sur la mise en place de cette commission indépendante pour que réellement ce problème du passif humanitaire comme le problème des victimes des évènements de 1989. Par rapport à ce dernier point, on a mis en place une commission chargée de statuer sur la situation des déportés. Pourquoi ne pas avoir la même approche par rapport au passif humanitaire ?

Aujourd’hui, le seul moyen de permettre aux mauritaniens de se réconcilier, c’est de mettre en place cette commission qui va faire toute la lumière et trouver une solution idoine à ce problème.

Le Rénovateur Quotidien : Concrètement, qu’est-ce qui retarde la mise en place de cette commission d’enquête indépendante ?

Mamadou Sarr : Je n’ai pas d’informations précises là-dessus. Bientôt, nous allons demander à rencontrer le Président de la République. Je tiens à rappeler que le jour de sa démission (pour se présenter à l’élection présidentielle du 18 juillet 2009, Ndlr), il nous a reçus et nous lui avions expliqué l’ensemble de nos préoccupations par rapport au passif humanitaire, aux déportés, à l’esclavage, à l’impunité, à la corruption et surtout au problème des terres.

Cet aspect foncier pose un sérieux problème. Aujourd’hui, il est élu. Nous allons le rencontrer pour voir l’état d’avancement de ces dossiers. Il y a certains pas qui ont été accomplis au niveau de certains dossiers mais nous estimons que beaucoup de choses restent à faire. Donc, aujourd’hui, étant lu, il doit être en mesure, par rapport à nos préoccupations, de pouvoir donner des réponses. Nous pensons qu’il y va de l’avenir de la Mauritanie. Déjà, il y a une piste sur laquelle on est engagé, il faut aller jusqu’au bout.

Le Rénovateur Quotidien : Vous avez tantôt évoqué le problème foncier. Il semblerait que les rapatriés seraient installés sur des terres appartenant à des autochtones comme la communauté Harratine. Une telle situation ne risque-t-elle pas de dégénérer ?

Mamadou Sarr : Dans l’accord triparti, il était clair que les rapatriés doivent disposer de leurs biens mobiliers et immobiliers dont les terres agricoles. Mais, ce que nous sentons aujourd’hui, que surtout, au niveau de l’autorité locale, il n’y a pas une volonté de régler ce problème. Quelqu’un qui avait un périmètre qu’il a aménagé, s’il revient, il n’y a pas de raison qu’on ne lui remette pas ses terres.

Je donne l’exemple de Médina Salam. Un cas flagrant. La personne est venue s’installer sur son terrain, au lieu que l’autorité locale l’aide à ce qu’elle puisse reprendre ses terres, on lui crée des problèmes. D’abord, on l’arrête, le défère et ensuite on autorise quelqu’un d’autre à exploiter ses terres. C’est cela qui crée la frustration.

Des gens se sont accaparés des terres des rapatriés. Ce n’est pas normal et il faudrait qu’au plus haut niveau qu’on se penche sur cette question foncière sinon elle peut être grosse de tensions. Cela peut pousser les populations à réagir. Je vous rappelle qu’il y a eu une circulaire sortie au mois de mai 2009 par rapport à cette question. On est au mois de février et jusqu’à présent, cette question n’est pas encore réglée.

En tout état de cause, les rapatriés ne demandent qu’à être rétablis dans leurs droits. Malheureusement, malgré leur patience, il n’y a pas de répondant. C’est là où le bât blesse par rapport à cette question foncière.

Propos recueillis par

Babacar Baye NDIAYE          

( 20 juin, 2008 )

Opérations retour des réfugiés: Problèmes à répétitions…

Mamadou Moctar Sarr, Secrétaire Exécutif du FONADH, relève des manquements par rapport à ce qui a été convenu dans l’accord triparti signé entre la Mauritanie, le Sénégal et le HCR. Depuis le début de l’opération de rapatriement des déportés mauritaniens vivant au Sénégal, il y a officiellement 4.076 réfugiés qui sont rentrés au pays. Cependant, depuis leur arrivée et jusqu’à nos jours, ils vivent dans la précarité. Alors que l’hivernage s’est déjà installé. Ce 20 juin, sera célébrée la Journée Mondiale des Réfugiés. A cette occasion, nous en avons profité pour discuter avec Mamadou Moctar Sarr, Secrétaire Exécutif du FONADH, dans l’interview suivante, de la question des réfugiés et du passif humanitaire. 

Le Rénovateur Quotidien : Vous venez d’effectuer une visite dans les camps des réfugiés. Comment avez-vous trouvé la situation ? 

Mamadou Moctar Sarr : Effectivement, nous avons été au Gorgol, au Brakna et au Trarza dans le cadre d’une mission conjointe dont l’objet était de vulgariser le contenu de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et la Charte Africaine des Droits de l’Homme. Nous estimons que le premier devoir d’un citoyen, c’est de connaître ses droits et ses devoirs. Nous en avons profité pour visiter les sites du Brakna. La situation est très difficile. Il y a beaucoup d’insuffisances par rapport à l’accueil et à la réception des déportés. Les problèmes rencontrés sont relatifs à ceux de l’habitat. A leur arrivée, ces populations étaient logées sous des tentes en matière plastique. Avec la chaleur qu’il fait ces temps-ci, elles deviennent invivables. Et pourtant, il était prévu, dans l’accord triparti entre la Mauritanie, le Sénégal et le HCR, de construire des logements. A ce niveau, rien encore n’a été fait. Il y a aussi le problème de l’eau potable. Le HCR prévoyait 10 litres par jour et par personne. Mais, sur le terrain, la réalité est tout autre. Et cela constitue un grand handicap pour les populations ! L’autre aspect concerne l’éducation. Il y a des enfants qui sont revenus avec leurs parents. A ce niveau aussi, le problème n’a pas encore été réglé définitivement. Globalement, on peut dire qu’il y a toujours des manquements par rapport à ce qui a été convenu dans l’accord tripartite. A notre avis, les autorités doivent réagir très rapidement pour que les populations soient rassurées. Sinon, ce sera la catastrophe si aucune solution d’urgence n’est trouvée. Les déportés sont actuellement dans des abris précaires qui ne peuvent pas les protéger. 

Le Rénovateur Quotidien : Outre ces manquements que vous avez relevés dans les sites, il y a aussi le problème relatif aux terres auxquels sont confrontés les déportés rentrés au pays. 

Mamadou Moctar Sarr : Le problème des terres va au-delà du problème des réfugiés. C’est un problème qui se pose au niveau de toute la vallée. Aujourd’hui, nous avons constaté qu’il y a des spéculateurs qui veulent s’accaparer des terres. Cela est lié au retour des déportés. Nous lançons un appel solennel aux autorités de régler rapidement ce problème. Pour l’essentiel, ceux qui sont revenus sont des agriculteurs. L’écrasante majorité d’entre eux n’ont pas encore retrouvé ni leurs biens et encore moins leurs terres. Nous avons tenu des conférences de presse pour sensibiliser l’opinion nationale sur cette question et attirer l’attention des autorités. On ne peut pas comprendre que des populations qui avaient des terres soient expropriées du jour au lendemain ou courent toujours derrière leurs terres. C’est un problème crucial qui n’a commencé qu’avec le début du rapatriement. C’est un problème de spéculation que les gens veulent éveiller pour créer des problèmes. 

Le Rénovateur Quotidien : Vous appelez à l’arbitrage de l’Etat dans ce problème. Or, on a remarqué qu’il y a la main des autorités locales qui se dissimulent derrière pour empêcher toute résolution de la question des terres de la vallée notamment celles expropriées. 

Mamadou Moctar Sarr : Malheureusement, le constat est là ! Ce sont les autorités qui devraient mettre fin à cette occupation des terres. Jusqu’à présent, les populations ont gardé leur calme et leur sérénité. Mais, il n’y a pas un répondant au niveau des autorités locales. Et, nous avons suggéré aux populations de continuer à se battre pour recouvrer leurs terres, mais, dans un cadre de dialogue et suivant les lois en vigueur. En revanche, il est inconcevable que les gens continuent de s’accaparer illégalement les terres d’autrui. On sait qu’un wali ne peut pas donner plus de 30 ha, un hakem plus de 10 ha. Il y a une loi sur le régime foncier qui définit le niveau de compétence des autorités locales. 

Le Rénovateur Quotidien : Il y a des informations faisant état d’une campagne de dissuasion menée auprès des réfugiés qui voudraient revenir. Qu’en est-il exactement et qui sont derrière cette campagne ?

Mamadou Moctar Sarr : Cette campagne ne date pas d’aujourd’hui. Malgré cela, je peux vous dire que les réfugiés n’ont qu’une seule envie : revenir. Ce n’est pas les biens matériels qui  les intéressent ! L’écrasante majorité s’est inscrite dans cette dynamique. Il y a des gens qui sont contre ce retour, c’est vrai. Mais, il faudrait que les autorités prennent en charge ceux qui sont déjà revenus pour les rassurer. Maintenant, les détracteurs peuvent profiter de certains incidents pour essayer de décourager les autres.                             imag0021.jpg 

Le Rénovateur Quotidien : Puisque la situation est catastrophique pour reprendre votre terme, ne serait-il pas nécessaire de créer un fonds d’urgence pour ceux qui sont revenus pour appuyer l’ANAIR qui semble ne plus tenir le coup ? 

Mamadou Moctar Sarr : Il y a deux acteurs chargés de l’organisation du retour des déportés. D’abord, le HCR qui doit prendre en charge les déportés pendant 3 mois. Actuellement, tout le monde se plaint de la manière dont l’ALPD gère le retour des réfugiés. Puisqu’il y a une arrivée massive des déportés, il fallait essayer de répartir ce retour entre différentes ONGs. Le HCR et l’ALPD ne remplissent pas entièrement leurs missions. La deuxième phase, c’est au niveau de l’ANAIR. C’est vrai qu’elle a distribué du bétail et autres. Mais, là aussi, il faut qu’elle redouble d’efforts. On est à la veille de l’hivernage. Il faut que ces populations puissent, une fois dépassée la phase d’urgence, prendre leurs propres dispositions. Il y a des mesures d’accompagnement que le HCR, le gouvernement et tous les acteurs concernés doivent inventorier pour une meilleure prise en charge. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’on peut parler de fiasco dans la gestion du retour des déportés au vu des insuffisances qui ont été notées çà et là ? 

Mamadou Moctar Sarr : Il faut d’abord distinguer l’action du HCR et celle de l’ANAIR. Chacun d’entre eux a une mission bien précise. Nous estimons que c’est au HCR de mettre les moyens nécessaires (eau, habitat, santé, éducation) afin que les réfugiés soient mis dans de bonnes conditions. Si, une ONG n’est pas capable de mobiliser les ressources humaines, il faudrait que le HCR cherche d’autres partenaires qui vont suppléer cette ONG. Il ne faut pas que le HCR se cramponne sur une ONG (l’ALPD) qui n’est pas en mesure de satisfaire la demande. Aujourd’hui, on est à 4076 personnes qui sont rentrées au niveau du Trarza et du Brakna. Si on doit construire 4076 logements, une seule ONG ne pourra le faire à elle seule. Il convient donc de revoir les choses et éviter l’exclusivité. Mais, surtout, impliquer toutes les parties qui peuvent apporter un plus aux opérations de rapatriement. 

Le Rénovateur Quotidien : Si aujourd’hui, l’ALPD n’arrive pas à assurer l’organisation du retour des déportés, ne faudrait-il pas tout simplement lui en retirer la gestion ? 

Mamadou Moctar Sarr : On ne demande pas n’importe quoi. Cependant, nous voudrions que le HCR renforce l’ALPD. Pourquoi pas ne pas revoir son travail dans la mesure où elle ne peut pas mobiliser tous les moyens nécessaires ? Pourquoi pas ne pas voir d’autres partenaires qui pourront suppléer les insuffisances de l’ALPD ? Si cette ONG ne peut pas tout faire, pourquoi pas ne pas associer d’autres ONGs compétentes et capables de renforcer le processus de rapatriement ? Nous ne jetons pas l’anathème sur l’ALPD. L’essentiel pour nous, c’est que ces réfugiés soient dans de bonnes conditions optimales. Le reste nous importe peu. Il y a des engagements qui ont été pris. Il faudrait qu’ils soient respectés.   

Le Rénovateur Quotidien : Le 31 mai dernier, vous avez tenu une conférence de presse au cours de laquelle vous exigiez qu’une Commission Nationale d’Enquête soit mise en place à propos du passif humanitaire. Est-ce que votre demande a été entendue par les autorités ? 

Mamadou Moctar Sarr : Pour le moment, ça n’évolue pas. Or, la mise en place de cette commission d’enquête nous paraît extrêmement importante. Et, ceci en définissant un plan d’action bien ficelé par rapport à la question pour ne pas rester dans le flou. Il paraît qu’il y a une commission en gestation, mais nous attendons de voir. De toute façon, nous n’avons pas encore été sollicités ou saisis. A notre avis, c’est seulement, cette commission indépendante qui pourra faire la lumière. Sept mois, après la tenue des Journées Nationales de Concertation, il faut que cette commission puisse être mise en place mais avec un cahier de charges bien ficelé. Nous souhaitons que cette commission ne soit pas composée de femmes et d’hommes ayant eu un passé sombre par rapport à la gestion de ce dossier. Des femmes et des hommes capables d’apporter un plus pour réellement permettre de connaître la vérité sur ces années de braise. Nous allons continuer dans la recherche des solutions pour la mise en place d’une commission indépendante capable de faire toutes les investigations nécessaires sur ce qui s’est passé. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’au niveau du FONADH, vous avez constaté une volonté politique manifeste par rapport à cette question ? 

Mamadou Moctar Sarr : Jusqu’à preuve du contraire, et par rapport aux résultats que nous avons obtenus, nous pensons que cette volonté politique existe. Mais, nous savons qu’il y a des résistances à certains niveaux. Sinon, depuis sept mois, on aurait pu ébaucher un processus pour la mise en place de cette commission. Le FONADH a, par rapport à cette question, une position très claire : c’est de façon consensuelle qu’on trouve une solution par rapport à ce problème, né du régime de Ould Taya. La volonté existe au niveau du Président de la République qui a pris l’engagement de régler le problème du passif humanitaire et des déportés dans la dignité. 

Le Rénovateur Quotidien : A la limite, le passif humanitaire n’est-il pas un sujet qui dérange, c’est pour cela qu’il y a des lenteurs dans sa résolution ? 

Mamadou Moctar Sarr : Ce n’est pas un sujet facile à aborder et nous le comprenons. Mais un sujet qui dérange doit trouver une solution. Il ne faudrait pas qu’il y ait, comme le dit quelqu’un, une ligne rouge. Ce problème doit être traité de manière responsable dans le cadre d’un dialogue concerté. Si cela est fait, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas trouver de solutions. Le plus difficile, c’était de reconnaître les faits. Jusqu’en 2005, les gens disaient que c’est un faux problème. Aujourd’hui, il y a un consensus sur le plan national. A partir de là, on doit pouvoir s’acheminer vers le règlement définitif de ce problème. 

Le Rénovateur Quotidien : Depuis la nomination du nouveau gouvernement, on n’entend plus parler de la question des déportés. Croyez-vous véritablement que ce gouvernement a l’intention de poursuivre le travail entamé par son prédécesseur ? 

Mamadou Moctar Sarr : Le plus important, pour nous, c’est la position du Président de la République. Les ministres ne sont là que pour exécuter sa vision des choses. On sait aussi que ce n’est pas tout le monde qui a la même vision par rapport à cette question. Mais, si le cap est maintenu, en conformité avec les engagements pris lors des Journées Nationales de Concertation, nous pensons que nous pouvons réussir. A chaque fois que nous verrons un dysfonctionnement dans la mise en œuvre, nous le dénoncerons. Il y a des engagements qui ont été pris et des solutions ont été suggérées durant les Journées Nationales de Concertation.  Je pense qu’il y a une volonté affichée par le Président de la République et son gouvernement pour aller de l’avant par rapport à cette question. 

Le Rénovateur Quotidien : Par rapport aux solutions sur le passif humanitaire, la Mauritanie doit-elle, à votre avis, s’inspirer des modèles sud africain ou marocain. Ou plutôt, doit-elle partir de son expérience pour résoudre le problème du passif humanitaire ? 

Mamadou Moctar Sarr : Chaque pays a sa spécificité, même s’il y a des standards internationaux sur lesquels nous pouvons nous inspirer. Je pense que tout cela doit être fait dans la concertation. Si, effectivement, tous les acteurs concernés sont associés à la démarche, je suis convaincu qu’on pourra trouver une solution. Il y a plusieurs ateliers au cours desquels plusieurs expériences ont été exposées. Cela peut permettre d’avoir une vision globale et voir par rapport à cette question quels sont les meilleurs voies et moyens qu’on peut utiliser pour régler la question du passif humanitaire. C’est un débat ouvert et l’essentiel, c’est d’arriver à un résultat satisfaisant. 

Propos recueillis par 

Babacar Baye Ndiaye 

( 21 avril, 2008 )

Pr. Bretaudau, Secrétaire Exécutif du CILSS : « Tant que nous n’aurons pas domestiqué et valorisé les ressources en eau pour produire, nous n’allons jamais avoir une sécurité alimentaire durable »

A l’occasion de la 14ième réunion du comité régional de programmation et de suivi du CILSS tenu à Nouakchott du 14 au 18 avril 2008 préparant le conseil des ministres du CILSS, Africa n°1 a organisé une rencontre autour d’un club de la presse pour aborder avec le Pr. Bretaudau, Secrétaire Exécutif du CILSS plusieurs questions importantes se rapportant aux activités de ce sous –ensemble régional qui regroupe 9 pays.  La rencontre était dirigée par le correspondant d’Africa n°1 à Nouakchott Salem Mejbour Salem en compagnie de Cheikh Tidiane Dia et Kissima Diagana, respectivement directeur de publication du journal ‘Le Rénovateur Quotidien’ et Rédacteur en chef de l’hebdomadaire ‘La Tribune’. Nous vous livrons en exclusivité la teneur de cet entretien.  

Africa n°1 : Vous avez tenu à Nouakchott la 14ième réunion du comité régional de programmation et de suivi des activités du CILSS qui se tient dans la perspective de la 42ième session ordinaire du conseil des ministres. Alors quels sont les enjeux de cette réunion ? 

Pr. Bretaudau : Cette réunion se situe à un moment où nous traversons des difficultés alimentaires qui ne sont pas seulement propres à notre sous-région. Ces  difficultés alimentaires sont ressenties dans toutes les grandes nations agricoles aussi bien aux Etats Unis qu’en Europe. Ces difficultés alimentaires s’expliquent par le fait que les populations n’ont pas un pouvoir d’achat conséquent pour avoir accès à ces aliments. Donc, c’est plutôt une question d’accessibilité à l’alimentation que de difficultés, d’absence ou d’insuffisance de disponibilités alimentaires. Cette réunion de Nouakchott se situe dans ce contexte et je pense que nous allons approfondir l’analyse de la situation. J’espère qu’au sortir de cette réunion, on pourra faire des propositions très concrètes au niveau des différents Etats membres du CILSS. Comme vous le savez, le Comité Inter-état de Lutte contre la Sécheresse au Sahel regroupe 9 états. Mais au-delà de ces 9 états, le CILSS est aujourd’hui le bras technique de la CEDEAO. C’est à ce titre que nous nous intéressons à la situation alimentaire de tous les états de l’Afrique de l’Ouest et du Tchad. 

Africa n°1 : Vous avez été donc sollicité par les Etats membres de la CEDEAO compte tenu de votre expérience dans le domaine de la sécurité alimentaire ? 

Pr. Bretaudau : Effectivement ! Au niveau de l’Afrique de l’Ouest pour ne pas dire de toute l’Afrique, le CILSS a été reconnu comme Centre d’Excellence pour la sécurité alimentaire. Nous disposons d’outils assez éprouvés qui ont fait leurs preuves en matière de prévision, d’estimation de productions agricoles et de propositions d’amélioration également des récoltes.  C’est à ce titre que la CEDEAO nous a sollicité pour être son bras technique. Etudier ou analyser les questions de sécurité alimentaire au niveau des états du CILSS sans prendre en considération la situation alimentaire au niveau des autres états de la CEDEAO non-membres du CILSS serait vraiment incomplète pour pouvoir aborder sérieusement les questions de sécurité alimentaire dans ces Etats. Pourquoi ? Parce qu’au niveau de toutes ces frontières, il y a des échanges quotidiens entre les populations des Etats du CILSS et les populations des autres Etats de la CEDEAO. 

Africa n°1 : Face à ces problèmes, vous préconisez la récupération de certaines terres. Mais, concrètement, vous savez qu’en Afrique, il y a un problème d’eau, comment est-ce que cette récupération des terres peut être efficace ? 

Pr. Bretaudau : Effectivement, le CILSS dispose de deux techniques pour pouvoir vraiment aborder toutes les questions de sécurité alimentaire. La première approche c’est de pouvoir évaluer, estimer et de savoir exactement ce que l’on va avoir comme récoltes et de pouvoir proposer des modalités d’utilisation des stocks des productions disponibles. La seconde voie concerne justement l’amélioration de l’outil de production pour augmenter la production et la productivité au niveau des exploitations.  La première approche est assez bien maîtrisée aujourd’hui par le CILSS et c’est ce qui en fait d’ailleurs un Centre d’Excellence. La deuxième approche est aussi maîtrisée mais malheureusement, le CILSS n’a pas fait assez de réalisations faute de moyens pour pouvoir augmenter la production et la productivité agricole. 

Pour augmenter la production et la productivité agricole, qu’est-ce qu’il faut ? Il faut comme vous l’avez dit récupérer les terres qui jadis produisaient mais qui aujourd’hui sont impropres à l’agriculture. Donc, il faudrait récupérer ces terres. Il n’y a pas un manque de terre en Afrique de l’Ouest ou dans le Sahel. Mais je crois qu’au-delà de ça, il faut avoir des terres additionnelles puisque les besoins sont encore plus grands qu’il faut récupérer ces terres qui ont été perdues suite aux effets de désertification et de désertisation de l’action de l’homme. Evidemment,  une fois que ces terres récupérées vont être mises en culture, toute la microflore, la microfaune, la faune et la végétation vont reprendre et l’activité biologique de ce sol va changer. C’est ce qui va en faire un sol fertile. Nous pourrons les mettre en valeur avec nos importantes ressources en eau. Au-delà de l’irrégularité des pluies, les quantités de pluie qui tombent au Sahel si elles sont bien gérées peuvent permettre d’augmenter la production agricole. Africa n°1 : Qu’est-ce que vous préconisez pour que ces populations puissent réellement sortir de cette situation d’incapacité de subvenir à leurs besoins du fait du manque de moyens financiers? 

Pr. Bretaudau : Dans l’urgence aujourd’hui, ce qu’il faut faire c’est de prendre des dispositions pour assurer une répartition des ressources disponibles au niveau des populations. Mais au-delà de ça, il y a des populations fortement vulnérables au niveau de tous les Etats du CILSS. Pour certaines, nous avons pu évaluer, pour les Etats du Sahel hormis le Sénégal, la Guinée Bissau et la Gambie, à plus de 3 millions les populations hautement vulnérables. C’est des populations qui, quelles que soient les conditions,  quels que soient les prix des céréales même si les prix étaient les plus bas, seraient incapables de se les acheter. Donc, c’est des populations qui exigent un appui constant et un encadrement. Dans tous les Etats du CILSS, nous avions déterminé et identifié les zones vulnérables. Dans ces zones vulnérables, il y a des populations qu’il faut obligatoirement aider mais malheureusement dans les grands centres urbains de plus en plus on voit également une nouvelle couche de population vulnérable qui s’y installe. 

Africa n°1 : Aider veut dire assister ? 

Pr. Bretaudau : Oui, aider veut dire assister ! Aider veut dire les rapporter en tout cas le nécessaire pour qu’ils puissent être alimentés et vivre. C’est cela qu’il faut faire dans l’immédiat. Mais ce que je veux dire, c’est de ne pas résoudre le problème aujourd’hui et de dire que c’est fini. Nous avons coutume dans nos Etats de régler les problèmes et de ne pas voir les problèmes avant qu’ils ne se posent. Justement, je crois que ce que nous allons proposer ici, c’est d’avoir d’abord une vision d’avenir qui consiste à améliorer notre outil de production et de faire de cette situation de flambée des prix, d’augmentation des prix des denrées alimentaires, une opportunité de développement. Vous allez me dire comment est-ce qu’on peut en faire une opportunité de développement. Je vous le dis : c’est vrai que les prix des denrées augmentent, c’est vrai que les prix sont inaccessibles au niveau des consommateurs mais à qui profite cette augmentation des denrées alimentaires. Je pense que nous devrons faire de telle manière et faire comprendre à tous les intervenants de la filière céréalière, de la filière des denrées alimentaires qu’il faudrait qu’il y ait un partage équitable de l’augmentation des prix pour que le producteur puisse profiter de cette augmentation. Malheureusement, le producteur ne profite pas de cette augmentation des denrées alimentaires. Or,  ce sont les producteurs qui produisent pour alimenter le reste de la population. 

Africa n°1 : C’est un véritable paradoxe ? 

Pr. Bretaudau : Mais justement. S’ils n’arrivent pas à avoir les moyens d’améliorer leur outil de production, la production ne sera jamais relancée et la croissance dans nos Etats ne va jamais repartir. C’est pour cela que je dis qu’il faudrait prendre des mesures pour que les producteurs de nos Etats puissent bénéficier de cette hausse des prix et que ce bénéfice soit utilisé à l’amélioration de leur outil de production qui pourrait relancer le niveau de production et de productivité au niveau des exploitations. 

Africa n°1 : Vous vous placez un peu dans la logique du débat au niveau de l’OMC relatif au problème des producteurs des pays du sud confrontés à ceux des pays du Nord subventionnés par leurs Etats en terme de production ? 

Pr. Bretaudau : Effectivement, je ne vais pas faire la comparaison mais en tout cas je dirai que nous devrons développer des politiques pour essayer de voir comment nous allons mettre nos producteurs en position de pouvoir produire. C’est ça le challenge qu’il faut gagner.  Nous sommes dans un cycle aujourd’hui où il va y avoir de moins en moins de produits agricoles. Je vais vous expliquer pourquoi. Jusqu’ici, l’agriculture fournissait de l’énergie essentiellement pour alimenter les hommes et les animaux. Vous et moi, pour pouvoir mener nos activités, il nous faut de l’énergie. En d’autres termes, il nous faut du carburant. Quel est le carburant que nous utilisons ? C’est des aliments. C’est ce qui se transforme en énergie et que nous utilisons pour nos différentes activités. Mais une voiture pour circuler aussi  a besoin d’énergie. L’énergie que les avions et les voitures utilisent, c’est du carburant et aujourd’hui, ce qui se passe c’est que toute production agricole est potentiellement convertible et transformable en carburant. Le prix du carburant augmentant de manière indirecte, le prix des céréales et des denrées alimentaires est automatiquement indexé sur le prix du carburant qui augmente. Je vais le caricaturer un tout petit peu : c’est comme si aujourd’hui un avion qui prend du kérosène, dans cet avion on met finalement du riz puisqu’il consomme de l’énergie et le riz produit également de l’énergie. Ça revient à la même chose. Il n’y a pas de raison que l’énergie que l’on met dans l’avion, le kérosène, le prix augmente et que l’autre énergie, le riz, le prix n’augmente pas.  C’est ce qui est aujourd’hui évident. Nous sommes donc partis pour un cycle infernal d’augmentation. Je lisais encore hier une déclaration du président de la banque mondiale qui disait effectivement que nous sommes partis dans un cycle où vraiment les prix ne vont pas cesser d’augmenter. Je pense pour  être au rendez-vous, il faudrait que nous développions des politiques pour soutenir les producteurs pour qu’ils puissent produire davantage puisque ce qu’ils produisent ce n’est plus pour alimenter seulement les hommes et les animaux mais c’est également une source d’énergie.  Et malheureusement pour nous, de l’énergie propre puisque les biocarburants, c’est de l’énergie propre. C’est pour cela aujourd’hui, avec le développement d’essai de ces technologies, on va encore améliorer le rendement de la transformation. Si on améliore le rendement de la transformation progressivement, on va passer du carburant fossile au carburant vert. Et cela va poser problème. Est-ce que l’agriculture doit produire pour nourrir ou est-ce que l’agriculture doit produire pour nourrir l’industrie ? 

Africa n°1 : Vous avez parlé d’une production alimentaire excédentaire dans bon nombre de pays mais hélas tout le monde n’a pas pu en profiter. Là vous avez souligné les entraves qui persistent. Quelles sont-elles ? 

Pr. Bretaudau : Au niveau des Etats globalement la situation est équilibrée à excédentaire dans quatre pays producteurs au niveau du Sahel. Il s’agit du Tchad, du Niger, du Mali et du Burkina Faso. Mais par contre au niveau des Etats du CILSS, il y a des états qui sont structurellement déficitaires. Il y a parmi ces Etats, le Sénégal et la Mauritanie. Mais la situation de l’Afrique de l’Ouest dans son ensemble montre que 10 Etats de l’Afrique de l’ouest non-membres du CILSS ont des zones assez déficitaires. Il s’agit du Nigeria dont le Nord a énormément souffert cette année de l’irrégularité pluviométrique et du nord également du Ghana où la production a été assez réduite suite aux effets des changements climatiques. Voici la situation mais même dans les quatre Etats où la production est moyenne à excédentaire comme par exemple au Niger, il y a des zones fortement vulnérables. Il y a des populations qui ont été touchées. En Mauritanie, il y a des zones qui ont été fortement touchées. Dans le rapport qu’on a remis à l’Etat mauritanien et qu’on a élaboré avec les autorités mauritaniennes, toutes ces zones sont ciblées et identifiées. Je crois que les propositions de solutions que nous avions faites ont également été suivies d’effets. Il se fait que les productions de contre saison, que nous avions vivement conseillé, sont aujourd’hui compromises par des attaques de certains ennemis des récoltes. Là encore, les techniciens sont à pied d’œuvre pour essayer de minimiser l’impact de ces ennemis sur les cultures de décrue. 

Africa n°1 : Avec la situation actuelle qui prévaut et à deux mois de la saison des pluies, pensez-vous que vous pouvez faire quelque chose pour parer à cette situation vraiment inquiétante ? 

Pr. Bretaudau : Dans la situation actuelle, les vivres, il y en a mais malheureusement, ils sont difficilement accessibles. Parce que les prix sont inabordables pour les populations déjà éprouvées par des années de sécheresse successive. La situation pour ces populations nécessite un appui très fort. C’est pour cela qu’il faudrait que tous les partenaires impliqués soient sensibilisés et responsabilisés pour qu’il y ait une meilleure circulation aussi bien de l’information que des denrées alimentaires. Nous avons des informations qui font état que certains opérateurs ont des stocks sur lesquels ils veulent spéculer ou en tout cas qui ne sont pas mis sur le marché. C’est des situations qui peuvent aggraver le problème mais le patriotisme aidant peut être la solidarité aidant,  les uns et les autres vont revenir à de meilleurs sentiments et les marchés pourraient trouver un niveau d’approvisionnement beaucoup plus favorable pour les consommateurs. Les pouvoirs publics de leur coté doivent prendre des mesures. La situation, c’est vrai, elle est difficile voire très difficile mais c’est une situation que nous pouvons contenir. De toute façon, le pouvoir d’achat de tous les consommateurs sera fortement entamé car les prix sont assez élevés mais comme je l’ai dit, si nous développons de bonnes politiques et que nous arrivons à faire que ces augmentations de prix puissent profiter aux producteurs, nous allons récolter d’ici un ou deux ans, les dividendes de cette politique. Il ne faut pas s’attarder sur la situation. Il faut la gérer. Il faut essayer de voir plus loin. Si on était aujourd’hui à une baisse totale de production, je n’allais pas avoir les mêmes propos. Je sais qu’au niveau des Etats du Sahel et de l’Afrique de l’ouest, ce que nous avons produit cette année même si elle a été utilisée assez diversement il y a des productions comme par exemple dans certains états comme le niger qui sont sortis du pays et qui ont exporté. C’est des situations qui sont de nature à nous fragiliser et qui sont parties assez loin. C’est pour cela que je dis qu’il y a quand même une possibilité de résorber cette situation assez difficile pour les populations en assurant une meilleure gestion de la situation. 

   

Africa n°1 : Quel sont les chiffres de la dernière campagne agricole ? 

Pr. Bretaudau : Globalement, les chiffres de la dernière campagne pour les céréales s’élèvent à 49 millions de tonnes pour toute l’Afrique de l’ouest. Ce qui est supérieur à la moyenne par rapport à ces 5 dernières années. 

Africa n°1 : A vous entendre parler, on a l’impression que c’est un problème surtout de bonne gouvernance que vous voulez pointer du doigt. Mais au-delà de tout ceci, lorsque vous parliez de facteurs, vous avez évoqué le Mali, le Tchad, le Niger ou le Burkina Faso où il y a un excédent de production. 

Pr. Bretaudau : Dans mon rapport, je viens de présenter dans les détails la situation au niveau de ces Etats dans les zones d’insécurité notamment des zones du nord et nous avons donné des recommandations, des recommandations qui, si elles sont suivies, pourraient amoindrir les souffrances des populations de ces régions. Mais c’est sûr que quand on se trouve dans une situation alimentaire assez difficile et que l’on vive encore une autre insécurité, ça devient vraiment assez difficile.  Quand il y a insécurité militaire stratégique, ça veut dire qu’il n’y a même pas des facilités pour les déplacements et pour la circulation. C’est pour cela l’approvisionnement de ces zones pose effectivement des problèmes. Dans notre rapport, nous avons attiré l’attention des autorités sur toutes ces questions pays par pays. 

Africa n°1 : Le Sahel est une région structurellement déficitaire en ressources notamment hydriques. Cette situation est aggravée par les fluctuations du marché mondial et de la flambée des prix des denrées de base. Face à cela, quelle est la stratégie mise en place par le CILSS ? 

Pr. Bretaudau : Ce que nous envisageons pour essayer de résorber cette situation assez difficile que nous traversions au niveau des Etats d’Afrique de l’Ouest et singulièrement au niveau des Etats du CILSS, c’est le programme lancé en 2004 par les chefs d’Etat lors du dernier sommet des chefs d’état à Nouakchott. Il s’agit de l’initiative ‘maîtrise de l’eau pour faire reculer la faim au Sahel’. La coalition mondiale pour l’eau au Sahel est une initiative des chefs d’Etat qui vise à capitaliser et à valoriser toutes les ressources en eau disponibles. Certainement, on sait qu’il y a la sécheresse mais il y a d’importantes ressources en eau pluviales qui sont souvent perdues au niveau des états sahéliens. Il s’agit donc pour nous de voir comment conserver toutes ces eaux, les utiliser pour développer une agriculture avec maîtrise de l’eau. Il ne s’agit pas seulement de grands aménagements de types ‘au fils du Niger’ mais il s’agit au niveau des villages les plus reculés de voir comment faire des bassins de rétention, des forages pour tirer l’eau et essayer de faire produire par ces populations qui sont confrontées non seulement aux problèmes de terre mais à des problèmes d’approvisionnement en eau. La coalition mondiale pour l’eau au Sahel vise justement cet objectif. Je pense que si nous arrivons à mettre en œuvre cette coalition, je suis sûr que d’ici 5 ans, les questions qu’on aura à se poser seront différentes de celles que l’on se pose aujourd’hui. En ce temps, peut-être que cela va vous faire rire, il faudrait que nos Etats se mettent dans les perspectives pas de gérer des crises alimentaires mais de gérer des surplus de production agricole. En fait, ce n’est pas qu’à chaque année que le Sahel a été déficitaire. Si vous voyez que cycliquement, nous avons des périodes difficiles, des périodes de baisse de production, c’est que les années fastes n’ont pas été suffisamment bien gérées et que les producteurs ont été découragés et se sont retrouvés obligés d’abandonner leurs parcelles. Par conséquent, le niveau de production va certainement baisser.  Désormais, à partir de là, on pensera à avoir comment nous allons réfléchir sur la gestion des surplus de production et non la gestion des crises alimentaires. Même s’il y a surproduction, il faudrait gérer et malheureusement les années où il y a surproduction les producteurs sont laissés à eux-mêmes et ne bénéficient pas de toute l’attention pour pouvoir vraiment gérer leur production. 

Africa n°1 : Rationaliser la gestion de ces eaux passe par des investissements lorsqu’il s’agira de construire des barrages ? 

Pr. Bretaudau : Pour les barrages, c’est une entreprise qui dépasse les réalisations du CILSS. De par ce que les Etats nous ont confié, nous devrons avoir une vue d’ensemble sur toutes les questions d’utilisation de l’eau. Les barrages, c’est des investissements assez intensifs qui relèvent d’autres structures. Mais il n’en demeure pas moins que nous, nous pouvons accompagner la mise en œuvre des barrages pour voir les études d’impact au niveau de la sécurité alimentaire. Nous ne sommes pas en reste mais je vois aujourd’hui difficilement le CILSS se mettre à la place d’autres structures telles que l’Organisation pour la Mise en Valeur du Fleuve Sénégal ou même ce qui se fait actuellement au Niger avec le barrage de Kandaji, au Mali avec le barrage de Tansa. Mais le CILSS peut accompagner des politiques de ce genre pour pouvoir aider les Etats à avoir une hauteur par rapport aux questions de sécurité alimentaire dans ces zones.   

Africa n°1 : Beaucoup de nos pays importent le riz, bien que dans ces mêmes pays, on cultive le riz. Il y a là quelque chose qui paraît paradoxale. Est-ce que le CILSS ne penserait pas à faire campagne dans ce sens ? 

Pr. Bretaudau : C’est vrai qu’il faut consommer local. Les productions que nous avons notamment du riz au niveau de l’Afrique de l’Ouest sont insuffisantes pour couvrir les besoins des Etats qui produisent à fortiori des Etats qui en demandent. Au niveau de l’Afrique de l’Ouest, tous les pays sont des grands importateurs de riz. Je vais me référer à la déclaration du président sénégalais lors de son passage à Bamako où il a lancé un appel au développement de la riziculture, à la maîtrise de l’eau pour améliorer la production agricole. Tant que nous n’aurons pas domestiqué et valorisé les ressources en eau pour produire, nous n’allons jamais avoir une sécurité alimentaire durable. Lors de son passage à Bamako, le président sénégalais a lancé un appel dans ce sens. Je suis sûr que cet appel sera suivi d’effet. C’est vers ça aujourd’hui que nous devrions tendre si nous voulons avoir une sécurité alimentaire durable. 

Africa n°1 : Nos Etats sont souvent confrontés à des problèmes de mise en œuvre de leur décision politique. Est-ce que cela non plus ne constitue pas un handicap majeur dans la réussite de votre mission ? 

Pr. Bretaudau : Au niveau des Etats, je crois qu’il y a une volonté politique. C’est vrai qu’il y a des difficultés pour s’accorder sur certaines idées. Mais je crois qu’il y a une volonté politique de conjuguer nos efforts au niveau de tous les Etats pour faire face à notre destin commun. Là où se trouve peut-être le bât blesse, c’est au niveau des différents intervenants de la filière ou des différentes filières de production agricole. Les machines ne sont pas suffisamment organisées et structurées entre elles. Les différents intervenants ne sont pas suffisamment aguerris et outillés pour pouvoir assurer une gestion harmonieuse des différentes filières. Très prochainement, nous allons essayer d’échanger avec tous les différents partenaires sur toutes les questions d’organisation des marchés céréaliers en Afrique de l’Ouest. Nous allons aussi nous retrouver avec tous nos partenaires politiques de l’UEMOA et de la CEDEAO pour essayer de donner des directives et juguler les difficultés que nous traversons aujourd’hui. Le CILSS, à lui seul, n’a pas la force de faire face à toutes les difficultés que nous rencontrons aujourd’hui. C’est pour cela que ces deux institutions vont pouvoir nous appuyer pour avoir une issue beaucoup heureuse pour les consommateurs et les populations touchées par la situation. 

Africa n°1 : Au niveau des cotisations, est-ce que tous les Etats sont à jour ? 

Pr. Bretaudau : Pour les cotisations, tous les Etats ne sont pas à jour. Ce qui, aujourd’hui, m’a frappé : ce n’est pas le fait que les Etats ne soient pas à jour. C’est la volonté politique de soutenir le CILSS dans son combat. J’ai rencontré beaucoup de présidents de la sous-région. Aujourd’hui, ils soutiennent toutes les actions du CILSS. Les situations conjoncturelles des cotisations ne vont pas arrêter les actions du secrétariat exécutif du CILSS. Nous sommes sûrs et certains que dans les semaines et les mois à venir, tous les Etats qui ont accusé des arriérés vont pouvoir s’acquitter. Et ça, je suis très bien placé pour vous le dire. Avec tout le soutien des chefs d’Etat du CILSS, je me sens fort pour mener le combat. 

Africa n°1 : Mais ce soutien n’est que pour le moment moral. Alors, l’aspect matériel n’étant pas encore là, pensez-vous que le CILSS pourra continuer à mettre en exécution tous ses ‘rêves’ ? 

Pr. Bretaudau : Une fois que le côté politique est acquis, le côté matériel va suivre. Tous les Etats nous demandent des conseils et nous sollicitent à chaque fois qu’il y a des problèmes de sécurité alimentaire. Cela est un atout. Avec l’appui politique, cela va donner encore confiance aux bailleurs de fonds. Une des faiblesses du CILSS, c’est que moins de 5% de notre budget émane des cotisations des Etats. Mais c’est important. Et 95% du budget du CILSS, ce sont les donateurs. Avec une confiance retrouvée au niveau des Etats, je suis sûr que cela fera un déclic au niveau des bailleurs de fonds dans le sens de leurs intérêts pour le CILSS. 

Africa n°1 : Face aux problèmes vivriers qui se posent dans certains pays de votre zone de couverture, est-ce que cela ne va pas nécessiter une intervention spéciale de vos partenaires ? 

Pr. Bretaudau : Dans l’état actuel des choses, en dehors des populations vulnérables qui nécessitent d’un traitement rapproché, les Etats ont eu à prendre déjà des mesures très courageuses individuellement. En fait, les mesures individuelles profitent collectivement. Toute mesure prise au Sénégal a des répercussions au Mali. Je vais donner un exemple : tous les pays ont renoncé à leur droit d’importation. Les taxes d’importation ont été annulées pour un certain temps. L’importateur qui va amener des céréales au Sénégal à la frontière du Mali ne pourra pas empêcher que quelques kilos aillent alimenter des maliens au Mali. C’est pour cela que je dis que toute mesure prise dans un Etat profite d’une manière ou d’une autre à l’Etat voisin. Les chefs d’Etat ont eu à prendre des mesures courageuses qui sont de nature à réduire les souffrances de toutes les populations. La crise, la vie chère, la facture est ressentie par tout le monde. Evidemment, nous ne la ressentons pas de la même manière puisqu’en fonction du niveau du pouvoir d’achat de chacun la crise va être plus ou moins ressentie. 

Africa n°1 : L’Afrique, c’est aussi une dégradation permanente de l’environnement. C’est l’avancée du désert. A ce niveau, quelles sont les stratégies que vous êtes en train de mettre en œuvre ou en passe d’être exécutées ? 

Pr. Bretaudau : Nous avons aidé tous les pays de l’Afrique de l’Ouest du CILSS à définir leur programme d’action nationale de lutte contre la désertification. Ces documents sont prêts. Nous l’avions fait en collaboration avec la convention des nations unies pour la lutte contre la désertification. Mais ces programmes d’action nationale définis, qu’est-ce qui reste aujourd’hui ? C’est la mise en œuvre concrète des actions et des réalisations concrètes pour gagner sur la désertification. Nous nous battons avec les Etats pour voir comment avoir les ressources nécessaires pour mettre en application les résolutions de ces différents plans. 

Africa n°1 : Quelle est la part réservée à la formation des ressources humaines par le CILSS aux Etats membres ? 

Pr. Bretaudau : Aujourd’hui, peut-être que ce n’est pas connu, le CILSS dispose d’un très grand centre de formation qui se trouve à Niamey. La plupart des cadres et des techniciens formés en agrométéorologie dans tous les Etats membres y compris les autres Etats de l’Afrique de l’Ouest et même des Etats comme Haïti qui écrivent  pour nous demander de recevoir des auditeurs à former dans ce domaine. Beaucoup de cadres formés en agrohydrométéorolgie ont été formés au niveau du centre Agrimet de Niamey. Il s’agit aussi de cadres techniciens que de cadres ingénieurs master. Aujourd’hui, ce centre est un centre d’excellence pour l’étude sur les criquets migrateurs africains. C’est un centre spécialisé sur ces questions. C’est lui qui joue aujourd’hui l’essentiel du travail sur la maîtrise du criquet pèlerin. Les cadres qui ont été formés sont assez nombreux pour tous les Etats y compris les Etats de l’Afrique de l’Ouest et même ceux d’Afrique Centrale. 

Africa n°1 : Toujours dans ce cadre se rapportant au développement de l’agriculture, on sait très bien le rôle que jouent les femmes. C’est elles qui occupent en quelque sorte les devants de cette agriculture. Est-ce qu’il ne serait pas judicieux de mettre à la disposition de ces femmes ou du moins de développer ou d’initier pour ces femmes des micros projets pour évaluer dans le sens des activités génératrices de revenus ? 

Pr. Bretaudau : Vous venez de parler là de quelques réalisations du CILSS dont nous sommes très fiers et dont les pays partenaires sont très fiers aussi. Nous avons avec nos partenaires français et italiens deux projets. Dans ces deux projets, nous menons des activités et des actions en collaboration avec la société. Parmi les acteurs de la société civile, nous avons remarqué que les femmes sont assez dynamiques et occupent une place de choix.  Ces braves femmes ont assuré une très bonne gestion de tous les programmes qui ont été à leur disposition et de tous les programmes qui ont été financés. Ce que nous faisons comme réalisation dans les Etats c’est trop faible. Ce que nous faisons en matière de récupération de la désertification est moindre que ce que celle-ci nous arrache tous les jours. Quand la désertification cherche à récupérer 3x, nous, nous devons récupérer annuellement 6x. Voici comment on pourrait faire reculer le désert. Il est important pour nous de développer des outils qui vont à une vitesse plus grande que le processus de désertification. Ce processus est continu. Il faudrait que nous ayons une vitesse contre courant plus importante que ce processus. C’est ainsi seulement qu’on pourra commencer à l’avaler. Sinon, la désertification va nous avaler tous. Aujourd’hui, Abidjan qui se trouve en pleine forêt va se retrouver un jour en plein milieu du désert. Même les pays côtiers sont concernés par le processus de désertification. Si jamais, toutes les terres arables sont terminées en Mauritanie et au Mali, ce serait vraiment catastrophique. Le processus de désertification est aujourd’hui lié à ce qu’on appelle couramment les changements climatiques. La sécheresse à l’époque, c’est une forme de changement climatique. Les changements climatiques, on les a abordés avant qu’on ne vienne nous en parler. Rien ne sert de parler de désertification, de sécheresse ou de changement climatique, ce qu’il y a, il faut agir. On a assez de connaissances scientifiques, d’informations et de résultats pour essayer de gagner la lutte contre les changements climatiques, la lutte contre la désertification. 

Africa n°1 : Le président libyen a réussi à mettre en place les fleuves artificiels. Pourquoi cela n’est pas possible dans les autres pays africains du Sahel ? 

Pr. Bretaudau : C’est possible mais encore faudrait-il avoir les moyens. Je vais vous donner un petit exemple qui a été fait. Je suis du Nord du Mali. J’ai fait mon lycée à Tombouctou. Ça fait plus de 50 ans que le fleuve Niger ne coulait plus à Tombouctou. Aujourd’hui, je vous dis qu’il coule de nouveau à Tombouctou. Le Mali avec le président khadafi ont eu à faire des investissements importants et à recreuser le bras du fleuve qui va du fleuve à Tombouctou. Cela veut dire que cela demande des moyens. Au-delà de ça, nous savons que nos pays sont riches en eau souterraine. Ces eaux souterraines peuvent être utilisées. C’est pour cela que l’eau même c’est plus cher que le pétrole. Le pétrole, ça ne se boit pas. C’est vrai que c’est de l’énergie. Aujourd’hui, si vous essayez de voir toutes les potentialités que nous avons en eaux souterraines et en eaux pluviales, je suis sûr et certain que nous pouvons venir à bout de ce processus de désertification. Je dis bien essayer de capitaliser la pluviométrie et non attendre de subir les effets de la pluviosité. Il est impératif de chercher à gagner le combat sur la désertification  pour pouvoir fixer les populations et leur permettre d’avoir exactement les conditions de vie qu’elles vont chercher en Europe et dans les différentes capitales qu’elles vont chercher en Afrique de l’ouest.   

Interview réalisée conjointement par : 

Salem Mejbour Salem(Africa n°1)  Cheikh Tidiane Dia(Le Rénovateur Quotidien-Mauritanie) 

Kissima Diagana(La Tribune-Mauritanie) 

( 30 mars, 2008 )

Boubacar Messaoud, président de S.O.S. Esclaves: »la loi sur l’esclavage ne porte pas d’effet parce qu’il y a eu une campagne de sensibilisation extrêmement faible et derrière laquelle, il y a une autre opérée par certaines administrations et par certaines autorités civiles et politiques qui font dire à tout le monde que l’esclavage n’existe pas »

Sous la pression de la classe politique et de la société civile, une loi criminalisant l’esclavage a été votée par l’Assemblée nationale et le sénat. Quelques mois après sa promulgation dans le journal officiel, son application effective et réelle pose encore problème. Pourquoi ? Où en est-on aujourd’hui avec la sensibilisation ? Que faut-il faire pour les esclaves et les victimes ? Boubacar Messaoud, président de S.O.S. Esclaves, apporte des réponses dans cette interview suivante. 

Le Rénovateur Quotidien : Le 8 juillet 2007, S.O.S. Esclaves a tenu une journée de concertation pour une stratégie d’éradication des pratiques esclavagistes en Mauritanie. La situation a-t-elle évolué ? 

Boubacar Messaoud : Il y a eu la loi sur l’esclavage qui a été promulguée et cette loi est un outil que nous avons toujours jugé indispensable. L’une des premières actions à mener contre l’esclavage, c’est de faire cesser l’impunité des crimes et délits d’esclavage. Nous pensons que c’est un bon pas par rapport à la question. 

Le Rénovateur Quotidien : C’est une satisfaction entière ou à moitié ? 

Boubacar Messaoud : Non ! C’est juste le premier acte. Maintenant, par rapport à la loi, nous estimons que c’est un acte positif même si elle a des insuffisances. Nous pensons qu’elle n’est pas en elle-même une fin en soi : elle demande des mesures d’accompagnement très importantes pour qu’elles puissent produire l’effet escompté. En ce qui concerne la loi elle-même, nous disons qu’elle est intéressante. C’est la preuve que l’opinion nationale et ceux qui nous gouvernent reconnaissent aujourd’hui- avec beaucoup d’hésitations et du bout des lèvres- qu’il y a des pratiques esclavagistes dans ce pays. L’esclavage a toujours été nié et occulté. Avec cette loi, c’est un élément d’une reconnaissance de fait : dorénavant on peut attaquer devant la justice quelqu’un qui pratique l’esclavage. Mais la plus grande insuffisance dans la loi, c’est le refus de donner aux organisations de la société civile notamment celles de défense des droits de l’homme de se porter partie civile. Car les esclaves totalement aliénés qui n’ont- comme toute leur vie durant – que la soumission et la résignation ne peuvent faire du tort à celui qu’ils ont toujours considéré leur maître et protecteur. 

Le Rénovateur Quotidien : Pourquoi ce refus ? 

Boubacar Messaoud : Ils (ceux qui ont voté la loi) ne veulent pas que les gens qui pratiquent l’esclavage soient poursuivis et sanctionnés. C’est une position grave de conséquences. Aujourd’hui, la loi a été votée, promulguée et publiée, mais nous avons soumis plusieurs cas devant les juridictions mais les victimes ont chaque fois déclaré qu’elles ne veulent pas se plaindre. Ce refus de se plaindre a souvent été suscité parce que l’esclave n’étant pas habitué à se plaindre. La plainte devrait aller jusqu’au bout pour faire comprendre à tout un chacun que l’esclavage n’est plus tolérer. S’il n’y a pas de plainte ou si celle-ci est retirée,  il n’y aura jamais de sanction et la loi n’aura jamais un début d’application car elle va tomber en désuétude comme les lois qui l’ont précédé. 

Le Rénovateur Quotidien : Depuis que cette loi a été votée, on n’a pas constaté de sanctions alors que de jour en jour les Organisations de défense des droits de l’homme, comme S.O.S. Esclaves,  sont régulièrement saisies par des victimes ? 

Boubacar Messaoud : Pour qu’il y ait sanction, il faut qu’on puisse déposer une plainte. Nous, nous avions demandé à avoir le statut de partie civile. Si nous avions le statut de partie civile, quand bien même le plaignant retire sa plainte où ne se plaint pas, nous, nous pourrions continuer l’action et porter plainte. A ce moment là, nous aurions déjà, les effets escomptés sur les poursuites. En fait, la pratique de l’esclavage est une normalité dans notre société. La loi a été faite pour punir cette pratique et la rendre anormale et dangereuse pour ceux qui continuent à s’y adonner. Pour que cette loi puisse circonscrire l’esclavage ou avoir un effet dissuasif réel, il faut qu’elle puisse être appliquée sur des contrevenants. Souvent, les autorités demandent à ce que l’esclave prouve lui-même qu’il est esclave. La loi sur l’esclavage ne porte pas d’effet parce qu’il y a eu une campagne de sensibilisation extrêmement faible et derrière laquelle, il y a une autre opérée par certaines administrations et par certaines autorités civiles et politiques qui font dire à tout le monde que l’esclavage n’existe pas. Nous avons une société civile et des organisations de défense des droits de l’Homme qui sont là pour faire des enquêtes, suivre le problème et aider à faire ressortir au grand jour le monstre. Nous sommes dans une société où la remise en cause de l’esclavage sur le plan des principes n’est pas encore réellement suffisante. Les gens ne sont pas éduqués contre l’esclavage : ils estiment que c’est une normalité. Déjà, le fait de quitter son maître sans son affranchissement et son consentement est grave pour eux et réprouvée par la morale sociale.    

Le Rénovateur Quotidien : A l’état actuel des choses, vous ne pensez pas qu’on devrait réévaluer la loi sur l’esclavage et les pratiques esclavagistes puisqu’elle a décelé beaucoup de lacunes et d’équivoques ? 

Boubacar Messaoud : Nous pensons plutôt que cette loi devrait être modifiée et donner aux organisations de défense des droits de l’homme spécialisées dans la lutte contre l’esclavage la capacité de se porter partie civile. Actuellement, la loi ne prévoit qu’une seule chose : l’assistance. C’est ce que nous faisions avant la loi. Ça, c’est une insuffisance : par rapport à une loi qui doit être mise en pratique dans une société réfractaire à ce genre de loi. Au moins, cet aménagement aurait été nécessaire. C’est le handicap que l’on rencontre aujourd’hui pour traduire devant les juridictions et sanctionner des personnes pour crimes ou délits d’esclavage. 

Le Rénovateur Quotidien : Le gouvernement n’a pas encore mis en place une structure d’accueil et de prise en charge des esclaves pour leur fournir assistance. Qu’en pensez-vous ? 

Boubacar Messaoud : C’est que la loi elle-même ne suffit pas. Quand bien même elle serait parfaite, elle ne suffit pas. Il faut qu’il y ait des structures, une politique et un ensemble d’actions et de mesures susceptibles de permettre à ces esclaves de s’insérer dans la vie économique et sociale. C’est une demande incontournable et objective. Aujourd’hui, les esclaves qui ont quitté leurs maîtres ont toujours des difficultés à s’insérer dans la vie indépendamment de leurs maîtres. Les autorités n’ont pas encore mis en place un système qui puisse prendre en charge ces gens-là et une structure d’accueil et d’insertion est nécessaire. Il devrait y avoir -et c’est là où je suis d’accord avec vous -une structure officielle vers laquelle la victime de pratiques esclavagistes qui veut se plaindre puisse trouver assistance. Il y a dans la loi sur l’esclavage un article qui stipule que les autorités judiciaires, policières et/ou administratives  qui refuseront de prendre en considération la plainte et la démarche de l’esclave doivent être poursuivis. Cette structure officielle serait compétente pour dénoncer et faire poursuivre les autorités pour manquement au droit. Mais qui est habilité à les poursuivre et à les dénoncer à part une autorité légale, compétente et reconnue comme telle ? Aujourd’hui, cette situation n’est supplée que par la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH). Mais nous voulons une autorité spécifique à l’esclavage. 

Sur le plan économique, ce qu’il faut faire c’est : une fois qu’on a déterminé le profil des victimes, il s’agira de développer des projets spécifiques à chacun pour l’insertion sans rupture avec leur propre milieu d’origine. Pour les anciens bergers : développer des projets d’élevage en mettant à leur disposition du bétail pour pratiquer à leur propre compte l’élevage. Pour les paysans agriculteurs, il faudra leur donner totalement ou partiellement la terre qu’ils ont toujours cultivé en propriété. En milieu urbain, leur dispenser l’éducation et l’enseignement professionnel et développer parmi ces couches des activités génératrices de revenu et le micro-crédit. Mener une politique de discrimination positive à leur profit dans l’accès à l’emploi et aux bourses d’études. Tout ceci constitue de vastes programmes qui demandent au minimum la mise en place d’une Agence Nationale pour l’Eradication de l’Esclavage et ses Séquelles. 

Nous pensons qu’il est nécessaire que les terres cultivables réputées appartenir à l’Etat mais qui sont sous la coupe et la houlette des tribus soient redistribuées et que la réforme foncière de 1983 soit réellement mise en application. 

Il y a également l’éducation. Les esclaves sont laissés-pour-compte depuis toujours. Ceux qui arrivent à accéder à l’école sont toujours des exceptions. Le retard de ce coté est immense. Comment combler ce retard ? Pour le réussir, il est nécessaire qu’une politique de développement des écoles dans les ‘Adouabas’ (villages de haratines) soit réelle.   

Le Rénovateur Quotidien : Par rapport au travail des enfants, d’ailleurs de graves violations concernant les conventions sur le travail des enfants ont été constatées en 2005 par l’O.I.T., est-ce qu’il y a eu des améliorations ? 

Boubacar Messaoud : Je pense qu’il n’y a pas encore d’amélioration et il fait partie des problèmes de l’esclavage. Si on combat sincèrement l’esclavage avec cette loi sur l’esclavage, le travail des enfants peut reculer parce qu’il y a une loi sur la protection des enfants qui est encore plus grande et plus forte que la loi sur l’esclavage. Si elle est appliquée, le travail des enfants peut reculer voire disparaître. Mais elle n’est pas appliquée : tout un chacun considère que le travail des enfants est une normalité. La pratique esclavagiste en Mauritanie concerne essentiellement les femmes et les enfants. Les hommes sont surtout victimes des séquelles de l’esclavage. Pour ce qui concerne les enfants, ils travaillent et ne vont pas à l’école. Ils gardent les troupeaux, font les domestiques et puisent de l’eau. Ils vont rarement à l’école coranique. Ils ne font que servir. Les femmes également ont la contrainte de leurs enfants souvent partagés entre les familles des maîtres qui ont besoin de main d’œuvre servile. Le travail des enfants fait partie de notre culture et c’est un mal profond. Pour l’éradiquer, il faut d’abord l’interdire, mettre les enfants à l’école et aider leurs parents à se passer de leurs services. Les lois sont bonnes mais il faut prendre des mesures d’accompagnement qui permettront à ces lois de pouvoir être appliquées. Cela me paraît important dans l’évolution du travail des enfants car il fait partie des esclavages traditionnels que nous appelons l’esclavage par ascendance. 

Propos recueillis par

Babacar Baye Ndiaye

( 9 janvier, 2008 )

Docteur Mohamed Moussa, chirurgien au C.H.N. de Nouakchott, membre du Syndicat des médecins spécialistes en Mauritanie: »Il y a une très grande crise dans le secteur de la santé »

Qui est le plus opiniâtre  entre le Ministère de la Santé qui refuse d’ouvrir des négociations et les médecins spécialistes qui bivouaquent toujours sur leur position malgré qu’ils aient été reçus par le Conseil Supérieur de la Fonction Publique hier à 13 heures ? Chaque camp accuse l’autre d’immobilisme, de manque d’ouverture et de dialogue sérieux. Pour en savoir plus, nous avons ouvert nos colonnes au docteur Mohamed Moussa. 

Le Rénovateur Quotidien : Qu’est-ce qui est ressorti des discussions que vous avez eues avec le Conseil Supérieur de la Fonction Publique ? 

Pour le moment, nous ne pouvons pas parler de discussions parce qu’il n y en avait pas. Notre rencontre avec le Conseil Supérieur de la Fonction Publique a porté essentiellement sur un accord pour un statut préposé. C’est un accord portant sur un projet de loi relatif au statut des médecins. 

Le Rénovateur Quotidien : Et sur quoi porte cet accord plus précisément ? 

Actuellement, ce qu’on a reçu c’est l’accord sur un statut des médecins spécialistes et même un statut pour le personnel de la santé. Cela n’ajoutera pas beaucoup de choses pour les salaires. L’acquisition de ce statut est un atout qui pourra nous permettre de lutter pour avoir des indemnités de plus et améliorer le salaire des médecins spécialistes et du personnel de la santé. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’au cours de votre réunion avec le CSFP, aurez-vous discuté de vos problèmes et de vos préoccupations ? 

Nos problèmes ont déjà fait l’objet de plusieurs discussions et le seront davantage. Nos réclamations sont la création d’un statut avec l’amélioration des indemnités des médecins. On n’a pas beaucoup de choses sur lesquelles à discuter. 

Le Rénovateur Quotidien : Et on vous a promis de le faire ? 

Eux, ils savent mieux que nous, nos réclamations sont légitimes et normales. Mais l’application de cette loi, c’est ça le problème : quand et comment ? 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce que vous allez poursuivre votre mot d’ordre de grève ? 

Bien sûr ! Jusqu’au moment où je vous parle, nous sommes en grève. Nous allons continuer à observer ce mouvement de grève jusqu’à la tenue du prochain Conseil des Ministres. On nous a promis que le statut du personnel de la santé sera adopté par le Conseil des Ministres. Après l’adoption de cette loi, nous allons tenir une Assemblée Générale pour discuter de la situation et de l’évolution de nos revendications pour décider de la continuité ou de l’arrêt de la grève. 

Le Rénovateur Quotidien : N’êtes-vous pas en train de pousser le bouchon un peu loin en poursuivant cette grève ? 

Je ne pense pas. Nous sommes en train d’ouvrir une porte de sortie au gouvernement. Pousser le bouchon, ce serait élargir la grève, arrêter les urgences, faire une démission massive. On a beaucoup de moyens de serrer le bouchon. On ne peut pas encore annuler une grande grève à la suite des promesses. Cette grève était venue après les promesses. Cela veut dire qu’on ne peut pas arrêter une grève de 140 spécialistes. Chacun de nous a au moins bac+11. On est des intellectuels quand même. On est rentré dans la grève après des consultations juridiques. On a consulté des avocats et on sait parfaitement ce qu’on est en train de faire. 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes déterminés à aller jusqu’au bout malgré les menaces du gouvernement de vous radier de la fonction publique ? 

Ces menaces ne nous ébranlent pas. On ne peut pas faire sortir 12 élèves dans une salle de classe et on voudrait le faire avec 140 spécialistes. Soyons raisonnables ! Nous devons être sages. S’ils réclament leurs droits, c’est tout à fait légitime. 

Le Rénovateur Quotidien : Au niveau de l’hôpital national, il y a les patients qui se plaignent… 

(Il m’interrompt)Nos revendications, jusqu’à preuve du contraire, sont légitimes. C’est le gouvernement qui est responsable de cette situation. Dès qu’on dépose un préavis de grève, on lance la responsabilité sur le dos du gouvernement. Nous devons réclamer nos droits malgré la situation des populations. C’est vrai que cela nous fait mal au cœur d’avoir des malades qui ne reçoivent pas leurs traitements. Mais on peut faire quelque chose pour eux, on peut assurer les urgences mais encore, notre seul moyen de réclamations de nos droits après des négociations, c’est la grève. 

Le Rénovateur Quotidien : Avez-vous adressé un préavis de grève à votre tutelle ? 

On a adressé un préavis de grève de 45 jours, presque 35 jours ouvrables. La loi nous demande de faire un préavis de 10 jours ouvrables. C’est après qu’on a lancé la grève et on l’a suspendu. On ne l’a pas arrêtée. La grève du 3 décembre 2007, on l’a suspendu. On l’a repris après un mois de négociations avec le gouvernement. On a repris la grève qui était suspendue. 

Le Rénovateur Quotidien : Mouvement de grève par-ci, confrontation par-là…Peut-on parler de crise dans le secteur de la santé ? 

Il y a une très grande crise dans le secteur de la santé. Nous, nous voulons créer la crise. La grève, c’est une création d’une crise et nous,  nous savons qu’il y aura une crise et c’est à partir de cette crise, qu’on pourra arracher nos droits. Nous savons très bien qu’il y aura une grande crise, un grand problème et même beaucoup de dégâts. Il y a des gens qui viennent à l’hôpital et qui ne se traitent pas. Tout ceci, c’est la responsabilité du gouvernement. Il doit lancer une discussion très rapide. 

Le Rénovateur Quotidien : Qu’allez-vous faire si le gouvernement ne vous propose pas des solutions qui ne vous conviennent pas ? 

Nous ne souhaitons pas en arriver là. Nous sommes toujours à l’écoute du gouvernement. Nous sommes des gens sages. Nous ne sommes pas avec des diables. Nous pensons qu’il y aura une solution rapide qui sera trouvée à cette situation. On ne peut pas imaginer que notre gouvernement ne peut pas résoudre un problème comme celui-là, qui est un problème facile à résoudre. Nous ne demandons pas quelque chose d’impossible. 

Le Rénovateur Quotidien : Votre grève, est-ce une manière de revendiquer de meilleures conditions de vie et de travail ou tout simplement s’agit-il d’une pression sur les autorités pour assouvir les intérêts d’un groupe ? 

Non, pas du tout ! S’il y a un décret pris par le Président de la République élaborant un statut des médecins, nous arrêtons immédiatement la grève. 

Le Rénovateur Quotidien : Un député a souhaité entendre le Ministre de la santé sur la situation actuelle du secteur. Qu’est-ce que vous en pensez ? 

Le ministre de la santé est un politicien et nous, nous sommes des praticiens. Lui, il pratique la politique et nous la médecine. Lui, il a le droit de jouer avec tous les mots. Nous, nous jouons avec les seringues et les médicaments. Il peut dire tout ce qu’il veut mais il est responsable de ces paroles et nous, responsables de nos réflexes. Nous croyons que ce qu’il a dit relève du jeu politique. Tout le monde sait que les hôpitaux sont en paralysie totale, le secteur de la santé est en crise. Le fait que le Ministre affirme qu’il n y a pas de problème et que les techniciens supérieurs peuvent exercer à la place des spécialistes, cela veut dire qu’il n y a pas de santé en Mauritanie, cela veut dire aussi que ceux qui peuvent aller se faire traiter ailleurs n’ont qu’à aller et les autres à mourir. 

Le Rénovateur Quotidien : Donc, à votre niveau, vous n’êtes pas satisfait ? 

Bien sûr ! On n’est pas satisfait de la manière dont le dossier est traité, de la gestion de l’Etat, du gouvernement, du ministère de la santé, du ministère de la fonction publique, du ministère de l’économie et des finances et même du Premier ministre. Nous souhaitons que le Président de la République agisse le plus rapidement possible. 

Le Rénovateur Quotidien : C’est pour faire connaître à l’opinion publique tout cela que vous avez agi de la sorte en observant ce mouvement de grève ? 

Ecoutez, nous ne sommes pas en bras de fer avec le gouvernement ni avec les populations. Nous sommes des médecins qui réclament leurs droits. Certains d’entre nous ont bac+11 ou 13 alors que les professeurs d’université n’ont que bac+9. Nous demandons les mêmes traitements de faveur qu’eux. Nous demandons un cadre juridique avec lequel nous pouvons travailler. C’est très simple ! 

Propos recueillis par 

Babacar Baye Ndiaye 

( 13 décembre, 2007 )

Réconciliation Nationale:Cheikh Saad Bouh Camara favorable à la mise en place d’une « commission vérité et réconciliation »

 A l’occasion de la célébration de la Journée Internationale des Droits de l’Homme, Monsieur Cheikh Saad Bouh Camara revient en filigrane sur le contexte dans lequel cette Journée Internationale est née et sur les voies et moyens à définir pour s’acheminer définitivement vers la réconciliation nationale. 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous rappeler le contexte dans lequel la Journée Internationale des Droits de l’Homme est née ? 

Cheikh Saad Bouh Camara : Le 10 décembre 1948 au Palais de Chariot à Paris, la communauté internationale, pour la première fois, reprenait la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. La Déclaration Universelle de ces Droits de L’Homme est à la fois, la suite de la charte des Nations Unies, laquelle date, le 26 juin 1945 qui a vu la naissance de l’Organisation des Nations Unies et ça va être le commencement de la période contemporaine moderne actuelle des droits de l’homme. Cette déclaration c’est à la fois une utopie, un rêve et un objectif qui ne sera jamais atteint mais qui a posé les jalons et qui a permis de mettre en pratique, de mettre en vrac, de traduire dans les faits un certain nombre de recommandations, de pactes et de traités. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les états ont décidé de se réunir et de mettre en place une documentation des traités, un arsenal de traités internationaux qu’il fallait faire respecter. Il s’agit donc d’un long trajet parce que dès 1948, la Déclaration a permis de lutter contre la colonisation, dès 1948, la Déclaration a permis de mettre en place un certain nombre d’instruments juridiques qui sont actuellement les pièces cardinales de la réglementation sur le plan international en matière de droits de l’homme. On peut citer le pacte international relatif aux droits civils et militaires et le pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. Je citerai également et c’est extrêmement important, la convention contre toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes, la convention des droits de l’enfant. il faut dire que cela a permis de voir émerger la justice internationale à travers la création de la cour pénale internationale qui est aussi l’une des conséquences de la déclaration universelle des droits de l’homme parce que pour la première fois, on a voulu statuer, arrêter les personnes qui violent les droits de l’homme de façon massive et les juger. C’est un pas considérable et il faut retenir que la C.P.I est une consécration. Il faut rappeler que la C.P.I  peut s’autosaisir et peut même décider de déclencher une campagne ou ouvrir un dossier par rapport à des personnes, des groupes ou un Etat qui violent les droits de l’homme. 

Le Rénovateur Quotidien : Chaque pays peut-il saisir cette juridiction internationale ? 

Cheikh Saad Bouh Camara : Si un Etat a rempli les conditions pour être membre de la C.P.I, cet Etat peut déposer une plainte. C’est le cas présentement pour certains pays comme l’Ouganda et la R.D.C par rapport à des personnes qui ont fait subir des violations massives et répétées des droits de l’Homme. Cela pour dire que l’impunité ne sera plus pardonnée ni tolérée. Cela aussi pour rappeler notre devoir, nous en tant que militants des droits de l’Homme, concernant la lutte contre l’impunité. Ce devoir, il se conjugue et se décline en 5 étapes : 

1.     

Par un devoir de mémoire : il faut obtenir et exiger qu’on n’oublie pas les violations des droits de l’Homme. C’est la première condition, elle est incontournable. On ne demande pas un devoir de mémoire pour se venger mais au contraire pour que cela ne puisse plus jamais se reproduire et pour qu’aussi historiquement, on marque les esprits et les cœurs des uns et des autres pour qu’ils sachent ce qui s’est passé. 

2.      Par un devoir de vérité : cela veut dire qu’on va aller chercher, faire des investigations et chercher la véracité et la fiabilité des faits. Le devoir de vérité accompagne le devoir de mémoire. 

3.     

Par un devoir de justice : il est incontournable. Il faut juger les criminels qui qu’ils soient et où qu’ils soient, anciens chefs d’Etat ou chefs d’Etat en mandat. 

4.      Par un devoir de réparation : il faut non seulement traiter les gens dans leur dignité mais il faut une réparation morale, matérielle et financière. C’est dans ce cadre qu’il faut faire campagne pour qu’il y ait réparation de nos parents réfugiés mais aussi pour ceux ou celles qui ont été victimes du passif humanitaire. 

5.     

Enfin, après avoir décliné le devoir de mémoire, celui de vérité, de justice et de réparation, il y a le dernier mais pas le moindre, the last but not the least, le devoir de réconciliation. 

Le Rénovateur Quotidien : Et quelle est la stratégie qu’il faut adopter pour que tout cela soit possible ? 

Cheikh Saad Bouh Camara : Je crois qu’il faut continuer à exiger et à demander qu’il y ait une commission vérité et réconciliation pour savoir tout ce qui s’est passé pendant ces différentes décennies. Il faut se mobiliser aussi pour la lutte contre toutes les formes d’esclavage anciennes ou contemporaines. La mobilisation de tout un chacun est sine qua non. Il faut qu’on sache le contenu de cette loi votée par le Parlement et qu’on suive avec attention les décrets d’application et enfin participer au temps de mobilisation sociale contre toutes les formes d’esclavage. Il faut se mobiliser non seulement pour pouvoir voir réellement l’application de cette loi mais aussi pour accueillir nos frères et sœurs réfugiés. C’est un combat, un combat au plan de la communication et au plan culturel. C’est un combat pour qu’ils puissent recouvrer leur dignité. C’est un combat pour les mettre dans les mêmes conditions que ceux qui sont là. Nous devons tout faire pour qu’ils puissent être rétablis dans leurs droits et avoir les réparations qu’ils méritent. C’est après seulement que nous pouvons parler de réconciliation nationale. 

Propos recueillis 

Babacar Baye Ndiaye 

( 17 octobre, 2007 )

Aminétou Mint Ely Moctar:«Notre pays a toujours connu des situations économiques très difficiles mais aucun régime n’a pensé ni osé vendre nos sociétés nationales (…) Si le régime actuel est là pour l’intérêt des populations, il doit préserver leurs biens »

Dans l’interview suivante qu’elle a accordée au Rénovateur Quotidien, Aminétou Mint Ely Moctar, présidente de l’AFCF et membre de la Société Civile revient sur la situation actuelle du pays, le dossier du retour des déportés, le Ministère chargé des relations avec les parlements et de la Société civile et sur le rôle que doit jouer la Société civile dans une jeune démocratie comme la Mauritanie.  Et pour sortir de l’impasse, il urge d’organiser des journées de concertation, seule solution, selon elle, qui peut sortir le pays de la situation qu’il traverse actuellement.    

Le Rénovateur : Quelle appréciation personnelle faites-vous de la situation actuelle du pays ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : La situation actuelle du pays, personnellement, me préoccupe beaucoup pour différentes raisons. Je n’ai jamais vu un état de fait aussi catastrophique en Mauritanie du point de vue économique et social : montée des prix des denrées alimentaires, pauvreté, chômage, la vente de la SNIM et d’Air Mauritanie, sur la façon et même la gestion politique du pays (…). La Mauritanie n’a jamais atteint une telle situation.

Le Rénovateur : Vous de la Société Civile, vous connaissez tout cela. Mais vous semblez fermer  les yeux. N’êtes-vous pas en train de donner du crédit à ceux qui vous reprochent votre passivité voire même votre complicité avec l’Etat ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Pas du tout ! Il faut quand même relativiser les choses c’est-à-dire que

la Société Civile n’est pas la même, qu’elle n’a pas la même vision des choses. La Société Civile est encore jeune et elle est habituée à être instrumentalisée par l’Etat. Jouer un rôle dans l’ancrage de la démocratie et la lutte contre toute déviation, ce n’est pas n’importe quelle ONG qui peut l’assumer ! Notre rôle c’est d’attirer l’attention du gouvernement sur les déviations et surtout sue ce qui ne va pas dans le pays. Car, en réalité, l’Etat a besoin d’un interlocuteur qui  attire son attention, l’oriente, lui dit la réalité parce qu’il n’est pas en liaison directe avec les masses ni en face des situations.

Le Rénovateur : Mais n’empêche qu’il y a une Société Civile qui applaudit toujours des deux mains tout ce que fait le gouvernement. 

Aminétou Mint Ely Moctar : Bien sûr ! D’ailleurs, on peut dire que la majorité de la Société Civile passe tout son temps à applaudir les politiciens ou les dirigeants. Ça on le voit ! Nous, en tant que de

la Société Civile (FONADH, NDLR), nous n’applaudissons personne. Nous n’avons pas l’habitude de le faire d’ailleurs. Nous sommes contre le fait d’applaudir un régime. Mais aussi, par principe, il faut se dire la vérité, quand il y a des avancées, nous le disons et le félicitons. Et si ça ne va pas, nous attirons l’attention, nous critiquons pour que l’Etat puisse dépasser les difficultés.

Le Rénovateur : Comment expliquez-vous donc votre mutisme, votre inaction si vous n’êtes pas en complicité avec les autorités d’autant plus vous savez très bien que la situation du pays est assez critique ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je crois que

la Société Civile doit être plus vigilante sur la situation du pays. Donc, il faut écouter, voir et après faire le constat. C’est que nous sommes en train de faire. Nous menons à notre manière nos enquêtes et après nous nous prononcerons parce que là, il ne faut pas aussi faire des réactions hâtives. Il faut partir de la réalité par des arguments valables et corrects.

Le Rénovateur : Cela veut dire que vous êtes en perte de vitesse ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Non, non ! Nous avons toujours dénoncé mais là, nous sommes en train de voir plus clair. Les choses, il faut les analyser et voir où cela peut nous mener. Nous, nous ne sommes pas des politiciens. Nous sommes une organisation qui a un point de vue sur la société. Maintenant, nous estimons que notre rôle c’est de combattre tout ce qui ne va pas avec les intérêts des populations. Si toutes ces sociétés nationales seront vendues, ça va être la catastrophe dans ce pays. Notre pays a toujours été confronté à des situations économiques très difficiles mais aucun régime n’a pensé ni osé vendre nos sociétés  nationales. Nous estimons que si le régime actuel est là pour l’intérêt des populations, il doit préserver leurs biens.

Le Rénovateur : Ne pensez-vous pas que l’Etat mauritanien est astreint aujourd’hui de faire cela ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je crois, pour le moment, aucune condition ne doit obliger l’Etat à vendre ces sociétés. Il faut chercher d’autres mesures plus propices et plus favorables, des solutions durables. Il ne faut pas que la solution vienne du tic au tac. Les militaires affirment qu’ils ont laissé les caisses de l’Etat remplies d’argent. Où est tout cet argent ? Ce n’est pas en bradant ces sociétés nationales que nous allons sortir de cette impasse. Il faut voir d’autres solutions.

Le Rénovateur : A votre avis, la situation actuelle du pays n’est-elle pas une suite logique d’une mauvaise gestion économique durant la période de transition ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je ne peux pas dire que c’est le CMJD. Je peux dire simplement qu’il a une part de responsabilité. Quand l’actuel gouvernement est venu, il fallait d’abord faire la part des choses. Le PM (Zéine Ould Zeidane, NDLR) avait déclaré que les caisses de l’Etat sont vides. Ces propos ont été démentis par Sidi Mohamed Ould Boubacar (PM durant la période de transition, NDLR)  et par le gouverneur de

la Banque Centrale. Je ne peux que responsabiliser l’actuel gouvernement. Et ce n’est pas tout. Pendant les intempéries sur Tintane, le gouvernement avait reçu beaucoup d’argent. Où est passé tout cet argent ? Il a été promis aux populations de Tintane de construire une nouvelle ville. Mais j’ai appris que cette nouvelle ville ne peut pas être construite maintenant. Cela veut dire quoi ? Cela veut dire que ces fonds ont été employés dans d’autres choses. Donc, on ne peut faire la sourde oreille avec tout cet argent. Il faut que le peuple mauritanien sache où sont rentrés ces fonds.

Le Rénovateur : Pendant que l’opposition fait part de ses appréhensions par rapport à la situation actuelle du pays, les syndicats dénoncent la volonté des pouvoirs publics de brader les sociétés nationales, que fait la Société Civile ? A-t-elle quelque chose à proposer pour sortir le pays de cette situation ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Tout ce que je peux dire c’est qu’il ne faudrait pas que les pouvoirs publics se hasardent à vendre notre dernier fleuron économique. Je suis contre la vente du dernier espoir du peuple mauritanien.

Le Rénovateur : Et si c’était la seule solution ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je crois que cela ne peut pas être la seule alternative pour
la Mauritanie. Ça ne doit pas se passer comme ça même si c’est la seule alternative. Il faut qu’il y ait des journées de discussion, d’échanges. Il faut que l’Etat organise des journées de concertations sur al situation actuelle du pays. Il faut que l’Etat prenne en considération le point de vue des populations, des cadres de ce pays. Ces journées de concertation vont permettre aux citoyens d’être informées.

Le Rénovateur : Vous estimez donc qu’il est urgent de les organiser, ces journées de concertation ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : C’est la seule solution qui peut faire sortir ce pays de la situation qu’il traverse actuellement. Sinon, ce serait vraiment regrettable pour notre jeune démocratie et pour l’espoir tant fondé sur le changement.

Le Rénovateur : L’opposition est en train de préparer une plate-forme revendicative qu’il va soumettre au gouvernement pour l’aider à organiser correctement le retour des déportés. Qu’en est-il de

la Société Civile et avez-vous quelque chose à soumettre au gouvernement ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Je ne peux pas parler de l’opposition parce que ce qui se passe là-bas m’échappe vraiment. Mais je sais quand même qu’elle est censée avoir son mot à dire sur une situation aussi importante que le retour des déportés, le règlement du passif humanitaire, l’esclavage…À notre niveau, nous avons déjà une proposition au niveau du FONADH. Nous avons déjà fait une étude sur ce que nous estimons nécessaire pour le retour des déportés. Malheureusement, depuis un certain moment, depuis la première rencontre avec le Ministre de l’Intérieur, nous avons l’impression d’être écartés de la scène. Il n’y a plus de relation, de contact entre l’Etat et nous.

Le Rénovateur : Est-ce à dire que vous vous sentez mis à l’écart ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Effectivement ! Par exemple, par rapport au conseil économique et social, le ministère chargé des relations avec les parlements et de la société civile est en train de voir comment intégrer trois éléments de la société civile dans cette institution. Nous ne savons même pas sur quelles bases. Le FONADH n’a jamais été contacté alors que nous avons des ONGS reconnues sur le plan international. Ce n’est pas simplement pour critiquer mais c’est pour qu’il y ait un changement, qu’on rectifie les erreurs et qu’on ne tombe pas dans les mêmes erreurs du passé. Nous avons toujours été exclu mais cela ne nous a pas empêché de lutter et de dire notre point de vue.  Nous estimons aujourd’hui qu’un retour des déportés ne peut avoir aucun effet positif  sans l’implication des associations des victimes qui sont là, des associations des droits de l’homme qui ont lutté durant les années sombres pour le retour de ces déportés.

Le Rénovateur : Actuellement, on a l’impression que ce dossier est tombé comme un soufflet contrairement à ses débuts ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Il est toujours facile, surtout dans une campagne politique, de promettre beaucoup de choses. Mais il est extrêmement difficile de tenir ses engagements. Aujourd’hui, il y a une sous-estimation de ce que demande un retour organisé des déportés et dans la dignité. Il ne suffit pas de montrer la bonne volonté, d’appeler au pardon encore moins de dire aux mauritaniens de s’accepter entre eux mais il y a des mesures pratiques et celles-ci avec la situation actuelle, l’Etat qui est en déche, est-ce qu’il est possible de faire un retour digne des déportés ? Avec quoi va-t-on les accueillir, les insérer dans la vie active ? Il y a énormément de questions qui se posent avec la situation actuelle. Un pays qui est en train de vendre l’essentiel de ses biens, comment peut-il amener ces milliers de bouche à nourrir, qui cherchent à travailler, qui cherchent des logements ? Il faut que les gens se posent des questions et il faut qu’il y ait des réponses. C’est dans ces journées de concertation que nous allons trouver les réponses de toutes les questions que nous nous posons.

Le Rénovateur : Vous êtes membre de la société civile. Votre ministère de tutelle remplit-il son rôle ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Le ministère ? Personnellement, je suis vraiment déçue. Lorsqu’on a crée par décret ce ministère, je m’attendais à l’équité et à la transparence dans une ère de démocratie. C’était ça ma vision de ce ministère. Quelques jours plus tard, il fait un appel à la même tendance qui était là au temps de Taya et qui nous avait empêché de tenir notre congrès. Ce sont les mêmes personnes qui ont été appelées et surtout par relations personnelles. Je crois dans un pays démocratique, il faut dépasser le régionalisme, les affinités, la parenté, le tribalisme. Notre jeune démocratie ne peut continuer sur ces mêmes pratiques si elle veut se développer.

Le Rénovateur : Vous semblez reprocher le ministère des relents de discrimination ? 

Aminétou Mint Ely Moctar : Absolument ! Et je crois que ce n’est pas sérieux ni digne d’un ministère censé représenté toutes les composantes de la société civile. Cela dit, il faut que ce ministère soit au dessus des contradictions de la société civile. Le rôle de l’Etat c’est de rapprocher les gens et non de se mêler de certaines contradictions souvent personnelles. Quand ce ministère fait appel, il doit appeler toutes les composantes existantes de la société civile.

Le Rénovateur : N’êtes-vous pas au demeurant victime de votre démarcation par rapport à la politique de l’Etat ce qui explique qu’on vous marginalise souvent ? 

Aminétou Mint Moctar Ely : Je pense que nous en tant qu’association des droits de l’homme, notre rôle c’est de dire la vérité et de défendre les intérêts du peuple mauritanien. Même si on va nous marginaliser comme cela a été toujours le cas. Durant le régime de Taya, c’était la même chose. Apparemment, aujourd’hui, les mêmes pratiques de marginalisation demeurent encore. Je n’ai pas vu réellement ce changement qui permet à tout le monde de se sentir aux mêmes pieds d’égalité que les autres. Rien a changé parce qu’il y a toujours une volonté d’exclure certaines personnes.

Propos recueillis par 

Babacar Baye Ndiaye

( 3 octobre, 2007 )

Madame Marième Daddah

Pour la première fois de son existence, la fondation Moktar Ould Daddah peu connue des mauritaniens a tenu sa première Assemblée générale constitutive ce 19 Mai à son siège de l’îlot O à tévragh Zeina. Le Rénovateur a profité de cette occasion pour s’entretenir avec Madame Marième Daddah, Présidente de la Fondation.
Le Rénovateur : Depuis le 30 juin 2004, votre association a été reconnue par l’Etat mauritanien. Pourquoi avoir attendu si longtemps pour tenir votre première Assemblée Générale ?
Madame Marième Daddah : Nous avons attendu trois années pour différentes raisons. Il y a d’abord les contextes politiques qui ont été assez variés pendant cette époque précise. Mais aussi, il y a eu ma volonté d’asseoir la Fondation, de lui donner des assises véritables. Je ne m’imaginais pas une telle Assemblée il y a deux ou trois ans. Je n’étais pas prête. Voilà succinctement les raisons pour lesquelles on a tardé à tenir notre première Assemblée Générale.
Le Rénovateur : Beaucoup de jeunes ne connaisent pas assez bien le Président Moktar Ould Daddah. Quelles sont les actions que vous comptez mener pour faire rayonner sa mémoire auprès des générations présentes et futures ?
Mme. M.D : C’est une question intéressante dans la mesure où c’est une obsession pour moi de toucher la jeunesse qui est le trésor de ce pays. C’est sur elle qu’on doit porter l’essentiel de nos efforts. Ce que vous ne savez peut être pas c’est que cette jeunesse vient elle même à la Fondation. C’est une occasion d’insister de manière assez précise là-dessus : la Fondation prend des initiatives c’est vrai mais je souhaite qu’elles viennent du peuple mauritanien et en particulier de sa jeunesse. C’est cela qui m’intéresse.
Le Rénovateur : Que reste-t-il de l’héritage du Président Moktar Ould Daddah ?

Mme.M.D : J’espère beaucoup de choses. L’histoire et la mémoire ont été occultées pendant ces trente dernières années. Trente ans c’est plus qu’une génération et c’est la raison pour laquelle vous aviez dit tantôt que les jeunes ne le connaissent pas assez bien. Il est décédé- que Dieu l’accueille dans son paradis- en 2003 mais il est plus que jamais présent. Ce qui reste de lui, c’est l’essentiel c’est-à-dire une manière de gouverner, de voir l’avenir de la Mauritanie, un ensemble de valeurs basées sur la probité intellectuelle, la transparence, l’amour de la patrie et le respect du peuple mauritanien.
Le Rénovateur : Vous connaissez assez bien le nouveau Président de la République et du reste, il vous a reçue récemment en audience au palais de la République. Quelles relations entretenez-vous avec lui ?
Mme. M.D : Lorsqu’il a décidé de se mettre en politique, aux affaires comme il disait, il m’a rendu visite au mois de décembre 2006 et à sa demande pour me présenter son programme et ses projets. J’avais trouvé cette démarche très agréable et pertinente aussi. Effectivement, non seulement je l’ai rencontré après son élection mais à son investiture récemment il y a quelques jours. Nous avons ensemble évoqué la situation actuelle du pays et notre disponibilité pour l’aider à relever les défis qu’il s’est donné et qui sont très lourds et graves. Il a besoin de la participation de chaque mauritanien.
Le Rénovateur : Vous êtes partisane de la valorisation des hommes du passé qui ont été actifs dans la construction du pays pendant les premières années de l’indépendance. Pourquoi un tel choix ?
Mme M.D : Eh bien, ce choix s’explique pour le respect de l’histoire ! Ce n’est pas parce que Moktar a été le leader incontesté de cette période. Il a fondé l’Etat-Nation mauritanien, personne même ceux qui ont des réserves à son égard ne peuvent le nier mais ce travail n’a pas été fait seul. Il a fait ce travail avec des gens, des ministres, des ambassadeurs, des gouverneurs et tous les fonctionnaires qui ont travaillé avec lui de même que les membres du parti peuple mauritanien. Tout ce monde là fait partie de l’histoire. Je pense qu’il est heureux, bon et bien de les associer à l’œuvre de construction nationale du Président Moktar.
Le Rénovateur : A un moment donné de votre vie, vous avez été aux contours du pouvoir. Quel parallèle faites- vous entre la Mauritanie des années 60 et celle d’aujourd’hui ?
Mme M.D : Je me suis jusqu’ici interdite de faire des comparaisons pour deux raisons principales. D’abord, c’est difficile de la faire. La Mauritanie des années 60 s’inscrivait dans un contexte régional et international qui n’est plus du tout le même aujourd’hui. La deuxième raison est la plus importante à mon avis c’est-à-dire mon refus de me transformer en tribunal. Je ne porterai pas de jugements. Le rôle de al Fondation c’est de faire reconnaître l’œuvre du Président Moktar. Parce qu’elle est méconnue et occultée. Elle a été volontairement cachée et cela est mauvais. Je suis obligée de le dire. Je pense que l’histoire aura son rôle et que les mauritaniens sont assez intelligents pour en tirer les conclusions qu’ils doivent en tirer.
Le Rénovateur : On entend pas assez souvent la Fondation Moktar Ould Daddah. Qu’est-ce qui explique ce manque de visibilité?
Mme M.D : Elle s’explique par le contexte dans lequel il est né et qui n’était pas favorable. C’est en bousculant un peu les choses qu’on a été finalement reconnu en juin 2004. Cela s’explique aussi par le fait qu’au début notre Fondation n’avait pas assez de membres et que la communication n’était pas assez importante bien qu’on ait fait beaucoup de choses.
Le Rénovateur : L’unité nationale vous tient certes à cœur. Est-ce à dire que vous avez des appréhensions ?
Mme M.D : Avoir des appréhensions serait une attitude négative. Je constate des faits qui se sont déroulés ces trente dernières années et qui ont ébranlé l’unité nationale. Qu’il s’agisse des conflits tribaux, de personnes, de culture, rien n’a été fait. Il faut que nous vivions nos différences comme une richesse. Et pour qu’elle le soit, il faut qu’on apprenne à se connaître les uns les autres et à se respecter pour faire ensemble quelque chose. C’est cela une nation. On a un passé commun et Dieu sait qu’il est long, passionnant, intéressant et riche. On doit bâtir un avenir commun et pour cela il faut qu’on se connaisse et s’aime entre nous.
Le Rénovateur : Pensez-vous que cette unité passera par l’instauration d’une véritable justice qui est un axe de la démocratie ?
Mme. M.D : Bien sur ! Une justice digne de ce nom qui soit séparée des autres pouvoirs. S’il n y a pas cela, ce n’est pas possible de parler de démocratie. D’abord donc une justice qui en soit une. En ce moment là, on pourra espérer établir un régime démocratique je dirai à la mauritanienne. Il faut quand même que nous gardions un peu de recul par rapport aux systèmes importés de l’extérieur avec des histoires et des cultures différentes.
Le Rénovateur : Vous êtes une femme ambitieuse et par rapport à la Fondation, qu’est-ce qui vous préoccupe et que vous aimeriez voir se réaliser ?
Mme M.D : Une Mauritanie qui a retrouvée sa dignité, son unité, sa place dans le monde. Elle avait une place dans le monde arabe et en Afrique. Une Mauritanie fraternelle, crédible pour les investissements extérieurs, qui s’enrichit et connaît une forte croissance mais cela ne suffit pas. Je veux une répartition équitable et juste pour nos ressources nationales et pour cela je compte sur les mauritaniens. C’est eux seuls qui doivent prendre leur destin en main. L’aide extérieure ne pouvant jouer qu’un rôle d’appoint important mais le destin c’est nous qui devons le prendre entre nos mains. Jusqu’ici, j’ai le sentiment que ce principe n’a pas été respecté et cela m’afflige.
Le Rénovateur : Et Ahmed Ould Daddah, quelles sont vos relations ?
Mme M.D : La fondation Moktar Ould Daddah n’est pas un parti politique. Nous ne cherchons pas le pouvoir. Nous avons des objectifs à long terme. Nous ne cherchons ni fonction ni argent. Ahmed Ould Daddah est le demi frère de Moktar. Il a crée depuis longtemps son parti politique. Il vit sa vie de leader politique et chacun fait ce qu’il doit faire pour le pays.
Interview réalisée par Babacar Baye Ndiaye

( 3 octobre, 2007 )

Fara Bâ

« il faut lutter impérativement contre l’oubli… »

« Le cercle des noyés » est un film documentaire réalisé par Pierre Yves Vanderweerd, un réalisateur belge. Ce film raconte l’histoire douloureuse des détenus de la prison de Oualata. Ce film, qui a eu beaucoup de succès en Europe sera projeté selon toute vraisemblance, entre le 23 et le 29 juin en Mauritanie. En attendant la projection du film dans notre pays, Fara Bâ, narrateur du film, a bien voulu nous en parler un peu plus sur ce film.

Le Rénovateur : Comment une expérience carcérale a-t-elle pu inspirer un film ?
Fara Bâ : Ce film est né d’une rencontre entre le cinéaste belge Pierre Yves Vanderweerd et moi. Je lui ai raconté mon histoire en tant qu’ancien détenu politique du bagne de Oualata et l’histoire l’avait beaucoup bouleversée. De là nous avons voulu réaliser cette histoire. C’est un film sur les droits humains. C’est un travail de mémoire que nous avons fait ensemble, un devoir de mémoire parce que celle-ci, il faut la préserver. Il faut donner de la valeur à la mémoire. C’est un film contre l’oubli. C’est très important de faire cette mise au point. Nous pensons également que ce film pourrait servir de thérapie en Mauritanie, parce que nous avons fait une véritable descente aux enfers pendant la garde-à-vue en prison. Nous avons subi les tortures les plus atroces et cela a été durement pénible.
Le Rénovateur : Pourquoi le choix sur votre personne pour faire la narration historique ?
Fara Bâ : Bon, c’est une rencontre par le biais d’amis. Un ami personnel précisément a permis cette relation et de parler des arrestations de 86, des conditions de détention. C’est de là qu’a germé l’idée de faire un tel film. Et c’est extrêmement important puisque le film doit être projeté ici en Mauritanie. Nous pensons qu’il va servir comme une sorte de cataclysme. Tout le monde saura que ce que nous avons vécu a été atroce et innommable. Et cela va pousser les mauritaniens à s’interroger, se poser des questions, qu’on se dise plus jamais ça dans notre pays. Cela est essentiel.
Le Rénovateur : Vous êtes le narrateur du film, du point de vue technique comment ça s’est passé ?
Fara Bâ : Je devrais dire d’emblée qu’il s’agit d’un film documentaire. Ce n’est pas une fiction. Je ne suis que le narrateur du film. Il y a un texte qu’il faut lire. Cette narration est soutenue par des images du quotidien de la Mauritanie parce que le cinéaste a pu filmer le fort, des scènes de vie quotidienne à Nouakchott, sur la route de l’espoir. Il y a également l’interview de mon épouse.
Le Rénovateur : Qu’est-ce que vous avez ressenti lorsqu’on vous a proposé de relater votre vie carcérale dans un film documentaire ?
Fara Bâ : Moi-même, j’ai beaucoup poussé Pierre à faire ce film là parce que pour moi c’était une nécessité. Et évidemment, je ne suis pas le seul à œuvrer pour la réalisation de ce genre de film. J’ai travaillé avec d’autres amis qui étaient avec moi en prison, avec des camarades d’infortune qui ont apporté leurs témoignages parce que ce film là c’est la somme de plusieurs témoignages.
Le Rénovateur : Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour faire un film sur votre vie carcérale alors que vous pouviez même le faire sous le régime de Taaya. Pourquoi un tel choix ?
Fara Bâ : Nous avons pensé que c’était périlleux de faire ce film à cette période. Parce que comme vous le savez, Taaya était un dictateur. Notre pays a vécu une dictature exécrable et détestable et qu’il aspirait à une pérennité. C’était donc risqué d’entreprendre ce film là. Donc on a attendu mais l’attente a été un peu longue parce que nous avons commencé à nous concerter depuis 1996.A un moment donné, j’ai dit à Pierre que nous allons faire ce film advienne que pourra parce qu’il faut que la mémoire soit préservée. Il faut lutter impérativement contre l’oubli.
Le Rénovateur : On sait très bien que la vie carcérale laisse des souvenirs inoubliables. A votre avis, est-ce que ce film a constitué pour vous une sorte de délivrance ?
Fara Bâ : La prison, elle est extrêmement dure surtout quand vous êtes privé de liberté, quand vous subissez l’enfermement. C’est toujours une expérience pénible. Quand on sort de prison, on en sort souvent diminué. Mais c’est bon de pouvoir extérioriser ce qu’on a enduré en prison. Je pense que ça sert aussi à décompresser. Je voulais dire malgré tout ce que nous avons enduré, les tortures, l’enfermement, la privation, je n’ai pas de rancune contre personne. Je ne suis pas animé par un quelconque désir de vengeance que ce soit.
Le Rénovateur : Et vous pensez en vue de tout cela que ce film aura un écho favorable en Mauritanie notamment chez certaines élites politiques ou lobbies ?
Fara Bâ : Je pense qu’avec la nouvelle donne en Mauritanie, il y a un changement extrêmement important. Il y a un processus démocratique très significatif qui a été enclenché. Je ne pense pas que le nouveau régime puisse brandir encore la censure. J’ai la ferme conviction que ce film va sortir et il est prévu qu’il sorte ici entre le 23 et le 29 juin. S’il sortait également, il faudrait qu’il y ait un débat après la visualisation du film par rapport aux dimensions droits de l’homme, culturelle, politique et mémorielle. Je pense que tout cela est essentiel.
Le Rénovateur : Pensez vous que ce film a pu restituer l’essentiel de cette période que vous avez ou bien est-ce que ça était une restitution parcellaire d’une grande souffrance que vous avez vécu ?
Fara Bâ : Je voudrai rappeler que dans ce film, il n y a aucune incitation à la violence ni à la haine. C’est un film documentaire tout simplement. Maintenant, restituer ce que nous avons vécu ce n’est pas possible. Mais je pense que l’essentiel a été dit dans ce film par rapport à ce que nous avons enduré. Ce film c’est par rapport à un vécu. Il y a des choses que j’ai vues, que j’ai endurées, des analyses que j’en ai faites. Et ce n’est pas certes comme cela l’évoquerait une personne qui n’a pas connu tout cela. Moi, je pense avoir dit l’essentiel sans choquer qui que ce soit, c’est mon sentiment. Il y a eu des réactions. Certains ont pensé qu’il fallait faire une fiction par rapport à ce vécu, qu’il fallait reconstituer les chaînes que nous avions aux pieds, les tortures que nous avons subies, les jaguars, la brique le soir où vous êtes à genoux…
Le Rénovateur : Vous avez partagé avec Boye Harouna la même cellule. Est-ce que son livre vous a été d’une certaine utilité dans le cadre de la réalisation de ce film ?
Fara Bâ : J’ai lu son livre il y a quelques temps mais j’avoue que je n’ai pas pris de notes après lecture du livre de mon ami Harouna Boye. Je me suis fondé sur mon expérience personnelle, sur ce que j’ai enduré, ce qui me reste dans la mémoire. Je ne me suis pas appuyé sur ce livre à vrai dire sur ce livre pour faire faire ce film.
Le Rénovateur : Que représente pour vous la prison de Oualata ?
Fara Bâ : Elle a été nommée le mouroir de Oualata. Je ne pense qu’il y ait en Mauritanie une prison aussi dure parce que la prison de Oualata est au même titre que celle de Tazmamarte au Maroc ou bien le camp Boiro en Guinée d’autres prisons tristement célèbres. Ça c’est une situation particulière parce que c’est des militants du FLAM qui ont été arrêtés. Il fallait les casser systématiquement, les humilier pour que ça serve de leçons et que d’autres ne tentent plus de poser les problèmes des négro africains et ceux de la cohabitation. Je pense que cette prison est assez spéciale pour moi parce que nous avions des arrêtés aux pieds, nous sommes restés cinq mois sans se laver, nous avons été torturés en prison sans compter les injures du lieutenant qui commandait le fort, on nous a traités de juifs, de sales nègres.
Le Rénovateur : Quelques années après cette période de braise, qu’est ce que vous éprouvez envers ceux qui vous ont torturé dans la geôle de Oualata ?
Fara Bâ : Je rencontre souvent mes tortionnaires. D’ailleurs dans ce film, cette situation est évoquée. On se salue, c’est comme si de rien n’était. On s’enquiert des nouvelles de la famille et ça s’arrête là. Comme je l’ai dit tantôt, je ne suis pas animé par un sentiment de vengeance. Moi je veux qu’on dépasse tout cela. Evidemment, il faut que la vérité soit dite, qu’il y ait une réconciliation nationale. Il y a des problèmes plus graves et nous savons qu’en 1990, il y a eu des exécutions sommaires et extrajudiciaires, des massacres contre des négro africains. Tant que ces problèmes ne sont pas réglés, on ne peut pas parier la pérennité de la Mauritanie et de sa viabilité.
Le Rénovateur : A Oualata, il y a eu des décédés parmi les détenus. Est-ce qu’ils tiennent une certaine place dans ce film ?
Fara Bâ : Bien évidemment, on a parlé de ceux qui sont morts dans la geôle de Oualata dans le film. Nous avons perdu Ken Youssou Guéye qui est mort à la prison de Néma, Taphsir Diop, Abdoul Khoudouss Bâ et Alassane Oumar Bâ. Dans le film, il y ales tombeaux qui sortent. C’est une scène de nuit très poignante et leurs photos ont apparu dans ce film.

Entretien réalisé par
Cheikh Tidiane Dia et Babacar Baye Ndiaye
Le Rénovateur Quotidien

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