( 3 octobre, 2007 )

Siré Camara, directeur de l’Espace Culturel Diadié Tabara Camara

« la politique culturelle et de jeunesse a été longtemps occultée… »

Depuis septembre 2006, cet Espace culturel qui porte le nom d’un illustre instituteur mauritanien existe. Ce temple de promotion du savoir situé dans le quartier de la Socogim est peu connu des mauritaniens. Entretien avec son directeur.

Le Rénovateur : Depuis un an, l’Espace culturel Diadié Tabara Camara existe. Mais en réalité, il est moins connu que les autres centres culturels de Nouakchott. Comment expliquez-vous cela ?
Siré Camara : C’est tout à fait normal. Ces centres auxquels vous faites allusion existent depuis plus de trente ans. Ce n’est pas étonnant que notre centre soit moins connu. Mais depuis notre existence, nous avons quand même fait des choses assez intéressantes et les gens d’ailleurs commencent à apprécier notre travail. En un an, nous avons organisé deux événements majeurs. Nous avons initié «la quinzaine de la démocratie ».C’était une première en Mauritanie. Elle a eu lieu au mois de février dernier. Au cours de cette quinzaine, il y a eu des conférences-débats, des discussions et des projections de films qui ont permis à beaucoup de jeunes d’exprimer leurs idées. On a reçu même le représentant du système des nations unies en Mauritanie et cette quinzaine a été beaucoup saluée. C’est un événement qui avait fait beaucoup de bruit. L’autre événement c’était «regards sur la ville ». C’est un projet qui a été réalisé en partenariat avec la coopération française et RFI. Cet événement aussi a eu beaucoup de succès.
Le Rénovateur : Pourquoi cet Espace Culturel porte-t-il le nom de Diadié Tabara Camara et qui était-il ?
S.C : Nous avons voulu d’abord donner à cet espace culturel un nom authentiquement mauritanien. Nous avons choisi ce nom parce que tout simplement Diadié Tabara Camara est un des premiers instituteurs du pays à être sorti de l’école coloniale de Rosso. Il a été directeur d’école et inspecteur de la jeunesse. Il a été un des membres fondateurs de la Semaine de l’Amitié et de la Fraternité qui est un événement d’intégration des jeunes de la sous région(Kayes, Bassi, Labé, Tamba). En plus de tout cela, la maison lui appartient. S’il n’avait pas mis sa maison à notre disposition, cet espace culturel n’aurait certainement pas existé.
Le Rénovateur : Les centres de culture font défaut dans notre pays et pourtant ils sont essentiels pour l’éducation et le savoir des jeunes. Mais on a l’impression que les pouvoirs publics ne participent pas à leur essor ?
S. C : Pourquoi ne participent-ils pas à leur essor ? C’est une question qui mérite d’être posée. C’est une politique culturelle, de jeunesse qui a été longtemps occultée en Mauritanie. C’est ce qui explique ce vide dans le milieu culturel. Ce vide se caractérise par le manque de structures pour dynamiser, gérer et promouvoir toutes les idées qu’on retrouve chez les jeunes. C’est aussi un manque de volonté politique, de compétence tout simplement. Cette situation n’est pas seulement propre en Mauritanie. Mais la situation dans notre pays est quand même assez frappante. Et d’ailleurs, cet espace est né suite à des discussions avec des jeunes qui disaient qu’ils ne pouvaient pas s’amuser ni échanger des idées.
Le Rénovateur : Alors que faut-il faire à votre avis ?
S.C : Je pense qu’il faut en créer. Normalement, dans chaque quartier, il doit y avoir un espace culturel.
Le Rénovateur : Peut-on savoir les raisons qui vous ont poussé à créer cet Espace Culturel ?
S.C : Les raisons sont multiples. Moi, je suis animateur socioculturel et j’ai vécu en France depuis 17 ans. J’ai crée cet espace pour permettre aux jeunes de s’exprimer mais aussi de garder un lien avec leur passé tout en s’ouvrant au monde extérieur. D’autre part, maintenant tout le monde parle de réconciliation mais pour se réconcilier, il faut avoir des structures, des espaces où on peut se retrouver et échanger. Mon souhait, c’est aussi que les mauritaniens puissent se retrouver quelles que soient leur origine, leur ethnie, leur âge, leur catégorie sociale et discuter pour essayer de trouver des solutions à leur problème.
Le Rénovateur : Si vous aviez un mot à dire au ministre de la Culture Mohamed Vall Ould Cheikh, ce serait quoi ?
S.C : Qu’il vienne voir les jeunes, les rencontrer, les écouter, discuter avec eux et voir nos activités.
Le Rénovateur : Acheter des livres, des équipements matériels, organiser des activités culturelles, bref, faire fonctionner un espace culturel exige beaucoup de moyens financiers et humains. Est-ce que cela signifie que vous tenez solidement le bout de la corde ?
S.C : Très difficilement. Il faut savoir que cet espace a été crée sur fonds propres. C’est des millions que j’ai investis dans ce projet. Il n y a pas eu une goutte de subvention de qui que ce soit. Les subventions sont venues bien après. Mais c’est très insuffisant par rapport à nos besoins. Et aujourd’hui, nous voulons que l’Etat nous appuie. Ceci dit nous avons aussi besoin d’être reconnue d’abord. Certes nous sommes sous la tutelle du ministère de la Culture et nous voulons être aidés dans notre travail sinon nous ne pourrons pas tenir.

Propos recueillis par Babacar Baye Ndiaye
ducdejoal@yahoo.fr
Le Rénovateur Quotidien

( 3 octobre, 2007 )

Mamadou Sarr, Secrétaire Exécutif du FONADH

« La question du retour des déportés doit être abordée sans passion dans le cadre d’un dialogue instructif »

Récemment, le Président de la République, dans un discours officiel, a annoncé le retour imminent des déportés mauritaniens restés encore au Sénégal et au Mali. Cette décision a été beaucoup saluée par les associations de défense des droits de l’Homme parmi lesquelles le FONADH qui a toujours suivi ce dossier épineux.

Le Rénovateur : Peut-on savoir le nombre de réfugiés mauritaniens restés encore au Sénégal et au Mali ?
Adama Sarr : C’est très difficile d’avancer des chiffres exacts. Le dernier recensement sur lequel on peut se fonder aujourd’hui a été effectué en 1995. Ce recensement évaluait à 66.000 le nombre de réfugiés mauritaniens au Sénégal et 18.000 au Mali. Cependant, entre temps, il y a eu des anciens déportés qui sont rentrés. Ceux qui sont rentrés par le biais du H.C.R. sont 32.000 et ceux qui sont rentrés de leur propre gré ou de leurs propres moyens sont estimés entre 8 à 10.000. Raisonnablement, il devrait rester entre 20.000 au Sénégal et 15.000 au Mali. Ce sont là que des chiffres approximatifs. Le seul moyen de déterminer exactement le nombre de déportés c’est de faire une identification et un recensement exhaustifs des réfugiés mauritaniens restés encore au Sénégal, Mali et même ailleurs.
Le Rénovateur : Vous nous donnez des chiffres dissemblables. Qu’est-ce qui explique, à votre avis, qu’on n’a pas de chiffres exacts ?
A.S. : On ne peut pas donner de chiffres précis parce que jusque là, il n y a pas eu de recensements répétitifs. S’il y en avait eu, on serait fixé. Aujourd’hui, la première tache à faire, dans la mesure où il y a une volonté politique de régler ce problème, c’est de pouvoir faire un recensement exhaustif. Les gens sont en train d’avancer des chiffres avoisinant entre 700.000 et 500.000, des chiffres assez fantaisistes. C’est pourquoi, je reste prudent par rapport aux chiffres et il faudrait être très circonspect. Et comme il n y pas de recensement exhaustif, il faut avoir une certaine réserve par rapport aux chiffres.
Le Rénovateur : Peut-on penser donc que les chiffres sur les déportés mauritaniens ont été manipulés par les autorités de l’époque qui ont toujours nié cette réalité douloureuse ?
A.S. : Le plus important, aujourd’hui, c’est le fait qu’on reconnaisse qu’il y a des déportés qui sont encore au Sénégal et au Mali, des mauritaniens qui ont été victimes des événements de 89 et qui demeurent encore dans des conditions inhumaines et enfin une volonté politique pour que ces personnes puissent rentrer dans la dignité et recouvrir tous leurs droits. Le nombre, ce n’est pas ça l’essentiel. Il faudrait éviter le débat sur les chiffres. Certaines personnes essaient de créer des problèmes par rapport aux chiffres et soutiennent que la Mauritanie sera envahie par toute l’Afrique de l’Ouest. Ce qui est erroné.
Le Rénovateur : Maintenant que les desseins de l’Etat mauritanien sur la question des déportés sont formels, faut-il en conclure que toutes les victimes de ces années sombres vont recouvrir tous leurs droits comme vous l’avez toujours souhaité ?
A.S. : Le retour n’est pas une fin en soi. Ce qui est important, une fois que ces hommes et ces femmes rentrent, qu’ils puissent être rétablis dans tous leurs droits. Au moment de leur déportation, toutes leurs pièces d’identification ont été déchirées. Parmi ces déportés, il y avait des fonctionnaires, des éleveurs, des paysans qui ont subi des préjudices lesquels doivent être réparés. Je crois comprendre, dans la déclaration du Président de la République, il est mentionné que ces personnes vont être rétablies dans tous leurs droits. Une fois que ces personnes seront de retour, il faudrait qu’on évalue les pertes en conséquence, soit leur restituer leurs biens ou sinon les indemniser.
Le Rénovateur : Vous parlez d’indemnisations. Mais de quelle manière vont-elles se faire et est-ce que l’Etat est prêt à l’accomplir pour toutes les victimes sans exception ?
A.S. : Maintenant, comme on a dit, ce sera des modalités pratiques. Si le principe de l’indemnisation est résolu, le reste, je crois autour d’une table, on pourra trouver des solutions. Je ne peux pas anticiper, mais en tout cas, si effectivement, nous sommes associés, au moment venu, nous allons faire des propositions. Comme nous l’avons toujours dit, il faut impliquer les victimes, les intéressés. Tous les autres ne sont que des facilitateurs mais le plus important, c’est que ces victimes ne soient pas mises à l’écart. C’est aussi valable pour les autres dossiers comme le passif humanitaire ou l’esclavage.
Le Rénovateur : Le FONADH que vous dirigez et qui est très actif dans le dossier des réfugiés mauritaniens a-t-il été associé au programme de réinsertion concocté par l’Etat mauritanien ?
A.S. : Officiellement, non. Nous espérons qu’au moment venu, nous allons l’être parce que nous estimons qu’au sein du FONADH, il y a beaucoup de victimes et on ne peut pas le marginaliser sur cette question qui a été toujours inscrite parmi nos préoccupations. Nous apporterons notre contribution avec nos différentes organisations qui ont eu à travailler sur cette question à laquelle chaque mauritanien doit s’impliquer pour que réellement nous trouvions une issue à ce problème qui a tant divisé notre peuple pendant des années. Aujourd’hui, pour recoller les morceaux, il faudrait bien que tout le monde s’approprie cette question. Si cette démarche est menée, il n y a pas de raison que ce problème ne soit pas réglé.
Le Rénovateur : Si le FONADH n’est pas associé à ce programme, allez-vous oui ou non soutenir cette initiative de l’Etat mauritanien ?
A.S. : On ne peut pas contourner notre organisation qui est aussi une organisation où se trouvent des victimes. Si demain, on doit régler ce problème des victimes, il faudrait que ces dernières soient associées. Dans la mesure où on est en train de lancer des appels à tous les pans de la société, je pense que le FONADH ne peut pas être en reste d’autant plus que je peux dire que c’est l’une des organisations qui maîtrisent bien ce dossier parce qu’elle a toujours suivi ce dossier. Pour nous, l’essentiel, c’est que nous tirons dans le même sens pour que nous trouvions une issue heureuse à ce problème.
Le Rénovateur : Le discours du Chef de l’Etat sur les réfugiés mauritaniens a suscité beaucoup de réactions positives. Cependant, il y a des gens qui semblent s’opposer à cette décision officielle ?
A.S. : Nous, du FONADH, nous avons beaucoup apprécié le discours du Chef de l’Etat sur le retour des déportés qui a été toujours notre préoccupation, notre revendication. Effectivement, certaines personnes ne souhaiteraient pas que ce problème soit réglé parce que les acteurs, jusqu’à présent, sont là. Ils ont participé à ce qui s’est passé durant ces années de braise. Donc, certainement, ils ne sont pas favorables à cette décision. Heureusement, c’est un courant minoritaire. Dans ce genre de problèmes aussi complexes, on ne peut pas avoir l’unanimité par rapport aux conditions. Il est dans l’intérêt de la Mauritanie de régler ce problème et non le laisser pourrir. La question du retour des déportés doit être abordée sans passion dans le cadre d’un dialogue constructif. Telle est notre approche.
Le Rénovateur : Vous avez été déporté et victime d’une politique d’exclusion…
A.S. : Effectivement, j’ai été déporté comme beaucoup d’autres mauritaniens. A un moment donné, on peut dire que c’est la folie qui a gagné le régime de l’époque. Ce qui s’est passé, on doit le qualifier d’acte génocidaire. S’il y a un conflit entre deux états, c’est à eux de le résoudre. Il ne faudrait pas que les populations en soient victimes. Les déportations n’ont concerné qu’une seule communauté qui n’avait rien à voir avec ce qui s’est passé. La Mauritanie, malheureusement, en a profité pour se débarrasser d’une composante de sa communauté. C’est cet acte qu’il ne fallait pas entreprendre. Aujourd’hui, il faut panser cette plaie pour que plus jamais aucun régime ne puisse s’en prendre à une seule communauté.
Le Rénovateur : A votre avis, entre pardonner, se dire la vérité, oublier ou poursuivre les bourreaux, que fait-il faire ?
A.S. : Il faut d’abord un impératif de vérité et aussi un devoir de justice. Une fois, ces conditions réunies, on peut tendre vers la réconciliation. On ne peut pas pardonner comme ça, non ! Il y a des choses qui se sont passées. Il faut qu’on sache véritablement qui sont les auteurs de tels actes condamnables. Ce n’est pas, comme le pensent certains, remuer le couteau dans la plaie, non ! Par exemple, si je prends le cas du passif humanitaire, les veuves ont besoin de faire leur deuil, de savoir la vérité, de connaître dans quelles conditions leurs maris ont été massacrés. Ce sont les victimes seules qui peuvent pardonner parce que c’est elles qui ont subi dans leur sang et leur chair ce qui s’est passé. Toutes ces victimes n’ont aucun esprit de revanche. Tout ce qu’elles veulent, c’est qu’elles soient rétablies dans tous leurs droits et que la vérité soit dite.

Babacar Baye Ndiaye
ducdejoal@yahoo.fr
Le Rénovateur Quotidien

( 3 octobre, 2007 )

Abderrahmane A. Salem, directeur général de la maison des cinéastes

« Il n y pas véritablement de cinéma mauritanien…et l’Etat n’a jamais compris que le cinéma est une industrie qui rapporte beaucoup d’argent »

Le cinéma en Mauritanie, à l’image des autres parties de la Culture, souffre cruellement du manque d’appui financier, de considération politique. En attendant que le ministère de la Culture et de la Communication dévoile son organigramme, les cinéastes mauritaniens attendent avec d’espoir et d’impatience que les nouvelles autorités leur accordent plus d’attention.
Le Rénovateur : Quelle est actuellement l’analyse que vous faites de l’état des lieux de la situation du cinéma en Mauritanie ?
Abderrahmane A. Salem : Je préfère dire «cinéma en Mauritanie » que «cinéma mauritanien ». Ça fait déjà une grande différence. C’est parce qu’il y a des choses qui se font et qui n’ont pas souvent une signature mauritanienne. Maintenant, pour ce qui est de l’état des lieux de la situation du cinéma en Mauritanie, il y a trois tableaux. Le premier tableau concerne le travail de nos cinéastes comme Abderrahmane Cissako, Cheikh Mbaye entre autres qui sont présents sur le plan international, sous-régional et continental. Le deuxième tableau est relatif aux initiatives locales de la maison des cinéastes surtout au niveau de Nouakchott, de l’association mauritanienne de la promotion du cinéma, du réseau panafricain des cinéastes représenté par Sidi Ould Bahi. Il y a enfin l’autre tableau moins visible qui concerne l’intervention de l’Etat ou la vision du département de la culture et de la communication.
Le Rénovateur : Dans deux semaines, le cinéma mauritanien sera à l’honneur à travers la SENAF organisée par la maison des cinéastes en partenariat avec le CCF. Un mot par rapport à ce grand événement cinématographique.
A.A.S : Effectivement. D’ailleurs, une partie de notre programme se passera au CCF et durant trois jours, nous allons organiser des débats qui tourneront essentiellement sur la situation cinématographique en Mauritanie. Ce festival c’est une activité nationale presque. En marge de ce festival, il y aura un espace officiel à l’ancienne maison des jeunes où on présentera tous les films de Pierre Yves Vanderweed qui est l’invité d’honneur de la deuxième édition. Parallèlement à cela, on organisera des projections de films dans les quartiers populaires, dans d’autres espaces comme la fondation Moktar Ould Daddah, l’espace culturel Diadié Tabara Camara.
Le Rénovateur : Sans faire de parallèle, peut-on parler de cinéma mauritanien comme on parle du cinéma marocain, français, burkinabé etc ?
A.A.S : Pas du tout ! Je remarque que vous reveniez encore sur le terme «cinéma mauritanien ». Pour le moment, on ne peut pas parler de cinéma mauritanien parce qu’il n y a pas véritablement de cinéma mauritanien. Il y a des tentatives certes mais il n y pas un film ou un cinéma mauritanien. Il y a le cinéma mauritanien représenté dans l’exil par monsieur Abderrahmane Cissako qui est notre grand cinéaste. Il n y pas de cinéma mauritanien parce que nous ne voyons pas nos images sur les médias ou dans les salles de cinéma. Cependant, il y a beaucoup de tentatives.
Le Rénovateur : Et pourtant, malgré de telles tentatives, on a l’impression que ce cinéma est quasi inexistant ou est presque à l’article de la mort ?
A.A.S : Il a commencé à exister dans les années 60 avec feu Hamam Fall qui a pu acheter des salles de cinéma avec Gomez, produire des films avec feu Mohamed Saleck. Malgré qu’il n y ait pas d’école de cinéma, de centre de formation, il y avait un vrai départ. Et le cinéma était contrôlé comme un acte de journalisme, comme une œuvre engagée. Dés le début, on a beaucoup inhibé l’évolution du cinéma. Mais aujourd’hui, quand on regarde la ville de Nouakchott par rapport aux années 60 et 70, il y avait 11 salles de cinéma. Maintenant, c’est beaucoup plus pire parce qu’il n’y a aucune volonté, une vraie volonté de faire changer les choses.
Le Rénovateur : A votre avis, en tant que directeur de la maison des cinéastes, y a-t-il vraiment un moyen de sortir le cinéma en Mauritanie de sa torpeur ?
A.A.S : Mais bien sur ! Il faut d’abord une vraie volonté politique et non pas à discourir tout le temps. Il faut traduire cette volonté en actes concrets, envisager d’abord des programmes de formation dans les milieux scolaires, intégrer le cinéma dans l’organigramme de l’éducation, organiser régulièrement des manifestations cinématographiques. En plus de cela, il faut en profiter pour vendre le décor en Mauritanie et cela c’est quelque chose qui est très importante pour le pays où personne n’a voulu tenter de le faire. Le problème actuel du cinéma mondial c’est un problème de décor naturel.
Le Rénovateur : L’absence de ressources, d’école ou de salles de cinéma, de production, de politique cinématographique nous éclaire un peu sur la situation du cinéma en Mauritanie. Que faut-il faire pour l’impulser ?
A.A.S : Je peux prendre le Burkina Faso qui est un pays pauvre. Et pourtant, chaque année, il organise la plus rencontre cinématographique en Afrique et voire dans le monde. Il y a eu une volonté politique de faire du Burkina Faso un lieu de rencontre et ça a crée beaucoup d’engouement, des espaces de production, de diffusion, d’échanges, de débats, de manifestations. Je crois qu’en Mauritanie, s’il y a cette volonté politique, un texte législatif ou organisationnel sur le cinéma, une intégration de la culture cinématographique dans les milieux scolaires ou la création de centre de formation cinématographique, on pourra absolument faire du cinéma.
Le Rénovateur : Le cinéma en Mauritanie n’est-il pas simplement victime depuis longtemps du manque de volonté politique de la part des autorités de la République ?
A.A.S : Il est totalement voire trop victime de l’absence de volonté politique. L’Etat mauritanien n’a jamais compris que la culture est un outil de développement surtout pour un pays qui a plusieurs ethnies et où la musique, la danse, le cinéma, l’art plastique jouent énormément dans la vision du développement d’un pays. Les hommes d’affaires n’ont jamais compris eux aussi que le cinéma est une industrie qui rapporte beaucoup d’argent. On est dans un pays où la mémoire est très courte et on est très pressé à avoir des résultats du jour au lendemain alors que pour investir dans le cinéma, ça prend beaucoup de temps. L’Etat ne s’intéresse pas du tout à l’art de manière générale.
Le Rénovateur : La maison des cinéastes est peu connue des mauritaniens. Quel est son rôle et pourquoi une telle maison ?
A.A.S : La philosophie est très simple dans la maison des cinéastes. On a fait un diagnostic sur place et on a constaté qu’il y avait plus de salles de cinéma dans les années 60 qu’aujourd’hui. Nous nous sommes posé alors la question pourquoi une telle situation ? En plus du phénomène de la vidéo, de la télévision, il y a une rupture entre les mauritaniens et la culture cinématographique. Pendant les années 60, on n’a pas pu créer un public cinéphile, donner le goût au grand écran parce qu’il n y avait pas un travail d’éducation et d’information. Maintenant, nous, nous avons décidé de faire que de la projection et de la formation destinée à nos professionnels. Dans ce cadre, nous avons organisé des sessions de formation pour les jeunes collégiens et les lycéens, des projections de films dans les espaces publics, à l’intérieur du pays avec notre programme «écran-dromadaire ». Le but c’est d’abord de créer cette culture, l’envie chez les gens. Peut être qu’un jour, les hommes d’affaires seront intéressés par le coté commercial du cinéma.

Babacar Baye Ndiaye
ducdejoal@yahoo.fr
Le Rénovateur Quotidien

( 3 octobre, 2007 )

Abderrahmane Ahmed Salem, Directeur de la maison des cinéastes

«La SENAF, ce n’est pas une rencontre de business. C’est un échange entre des professionnels du cinéma, des jeunes qui rêvent de faire du cinéma et aussi une population qui a soif d’avoir son image »

La 2ème édition de la Semaine Nationale du Film a tiré ses rideaux. Mais les défis qui attendent la maison des cinéastes sont nombreux parmi lesquels le retour de la population, des spectateurs vers le cinéma mais aussi de créer une vraie image mauritanienne. En attendant 2008 Incha Allah, le directeur de la maison des cinéastes se dévoile…

Le Rénovateur : La deuxième édition consacrée au cinéma en Mauritanie a pris fin. Avez-vous l’impression d’avoir réussi cette manifestation ?
Abderrahmane Ahmed Salem : Plus ou moins. Nous avions vraiment envisagé de faire mieux que la précédente édition. Nous avons mis tout un système de réussite avec les éléments de la maison des cinéastes et des partenaires, avec un travail de sensibilisation, de communication et d’organisation surtout. Nous avons bien choisi notre invité et bien sur la programmation des films. A part quelques problèmes avec l’administration, on ne s’attendait pas à une telle réussite.
Le Rénovateur : A quel(s) genre(s) de problème(s) faites-vous allusion ?
A.A.S : Nous sommes en phase d’un partenaire qui ne prend pas souvent les choses au sérieux, un partenaire qui veut gérer notre relation comme à la manière dont il gère son travail. Nous, nous voyons les choses différemment. Tout doit être proposé, communiqué, partagé. Or, dans l’administration comme dans toute administration, les choses ne se passent pas de cette manière.
Le Rénovateur : Etes-vous satisfait du travail que vous avez entrepris durant toute cette semaine ?
A.A.S : Absolument ! Nous avons pu organiser ce festival dans des conditions très difficiles mais avec une bonne réussite surtout que nous avions pu toucher 20% des nouakchottois cette année par rapport aux 12% de l’année précédente. Nous avons pu organiser un festival dans des conditions géopolitiques différentes avec une liberté d’expression très importante.
Le Rénovateur : Cependant, il faut reconnaître que ça n’a pas été facile pour vous surtout du point de vue organisationnel où on a constaté beaucoup de couacs ?
A.A.S : Bien sur ! Nous avons rencontré des difficultés par rapport d’abord à ce problème de coupure électrique mais surtout à ce problème de coordination entre nous et l’administration du ministère de la Culture et de la Communication qui a fait tarder notre 3ème jour de conférence et qui a aussi envoyé, ce n’est pas pour minimiser la personne qui est un homme de culture, un conseiller pour clôturer ce festival alors que nous avons invité des ambassadeurs, le président de la communauté urbaine de Nouakchott. Sur le plan protocolaire, je crois, que ce n’est pas une bonne chose.
Le Rénovateur : Pensez-vous, qu’à l’issue de ce festival, où beaucoup de films mauritaniens furent projetés et découverts, qu’on pourra véritablement parler de cinéma mauritanien ?
A.A.S : Pas encore. Certes, il y a des tentatives, des initiatives, mais pour le moment, nous ne pouvons pas parler de cinéma mauritanien véritablement.
Le Rénovateur : Le ministère de la culture et de la communication est prêt à soutenir toute initiative visant à donner au cinéma mauritanien la place qui lui revient de droit. Qu’est-ce que vous en pensez ?
A.A.S : C’est une très bonne initiative et je voudrai à cette occasion signaler une chose. Nous sommes très satisfaits de la coopération de la personne du ministre qui est un homme de culture, un homme généreux, disponible, modeste mais à vrai dire, un ministre ne peut pas à lui gérer un ministère.
Le Rénovateur : Pourquoi n’avez-vous pas pensé à décentraliser la manifestation dans d’autres localités du pays ? On semble vous reprocher cela. Ou bien vous avez pensé que cela exigeait beaucoup d’argent.
A.A.S : Je pense que la production artistique ce n’est pas seulement un problème de coût. C’est aussi un problème de volonté. C’est aussi un mode de fonctionnement. Nous, nous avions pensé à décentraliser la manifestation depuis l’année dernière avec cette idée d’organiser chaque mois une semaine régionale du film dans chaque wilaya pour faire à la fin de l’année un festival national à Nouakchott. Je pense, à mon avis, qu’il n’est pas normal que nous organisions des manifestations uniquement à Nouakchott ou dans les grandes villes en ignorant le reste du pays.
Le Rénovateur : Avez-vous pensé pour la(les) prochaine(s) édition(s) à convier d’autres pays pour rendre cette SENAF plus attrayante, plus populaire et lui donner un cachet plus international ?
A.A.S : Certes, nous sommes optimistes et très ambitieux. Nous voulons d’abord faire les choses de manière douce. Ce festival, beaucoup d’institutions et de partenaires ont voulu que cette manifestation soit dans la 2ème édition une manifestation internationale, sous-régionale ou internationale. Nous estimons que ce n’est pas le moment. Il faut attendre encore la 5ème ou peut être la 6ème édition. Il urge d’abord de bien faire les choses sur le plan national.
Le Rénovateur : Comment avez vous vécu la 2ème édition de la SENAF par rapport à l’édition précédente ?
A.A.S : C’était très, très difficile pour moi. J’ai perdu ma mère et ce même jour, on m’a appelé pour m’informer de la déprogrammation par le ministère du film de Pierre Yves. Sur le plan personnel, ce fut très rude. Mais, je suis bien entouré avec des gens pleins d’énergie et qui ont pris cette manifestation comme étant la leur. Et grâce à eux, je n’ai pas senti le poids de l’organisation sur mes épaules.
Le Rénovateur : Qu’est-ce que vous avez donc retenu de cette 2ème édition ?
A.A.S : Je crois que cette manifestation commence surtout à prendre une dimension nationale très importante et quand je dis dimension nationale c’est une dimension qui représente tout le pays. Pendant cette 2ème édition, nous avons pu présenter des films qui évoquent les diversités culturelles et ethniques du pays, présenté des projections de films de jeunes avec une liberté d’expression et une vision cinématographique intellectuelle très claire. J’ose dire que nous sommes sur la bonne voie.
Le Rénovateur : Tout le monde attendait la projection du film «le cercle des noyés » mais finalement il n’a pas été projeté. Quel est votre avis là-dessus ?
A.A.S : je salue d’abord l’initiative du ministère de la culture qui envisage d’utiliser ce film dans une campagne nationale sur le passif humanitaire de même que du discours du Président de la République sur le retour de nos frères. Tout ça nous réconforte. Mais de l’autre coté, je suis inquiet par rapport au calendrier de cette campagne qu’on attend impatiemment. Nous ne sommes pas pressés de voir la projection du film, ce qui nous intéresse c’est le résultat de la campagne, le travail de terrain mais de déclencher une situation, d’arriver à vivre ensemble.
Le Rénovateur : La SENAF est un festival. Peut-on s’attendre donc pour les prochaines éditions à des distributions de prix pour les meilleurs films produits par les cinéastes mauritaniens ?
A.A.S : La SENAF, ce n’est pas encore un festival parce qu’un festival ça reflète l’idée des producteurs, des réalisateurs, des stars. La SENAF, ce n’est pas une rencontre de business, c’est un échange entre des professionnels du cinéma, des jeunes qui rêvent de faire du cinéma et aussi une population qui a soif d’avoir son image.
Le Rénovateur : Combien vous a-t-elle coûté l’organisation d’une telle manifestation ?
A.A.S : 64 millions d’ouguiyas. Nous n’avons reçu que 22 millions d’ouguiyas.

Propos recueillis
pas Babacar Baye Ndiaye
ducdejoal@yahoo.fr
Le Rénovateur Quotidien

( 2 octobre, 2007 )

Ba Issa Sidy, ancien policier

Secrétaire Général du Collectif des anciens fonctionnaires de police victimes des événements(1986-1989-1992)
«Le calvaire des policiers noirs n’a pas commencé uniquement à partir de 1992. Déjà, en 1986, avec le problème des flamistes, il y avait une sorte de bouillonnement au niveau de la police nationale pour faire un balayage ethnique »

Le rénovateur : Pouvez-vous nous faire un peu la genèse de votre collectif et les démarches que vous avez eues à mener ?
Ba Issa Sidy : En décembre 2003, j’ai rencontré d’anciens fonctionnaires de police victimes des événements de 1986, 1989 et 1992 pour essayer de mettre en place ce collectif. Depuis lors, nous n’avons ménagé aucun effort pour la reconnaissance de nos droits. A cet effet par exemple, nous nous sommes adressées à notre ancien employeur(direction générale de la sûreté nationale du Ministère de l’Intérieur, NDRL). Nous avons aussi rencontré au moment de la transition le directeur général de la sûreté nationale. Récemment, le Ministre de l’Intérieur Yall Zakaria nous a reçus en nous assurant que le gouvernement fera de tout son possible pour résoudre la question du passif humanitaire tout en demandant l’implication de tout le monde à cette dynamique.
Le Rénovateur : A vous entendre parler, on dirait que vous êtes optimiste ?
B.I.S : Effectivement. Mais d’un autre coté, beaucoup parmi les policiers qui étaient victimes des événements courent toujours derrière leurs droits. Ces gens-là ont été révoqués de leur fonction parce qu’ils sont tout simplement noirs. Le calvaire des policiers noirs n’a pas commencé uniquement à partir de 1992. Déjà, en 1986, avec le problème des flamistes, il y avait une sorte de bouillonnement au niveau de la police nationale pour essayer de faire un balayage ethnique. C’est comme si la direction de la sécurité de l’Etat et la direction du personnel avaient voulu se solidariser des mesures prises par le pouvoir politique alors que les policiers n’avaient rein avoir avec la Flam. Il y a eu une complicité entre le directeur du personnel et le directeur de la sécurité de l’Etat qui étaient tous deux des cousins de Maouiya.
Le Rénovateur : Aujourd’hui, êtes-vous prêt à tourner la page ?
B.I.S : Il y a eu des policiers qui ont été torturés. C’est très important de le souligner. Tous les policiers qui avaient été appréhendés au moment des événements ont fait l’objet de tortures et de sévices. Certes, il n y a pas eu de cadavres à faire sortir des tiroirs quand il s’agit de policiers. Dans tous les cas, il faut dire la vérité et rétablir des gens dans leurs droits. On ne peut pas pardonner quand la vérité n’est pas dite sur les tortures commises sur les policiers noirs. Tous les mauritaniens sont appelés à vivre ensemble.
Le Rénovateur : Vous n’êtes pas donc pour la poursuite judiciaire ?
B.I.S : Si, si, si. Je ne suis pas favorable à ce qu’on laisse ces gens-là dans l’impunité parce que cela pourrait les inciter peut-être à refaire la même chose et pourquoi pas si les noirs voulaient faire eux aussi la même chose. Donc, il faut qu’il y ait des mesures pour que de telles choses ne se reproduisent plus.
Le Rénovateur : Votre collectif est-il reconnu par l’Etat mauritanien ?
B.I.S : Non ! Pourtant, nous avons adressé 5 à 6 demandes dans ce sens. Nous ne sommes pas un collectif clandestin. Nos activités sont connues de tout le monde. Chaque année, nous renouvelons notre demande de reconnaissance comme ampliative le FONADH. Même si notre collectif n’est pas encore reconnu par l’état mauritanien, nous continuerons à revendiquer la reprise des policiers injustement révoqués et le retour de certains d’entre eux qui ont été déportés pendant les événements. Aujourd’hui, parmi les 180 victimes, 17 sont décédées.
Le Rénovateur : Vous demandez donc votre réinsertion dans la police nationale ?
B.I.S : Effectivement et principalement pour ceux qui ont la possibilité de réintégrer la police nationale ou à défaut de cela qu’ils puissent obtenir le remboursement intégral de leurs droits. Parmi ces anciens fonctionnaires de la police, il y en a certains qui sont en âge de pouvoir reprendre service. S’ils ont envie de reprendre, il n y a pas de raison qu’ils recouvrent leurs droits. En outre aussi, il faudrait que leurs grades soient ajustés à celles de leurs promotionnaires qui sont actuellement en service.
Le Rénovateur : N’avez-vous pas peur que votre dossier traîne ?
B.I.S : C’est tout à fait normal mais cela ne nous empêchera pas d’être optimiste. Nous sommes des mauritaniens et nous avons des droits. Je crois que le nouveau régime en est conscient. Dans ce cadre, nous avons prévu de rencontrer le Président de l’Assemblée Nationale Messaoud Ould Boulkheir et le Président du Sénat Ba Mamadou Mbaré. Il y a actuellement des signes qui montrent que les autorités sont favorables au règlement définitif de notre dossier. Le Ministre de l’Intérieur nous a même assuré que tous les policiers victimes des événements seront réintégrés dans leurs droits et entièrement dédommagés.
Le Rénovateur : Disposez-vous des documents qui prouvent que vous étiez de la police nationale ?
B.I.S : Effectivement que nous avons des preuves, bien qu’on ait tout fait pour détruire ces documents. Nous savons qu’au niveau de la section solde, on a fait disparaître nos documents. Au moment des événements, il y a eu un groupe de 50 personnes qui ont été radiées sans qu’il y ait la moindre décision. Il n y a pas eu non plus un arrêté. Souvent, nous posons la question de savoir si nos salaires ne sont pas perçus tous les mois par nos anciens employeurs. Cette révocation n’est pas sortie dans le journal officiel. A plusieurs reprises, nous avons fait cas de cela.
Babacar Baye Ndiaye

( 2 octobre, 2007 )

« Il y a beaucoup de frustrations derrière cette image d’unité et de tranquillité »

Boubacar Ould Messaoud, Secrétaire Général de SOS Esclaves

Criminalisation de la pratique de l’esclavage, règlement du passif humanitaire, situation des droits de l’homme en Mauritanie, l’affaire Alioune Sow…Boubacar Messaoud, président de S.O.S Esclaves, revient sur ces grands dossiers épineux toujours pendants et auxquelles doivent s’atteler les nouvelles autorités afin de leur trouver des solutions consensuelles et urgentes.

Le Rénovateur : Cela fait des années qu’on en parle, est-ce qu’on va s’acheminer une fois pour toutes sous le régime de Sidi vers la criminalisation de la pratique de l’esclavage en Mauritanie ?
Boubacar Ould Messaoud : Des engagements ont été pris par les partis politiques durant la période préélectorale et pendant même la période du second tour des présidentielles. Le Président de la République Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi nous a dit lors de l’audience qu’il nous a accordé récemment qu’il va présenter les jours à venir devant l’Assemblée Nationale une loi caractérisant et criminalisant la pratique de l’esclavage en Mauritanie.
Le Rénovateur : Le 9 juillet 1981, une ordonnance a été prise pour abolir la pratique de l’esclavage en Mauritanie. Mais dans la réalité, il n’ y a jamais eu un décret d’application. Qu’est – ce qui explique ce manque de volonté politique ?
BOM : Il provient du fait que la classe politique se sent concernée, solidaire et plus ou moins dépendant de ce système. Tout le monde se défend d’être esclavagiste mais en réalité beaucoup en tirent des profits. Ça c’est la première remarque. D’autre part, il y a un non dit sur le plan de l’information. Les mauritaniens ont toujours considéré que l’esclavage était justifié et légitime du point de vue religieux. Mon expérience personnelle me conduit à dire que la majorité de nos oulémas sont solidaires de la pratique de l’esclavage. Ces derniers considèrent donc qu’un acte contre la pratique de l’esclavage serait un acte à leurs yeux injuste. On a fait une loi et on leur a reconnu des droits. Comment donc prendre une telle loi sans se décrédibiliser vis-à-vis de l’opinion internationale ? Ce décret devait définir les modalités d’application à savoir qui indemniser, comment indemniser et jusqu’où va l’indemnité. Pour notre part, il serait hors de question d’indemniser les maîtres. Il serait plutôt question d’indemniser les esclaves parce qu’ils ont été victimes pendant des siècles d’une exploitation injuste considérée comme un crime contre l’humanité.
Le Rénovateur : Vous connaissez parfaitement le dossier du passif humanitaire, à votre avis, constitue-t-il une véritable menace pour la sécurité et la cohésion nationale du pays ?
BOM : Effectivement, je considère que c’est une véritable menace pour l’unité nationale parce que les victimes du passif humanitaire sont nombreuses. C’est un grand problème. Tout mauritanien conscient doit être préoccupé non pas parce que cela constitue une menace pour le pays mais c’est une question tout simplement de justice. Il n’est pas certainement souhaitable qu’on fasse la chasse aux sorcières et qu’on développe des sentiments de revanche vis-à-vis de qui que ce soit. Il serait bon de reconnaître d’abord les faits et de trouver les voies et moyens permettant une réconciliation nationale autour de ce problème. Il faut reconnaître ce mal parce qu’il a été fait au nom de l’Etat mauritanien, de la République par des gens qui avaient l’autorité sur les forces armées et la sécurité. On est en train de vouloir occulter ce drame. Alors qu’il y a eu des crimes, des morts, des gens qu’on a enterrés vivants, certains qu’on a pendus, d’autres qu’on aurait écartelés dit-on. Ces choses là ne peuvent pas être oubliées. Il faut partager avec les gens leurs détresses et au moins les indemniser. Cette question doit être prise en charge dans sa globalité. Tous ces gens-là, jusqu’à preuve du contraire, sont des mauritaniens.
Le Rénovateur : Récemment, vous avez été saisi de l’affaire Alioune Sow. Où en est actuellement le dossier ?
BOM : Je veux d’abord être précis. Je ne sais pas si cet enfant s’appelle Alioune Sow ou Mohamed Ould Brahim. Je ne prends pas de position ni pour les haratines ni pour les poulars. Ce n’est pas mon rôle. Je pense que ce garçon là est une victime. Si effectivement, il a été volé ou perdu à un moment donné, c’est un crime monstrueux mais je n’ai aucune preuve de cela et je n’accuse personne. Il est victime dans la mesure où il n’a rien à voir avec tout cela. Présentement, il est confié à la Caritas qui a un centre d’accueil plus approprié à la garde des enfants qui ne sont pas gardés contre leur volonté mais qu’on garde simplement parce qu’ils sont objet de litige.
Le Rénovateur : Quel est l’état actuel de la situation des droits de l’Homme en Mauritanie ?
BOM : Elle est le résultat de ces années d’injustice qu’on a vécu sous le régime de Taaya. La transition a apporté beaucoup de bémol. Il y a eu beaucoup de choses qui ont évolué. Il y a le fait que les organisations de défense des droits de l’Homme ont été reconnues. Il y a eu des amnisties. Les dernières élections nous ont paru relativement correctes et transparentes par rapport à ce que nous avons connu au temps de Taaya. Nous pensons que les problèmes de ce pays sont liés au manque de volonté politique. Nous ne sommes pas réfractaires au progrès. Ce sont ceux qui nous dirigent qui sont des dictateurs. Il faut que la classe politique ait le courage de poser les vrais problèmes, de prendre des décisions de progrès. Si aujourd’hui, on avait criminalisé l’esclavage, on verrait bien que beaucoup de mauritaniens qu’on ne soupçonnait même pas seront les premiers à s’investir pour que les mauritaniens soient libres et égaux.
Le Rénovateur : En tant qu’association de défense des droits de l’Homme, qu’est ce que vous préconisez dans le règlement définitif du passif humanitaire et de la pratique de l’esclavage ?
BOM : La pratique de l’esclavage, je pense, prospère encore dans l’impunité qui est un élément d’encouragement et de maintien du système esclavagiste. Il faudrait qu’on fasse suffisamment de sensibilisation pour déconstruire le socle sur lequel repose l’esclavage en Mauritanie. Il faut des campagnes de démolition de la justification religieuse de l’esclavage dans l’esprit des gens. Il faudrait aussi que les tenants de la religion se prononcent, qu’il y ait de véritables débats et des programmes de mise à niveau de ces anciens esclaves. Si nous voulons que cela produise des effets, il faut que cela se fasse de manière consciente et volontariste.
Le Rénovateur : Sans la résolution sérieuse de ces dossiers épineux, pensez-vous que la réconciliation nationale serait-elle possible ?
BOM : La réconciliation nationale ne sera pas possible sans la résolution définitive de ces dossiers, sans l’engagement franc des hommes politiques. Tout ce qu’on fait aujourd’hui, à mon avis, ressemble à de la comédie. On vit ensemble mais c’est très superficiel. Derrière cette image d’unité et de tranquillité, il y a beaucoup de frustrations. Je pense qu’il faut mettre nos problèmes sur la table et en discuter parce que nous sommes unis par la force des choses. On ne peut pas être divisés par la couleur de la peau ni par la langue.
Le Rénovateur : Récemment vous avez été reçu par le Président de la République. Vous a-t-il dévoilé les mesures qu’il va prendre par rapport à toutes ces questions ?
BOM : Le Président de la République nous a bien conforté en nous disant que sur le problème de l’esclavage que la décision est prise de faire une loi le caractérisant et le criminalisant. Il nous a promis que tous les cas d’esclavage que nous aurons à soumettre seront traités jusqu’au bout. Pour ce qui est du passif humanitaire, il a essentiellement parlé des déportés. Il a promis dans 6 mois que ce problème soit réglé et qu’une commission nationale va s’occuper du rapatriement des déportés. Pour ce qui est du passif humanitaire, c’est une question plus complexe et les pouvoirs publics sont entrain de réfléchir sur les modalités d’engager le processus. A cet égard, nous demandons la reconnaissance des associations des victimes puisqu’elles sont les principaux interlocuteurs.
Le Rénovateur : Par rapport à tout cela donc, qu’est-ce que vous répondez aux victimes qui ne croient pas aux rétablissements de leurs droits ?
BOM : Nous comprenons leur désespoir. Tout ça c’est encore des discours, des promesses. Nous allons travailler pour que cela se traduit dans les faits. Ce n’est pas parce que je suis membre d’une commission nationale que les choses vont être réglés illico non ! Il y a un projet et il faudrait qu’il soit concrétisé.
Le Rénovateur : L’ancien Président du CMJD le colonel Ely Mohamed Val a dit dans son interview à Jeune Afrique que parler de ces problèmes c’est tenter le diable. Pensez vous qu’un jour que ces dossiers vont connaître des solutions ?
BOM : Moi je pense qu’ils trouveront des solutions. Mais le diable c’est quoi. Il y a des gens qui ont peur de leurs ombres. Ils savent mieux que quiconque ce dont ils ont peur. Contrairement à ce qui se dit parfois, personne ne cherche à dramatiser les choses. Il n y a jamais eu de tentative, d’attaque encore moins d’agression contre les tortionnaires. Le diable on le tente parce qu’on refuse de reconnaître les crimes qu’on a commis. Moi, je dis à Ely que c’est ceux qui refusent de les reconnaître qui veulent tenter le Diable mais pas ceux qui en parlent.

Interview réalisée par Babacar Baye NDiaye

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