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( 26 août, 2008 )

Affaire Vatimétou Mint Vékou

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   L’arbre qui cache la forêt ou comble de l’aberration ?

 

Tout semblait aller dans le meilleur des mondes possibles entre Vatimétou Mint Vékou et Mohamdi Ould Messaoud. C’était vraiment le temps de l’amour. Mais, un jour, une dispute éclate entre eux.  N’en pouvant plus, Mohamed Ould Messaoud répudie Vatimétou Mint Vékou pour la quatrième fois. Au moment de cette répudiation, Vatimétou Mint Vékou était en état de grossesse de 8 mois.

 

Dans ce cas de figure, le mari, comme il est prévu dans le Code du Statut Personnel, doit assurer l’entretien et le logement de la femme. A l’alinéa 2 de l’article 91 du CSP, on peut lire : «La répudiation prononcée pour la 3ème fois de suite met fin au mariage et interdit un nouveau contrat avec la femme répudiée à moins que celle-ci n’ait accompli un délai de viduité légale suite à la dissolution d’un mariage avec un autre époux effectivement et légalement consommé ».

 

Cette affaire, aux yeux d’Aminétou Mint Ely Moctar, illustre une défaillance flagrante des négligences autoritaires de ce pays. «On lui prend son bébé qu’elle a porté pendant 9 mois et allaité. Elle est répudiée à huit mois de grossesse sans aucune indemnisation et prise en charge sociale de la part de son mari. Elle accouche sans que ce soi-disant monsieur (son mari) ne fournisse le moindre effort pour l’aider ou au moins accomplir son devoir de père. Il se présente un jour pour « voler’ l’enfant », raconte la présidente de l’AFCF qui considère cet enlèvement comme étant un kidnapping. Cet enfant est actuellement entre les mains de son père qui est allé se réfugier, après avoir pris l’enfant, à son village du nom de Mbidane dans la wilaya du Gorgol.

 

A la suite de cela, Vatimétou Mint Vékou a porté l’affaire devant le procureur de la République. Mais jusqu’à présent, rapporte Aminétou Mint Ely Moctar, les mesures qu’il a prises sont extrêmement lentes. Cela fait plus d’une semaine en effet que ce dossier traîne au niveau du Palais de Justice.

 

Non seulement, Mohamed Ould Messaoud n’a pas respecté le Code du Statut Personnel en son article 84 qui stipule qu’en tout état de cause, l’épouse répudiée peut agir en justice, pour exiger les droits découlant de la répudiation dont, entre autres, la subvention à l’entretien et le don de consolation, mais il a pris l’enfant né de leur union. Et, pourtant, dans son article 123, le CSP reconnaît, en cas de dissolution du mariage, la garde de l’enfant est confiée en priorité à la mère. Ce que ne respecte pas Mohamed Ould Messaoud par simple négligence de la loi.

 

Qualifiant cette affaire de cas très grave, Aminétou Mint Ely Moctar a dénoncé les lenteurs constatées dans le traitement de cette affaire qui a été portée devant le Procureur de la République. «C’est un laisser-aller », estime-t-elle. Cette affaire démontre, selon elle, que la Mauritanie est loin de connaître la fin de l’impunité. «Nous ne sommes pas dans un Etat de droit », confirme-t-elle en remarquant que les populations défavorisées et vulnérables sont le plus exposées et victimes de cette impunité.

 

 

Tout cela est dû, selon la présidente de l’association des femmes chefs de famille, aux insuffisances, au manque d’application et de sensibilisation du code du statut personnel. Cela dessert, à son avis, l’intérêt des femmes mauritaniennes. Comme par exemple, en cas de divorce, la femme n’est pas associée. Cela pose un problème crucial : celui de l’implication de la femme au divorce. La loi n° 2001-052 portant Code du Statut Personnel n’a pas prévu ce genre de disposition. «Nous faisons face à une justice qui date du 1er siècle, s’indigne-t-elle, une justice qui puise dans la préhistoire. Les procédures utilisées par les cadis sont archaïques et coutumières. Ces soi-disant justiciers sont issus de la féodalité. Ils sont contre l’émancipation et l’égalité des femmes et surtout pensent que la femme doit rester au foyer ».

 

L’affaire Vatimétou Mint Vékou  n’a pas manqué de dépiter Aminétou Mint Ely Moctar, présidente de l’Association des Femmes Chefs de Famille. «La femme (mauritanienne) est victime de beaucoup de discriminations et d’injustices. » Cet état de fait, explique-t-elle, n’a pas sa raison d’être dans un pays revendiquant les valeurs de démocratie, de justice et d’égalité. «Malheureusement, tel n’est pas le cas », regrette-t-elle amèrement.

 

Elle n’a pas mâché ses mots pour dénoncer les injustices dont sont victimes les femmes mauritaniennes. Pour preuve, elle cite les interminables files indiennes qu’elles font devant le bureau des cadis pour obtenir leurs droits. La présidente de l’Association des Femmes Chefs de Famille a du mal à comprendre l’attitude des autorités qui continuent à fermer les yeux sur une telle situation.

 

Tout en s’insurgeant contre la vision qu’ont certains détracteurs sur la femme mauritanienne, Aminétou Mint Ely Moctar a soutenu que la  femme mauritanienne a son mot à dire en cette ère de démocratie que vit la Mauritanie. « La justice, c’est le pilier du pays. S’il n’y  a pas de justice, il n’y a pas d’Etat de droit. Si la justice boîte, l’Etat boite. »

 

 

Cette affaire Vatimétou Mint Vékou n’est que l’arbre qui cache la forêt en réalité. Car, nombreuses sont les femmes qui continuent à être victimes de viols, de violences sexuelles, de divorce abusif, de maltraitances physiques, de kidnapping… C’est dans ce cadre que la présidente de l’Association des Femmes Chefs de Famille a demandé la création d’une chambre des conflits, la révision du code du statut personnel et le droit à la femme mauritanienne d’accéder à la pension «La vérité finira par triompher un jour », lance-t-elle avec défi.

 

Aminétou Mint Ely Moctar n’a pas manqué de mots durs pour dénoncer l’attitude de certaines personnes qui utilisent la femme comme un instrument de collecte d’argent. «On est en train de cacher la vérité et de mystifier l’Occident en disant que c’est la pluie et le beau temps alors que ce n’est pas vrai. Il n’en est rien. Bien au contraire ! », lâche-t-elle, écœurée.

 

Babacar Baye Ndiaye

( 26 août, 2008 )

Hakima Dria, artiste peintre: Une Enfant du Monde pas comme les autres !

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Bien que née à Fès au Maroc, le 27 avril 1975, elle se considère comme étant «Une Enfant du Monde ». Elle vit en Mauritanie depuis une bonne douzaine d’années et c’est par hasard qu’elle s’est retrouvée un jour au pays d’un million de poètes. Son père, Kassem Dria, est un architecte. A la suite d’un déplacement de travail de ce dernier, toute la famille déménage avec lui pour s’installer en Mauritanie.

Pour la première fois de sa vie, Hakima Dria venait de découvrir un pays qu’elle n’avait jamais connu que par le nom. «Au début, se souvient-elle, c’était un peu difficile parce que l’environnement et l’ambiance ne sont pas les mêmes. Les habitudes, les coutumes et les traditions non plus. »

Dès ses premiers jours à Nouakchott, elle vécut une sorte de dépaysement. Son adaptation fut pathologique et difficile. «J’ai vécu, souligne-t-elle, toute seule pendant une bonne période. Je ne fréquentais personne. »

Mais un jour, en se promenant, dans l’espoir de rencontrer des artistes peintres mauritaniens, dans les artères du centre ville, elle aperçut, à l’hôtel Halima, des tableaux accrochés au mur et appartenant à un artiste du nom de Sorel. Malheureusement, pour elle, elle ne fera jamais sa connaissance malgré une volonté affichée de le rencontrer.

Toutefois, ne dit-on pas souvent que certaines rencontres ou événements constituent un catalyseur dans la suite de la vie d’une personne ? Ainsi donc, elle fit la connaissance de Mokhis alors qu’elle était réceptionniste à l’hôtel Halima. «Monsieur, lui a-t-elle dit contente enfin de rencontrer un artiste peintre mauritanien, je crois qu’à partir d’aujourd’hui, on ne va plus se séparer. »

Lorsque vous lui parlez du Maroc, son cœur bouillonne de joie et d’émotion. Même si elle ne s’y rend pas fréquemment. Du Maroc, son pays natal, elle garde toujours de vivants souvenirs que l’éloignement n’a pas pu dissimuler. C’est dans son pays que son histoire et son contact avec l’art ont véritablement commencé. A l’âge de 3 ans, avant même de pouvoir lire et écrire, elle dessinait déjà, en imitant son père qui est dessinateur puisque le métier d’architecte consiste tout le temps à tracer et à dessiner des plans.

Pour faire plaisir à sa fille et l’occuper en stimulant son imagination, Kassem Dria lui paye un matériel de dessin et de coloration. Elle ne tarda pas à dessiner, à reproduire et à illustrer tout ce qu’elle voyait sur les bandes dessinées que lui avait achetées papa. Ce dernier, peut être sans le savoir, traçait la voie que devait passer sa fille.

Très rapidement, elle subit l’influence de son père qu’elle voyait tout le temps dessiner. Profitant de son matériel, elle faisait des illustrations ou gribouillait sur un papier blanc.

Cet amour pour le dessin ne la quittera jamais. A l’école, elle illustrait tous ses cahiers de cours. Ce qui provoquait une certaine admiration de la part de ses professeurs. Elle se permettait parfois de les caricaturer. C’est elle aussi qui illustrait les cahiers de ses camarades de classe nuls en dessins. Une véritable artiste !

Après l’obtention de son brevet, toujours au Maroc, elle voulut faire des études en Arts plastiques. Mais son père s’y opposa catégoriquement en lui disant pour la dissuader. «Ce n’est pas un métier qui pourrait te nourrir. »

L’autorité parentale l’emporta sur la volonté de la fille. Mais, pour autant, elle ne jeta pas l’éponge puisque, à l’université, elle continuait de dessiner. «Un jour, je me suis dit que je ne peux pas en rester là. Il faudrait que j’évolue puisque j’aime les arts plastiques. Ça me tient à cœur. Il faut que je trouve une solution ! »

La solution, elle l’aura par hasard, en suivant un reportage à la télévision sur Mohamed Migri, un artiste marocain à la fois peintre, musicien et écrivain. Elle qui a toujours rêvé de rencontrer de grands artistes peintres, elle va en rencontrer un.

D’abord, pour voir ce monsieur, il fallait qu’elle prenne rendez-vous. Ce qui se fera sans difficulté. Et, ensuite, prendre le train puisque Mohamed Migri n’habite pas dans la même localité qu’elle. Accompagnée d’une de ses amies, elle se rend aux Oudayas à Rabat (site historique et touristique où logent uniquement de grandes personnalités).

«Il nous a bien accueillies et fait visiter sa maison. Et, puis, il nous a invitées à boire du thé dans une cafétéria traditionnelle. On a bien discuté. Je lui ai montré tout ce que j’avais fait sur papier. C’était pour moi quelque chose d’extraordinaire », lâche-t-elle en pensant que le Ciel avait déjà décidé qu’elle serait une future artiste peintre.

Elle voit à travers cette rencontre qu’elle raconte aujourd’hui avec beaucoup d’émotion comme étant un signe du Destin. Pour être artiste peintre, lui dira Mahmoud Migri, il faudra beaucoup de travail et surtout d’apprentissage.

Cette leçon, elle l’a bien assimilée puisque depuis cette rencontre, elle n’a cessé de faire des cours notamment avec Mokhis et d’autres artistes plasticiens mauritaniens ou étrangers. Son outil d’expression demeure son pinceau qu’elle considère comme étant son unique compagnon de route.

Salvador Dali, un peintre espagnol, l’inspire beaucoup. «Je suis une daliste », s’enorgueillit-elle. Elle admire chez ce surréaliste espagnol sa méthode et sa façon de peindre. «C’est un monsieur qui a une très grande imagination. Il fait des compositions extraordinaires », commente-t-elle. Il y a aussi les grands peintres classiques comme Vincent Van Gogh, Léonard De Vinci, Pablo Picasso, qui l’influencent énormément aussi.

Ses parents vivent toujours en Mauritanie. Mais jusqu’à quand ? «Pour le moment, répond-elle, on est là. Nous ne savons pas ce que le Destin fera de nous après. » Idéaliste, elle aimerait voir l’humanité vivre dans un monde de paix où toute personne aura sa place à revendiquer.

Perfectionniste, elle aurait aimé voir un autre monde beaucoup plus humain et dépouillé de tout racisme, toute hypocrisie et toute véhémence dans un esprit de fraternité. «Je me dis que l’homme est capable de faire énormément de choses. Et, si tout un chacun d’entre nous commence par lui-même, à essayer de changer les mentalités, de faire comprendre aux autres qu’on peut tous vivre ensemble, coexister sans pour autant se faire du mal. »

Ses sujets de prédilection : la paix dans le monde, la situation des enfants et le sort réservé aux femmes. Mère d’un enfant, elle ne digère pas dans son âme et conscience l’oppression et la négligence dont sont victimes ces deux catégories vulnérables de la société. «L’avenir de ce monde, pense-t-elle, dépend d’elles. Si on sème de bonnes graines en elles, on récoltera de bons fruits plus tard.»

Elle rêve qu’un jour que toute l’humanité puisse vivre et coexister, sans conflit, sans problème et sans violence dans la paix et l’amour. «J’ai vécu une expérience un peu difficile. J’étais malade et hospitalisée pendant une année. Je ne marchais plus. Je ne bougeais plus. J’avais maigri jusqu’au point de descendre à 40 kg. Par cette expérience, j’ai compris qu’on perd beaucoup de temps en se focalisant sur des choses inutiles. La vie est très courte. Il faut en profiter et semer le bonheur autour de soi. »

Aujourd’hui, elle essaye de partager son bonheur avec sa famille et ses amis. Et, non seulement, elle est tombée sur un mari compréhensif mais elle a eu la baraka que ce dernier soit un métis.

«Quand on dit métis, cela implique beaucoup de choses (…). C’est une ouverture d’esprit et une richesse à la fois. » Elle semble jouir de la compréhension de son mari. «Tout au moins à 90%, sinon, ce serait trop parfait pour être vrai », rajoute-t-elle. Et lorsqu’on a un père dessinateur (architecte), un frère infographiste et une sœur artiste plasticienne, on doit certainement être heureux. Toute sa famille a un rapport avec tout ce qui est art. «Peut-être que, tente-t-elle d’expliquer, c’est un don dans la famille. »

Avec de nombreuses participations à des expositions à l’étranger et plusieurs expériences avec des artistes européens, elle n’a pas de quoi se plaindre. Mais précise-t-elle : «Le jour où un artiste dira qu’il est satisfait de lui-même, il va arrêter de créer. Tant qu’on n’est pas satisfait, on continue à créer, à réfléchir, à penser. Je ne crois pas qu’il y ait un artiste satisfait à cent pour cent de ce qu’il fait. »

Epanouie et heureuse comme une princesse, la vie à Nouakchott ne semble guère l’ennuyer. «Le monde n’a pas de frontières, explique-t-elle. Là où on est, on sera avec des gens. Nous avons nos différences, notre manière de percevoir ce qui se passe autour de nous et c’est toujours enrichissant d’être avec les gens. Là où que je puisse être, je m’adapterai parce que je suis un être humain et tout ce qui est humain est universel. »

Ayant vécu en Mauritanie depuis 1996, elle pense déjà à prendre la nationalité mauritanienne. «Aujourd’hui, je me sens quelque part mauritanienne. Si j’ai la nationalité mauritanienne, je défendrai bien les couleurs de la Mauritanie », lance-t-elle avec défi.

Babacar Baye Ndiaye

( 25 juillet, 2008 )

Pratiques esclavagistes: Ça suffit, la coupe est pleine !!!

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Tout est parti de l’affaire de «La Saline d’Igil » dans la wilaya de Tiris-Zemmour, lorsque le 07 mai dernier, les chambres réunies de la cour suprême ont rendu la décision n° 21 08 reconnaissant aux suzerains Kunta Ehel Choumad, Ehel Sidaty,  Ehel Lahah, Ehel Mohamed Lemine et Ehel Cheikh de s’arroger le droit de percevoir 24 % du revenu du travail dans l’extraction des barres de sel de leurs tributaires ou affranchis Aghzazir.

Cette décision a provoqué l’ire de ces derniers qui ont qualifié ce jugement d’arbitraire. Pire encore, les 23 magistrats qui ont pris cette décision sont issus sans exception des lignages dominants et esclavagistes du pays. 

Cette situation d’injustice a mobilisé ainsi certaines Organisations de Défense des Droits de l’Homme et certains partis politiques comme Conscience et Résistance(CR) et Rassemblement pour l’Egalité et la Justice(REJ) qui viennent de lancer une motion de pétition contre la légitimation et la perpétuation de rapports esclavagistes.

Au cours d’une conférence de presse, tenue hier, au siège du Forum des Organisations de Défense des Droits Humains, ils ont affirmé leur détermination à se battre jusqu’au bout afin de bouter hors de la Mauritanie l’injustice visiblement édifiée en système. 

Ces organisations de défense des droits de l’Homme semblent être déçues par l’attitude des autorités actuelles qui feignent d’appliquer la loi criminalisant l’esclavage et les pratiques analogues à l’esclavage. Et pourtant, beaucoup d’esclaves continuent  à être victimes d’expropriation de terre ou de mauvais traitements corporels.

La loi criminalisant l’esclavage n’a jamais été appliquée par les magistrats. Cela engendre forcément l’injustice et l’impunité. Cette situation a exacerbé les Organisations de Défense des Droits de l’Homme. Elles ont appelé l’Etat à revoir la loi criminalisant l’esclavage et les pratiques esclavagistes dont l’effectivité pose problème. 

Elles ont profité de cette occasion pour décocher des flèches en direction de l’administration judiciaire composée souvent de maîtres esclaves.  Ceci, évidemment, constitue un obstacle à l’application de la loi criminalisant l’esclavage et les pratiques analogues à l’esclavage.

Autre fait qui annihile cette loi : rares, aujourd’hui,  sont les juridictions qui ne sont pas dirigées par des maîtres esclaves. La preuve, les plaintes qui leur sont souvent soumises ou transmises traînent à longueur d’année et finissent par être rangées sans suite. Au détriment des esclaves.

Pour autant, cela ne va pas désarmer ces organisations et partis politiques. Cette situation laisse dubitatifs ces derniers qui ne croient pas à l’application de la loi criminalisant l’esclavage considéré comme une normalité en Mauritanie. Aux yeux d’Aminétou Mint Ely Moctar, pour avoir une administration judiciaire composée d’hommes probes, il faut systématiquement procéder à son assainissement. 

Autrement dit, mettre des fonctionnaires capables d’appliquer la loi, de juger dans l’équité et donner à chaque citoyen mauritanien son droit le plus absolu. La systématisation de la société mauritanienne en féodaux, en chefs, en nobles y est pour quelque chose et selon la présidente de l’Afcf, il faut d’abord ébranler cette stratification de la société mauritanienne qui privilégie le noble et assujettit l’esclave.   

S.O.S. Esclaves, l’Association des Femmes Chefs de Famille, Conscience et Résistance, Rassemblement pour l’Egalité et la Justice, le COPECO…veulent à travers cette pétition amener les autorités de ce pays à mieux reconsidérer la question de l’esclavage qui est une grave atteinte aux droits de l’Homme. Déjà, à la sortie de la salle, il y avait plus d’une trentaine de signature contre la légitimation et la perpétuation des rapports esclavagistes. 

Cheikh Saad Bouh Camara, lui aussi présent, a appelé les bonnes volontés éprises de vérité et de justice à appuyer cette pétition initiée par Birame Ould Dah Ould Dah, membre de S.O.S. Esclaves et de la Commission Nationale des Droits de l’Homme(CNDH).

«Il y a des mafias, des réseaux et ceux qui nous oppriment. Nous devons, nous aussi,  constituer des réseaux de résistance. Ce sont ces réseaux de résistance qui vont être les vecteurs de notre combat. Mais, il ne faut pas se tromper. Ça va être encore très difficile. Certains parmi nous vont nous abandonner. Mais ceux qui vont rester doivent continuer à résister et aller de l’avant pour que chaque mauritanien puisse jouir de tous ses droits », dit-il. 

Babacar Baye Ndiaye 

( 9 juillet, 2008 )

Les frères Athié:Le temps d’un concert, ils ressuscitent le reggae en Mauritanie

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On pensait qu’il n’y avait pas de jeunes musiciens mauritaniens qui sachent jouer de la musique reggae. Mais, les Frères Athié ont démontré, ce jeudi 26 juin dernier, au Centre Culturel français, qu’il n’en est rien. Sous un ciel d’été et devant un public enthousiasmé, ils ont joué durant deux tours d’horloge, les 11 morceaux qui composent leur nouvel album «Moritani ». À propos, «Moritani » ? Au-delà de la provocation linguistique se dissimule une profonde démystification de la Mauritanie. «Le pays ne fonctionne pas comme ça devrait, trouve Abdoul Athié, lead vocal du groupe. C’est une raison qui explique cette déformation orthographique. » 

On peut y voir  une certaine revendication à la justice, en référence aux événements douloureux qui se sont produits entre 1986 et 1991. Cette chanson «Moritani » qui est le titre éponyme de l’album relate aussi la mémoire des intellectuels et officiers noirs trucidés  pendant cette époque par le régime de Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya. «On est obligé d’en parler », pense Abdoul Athié.  

Il y a eu une véritable communion entre eux et le public qui en demandait toujours. Les frères Athié, c’est d’abord l’histoire d’une famille que rien ne prédestinait à faire ensemble de la musique. Dès les premières notes distillées, on avait cru qu’on était quelque part en Jamaïque, la terre de naissance du reggae ; on croyait que c’était Bob Marley, ressuscité, qui donnait un concert. «Les gens écoutent de plus en plus de reggae. Il y a un véritable retour à la musique de Bob Marley, notamment de la part des jeunes. Le reggae ressemble un peu à nos musiques traditionnelles. C’est la même base. Les gens s’y identifient et s’y retrouvent très rapidement. Ce sont les mêmes vibrations. Nous, les jeunes, aimons beaucoup tout ce qui est engagé », commente Abdoul Athié. 

Leurs chansons traitent des sujets sans limites : l’espoir, la tolérance, la paix, la citoyenneté, la fraternité, bref tout ce qui touche à la susceptibilité du cœur humain. Avec eux, on est sûr de passer d’agréables moments de musique, de redécouvrir notre identité, de savoir qu’on est avant tout des êtres appelés à vivre ensemble. Leurs chansons constituent des points d’interrogation et un regard sur la société mauritanienne. 

Leurs textes, très engagés, sont empreints de réalisme, de tempérance et de tolérance. On en a vachement besoin surtout à cette époque où nous vivons marqué par des tiraillements, des turbulences tous azimuts. Leurs chansons sont aussi une invitation à ne pas omettre nos valeurs culturelles, nos origines et nos croyances. 

Le groupe «Les Frères Athié » existe depuis 1995 sur l’initiative de Vieux (bassiste) et Alpha (soliste). Après avoir accompagné un groupe de Kaédi qui s’appelait «Dandé Léniol » ou la Voix du Peuple, Vieux et Alpha décident de former leur propre groupe. C’est eux qui vont entraîner leurs autres frangins dans la musique. Petit à petit, ils vont s’écarter de leurs études auxquelles ils ne croyaient plus.  

Abdoul en deviendra le lead vocal incontesté. Avec un répertoire vide, «Les Frères Athié » font des reprises de certains morceaux de Bob Marley et de Dire Straits pour roder le groupe. Passionnés de musique, ils vont tronquer leur habit de futurs marabouts pour celui de musiciens. Leur père, un marabout érudit, finira, en dépit de ses réticences, par accepter le choix de ses héritiers qui ont préféré la voie musicale.  

Il est inimaginable, voire inacceptable, dans les familles maraboutiques qu’un des leurs fasse de la musique. C’est une abomination à leurs yeux et même une malédiction. À leurs yeux, faire de la musique, c’est pactiser avec le diable. Abdoul et les siens ont dû user de tous les subterfuges pour venir à bout de l’opposition parentale notamment de leur père, connu pour sa rigueur, son orthodoxie et sa foi en la religion musulmane.  

En plus, cela était aussi inadmissible parce qu’ils sont de sang noble et par conséquent ne doivent pas faire de la musique qui est une activité strictement réservée aux griots. Ce genre de préjugés a gâché la carrière de nombreux artistes. 

Originaires de Kaédi, au sud de la Mauritanie, ils habitent présentement le quartier chic de Las Palmas (à Nouakchott) où ils ont aménagé leur propre studio et où ils font aussi leur enregistrement et leur répétions. Comme à l’image de tous les autres artistes mauritaniens, ils s’indignent de l’absence de structures musicales en Mauritanie et de la cherté de la location des deux maisons de jeunes qui ne s’obstiennent qu’en débloquant plus de 200.000 UM. Quel est ce musicien mauritanien qui peut se payer ce luxe s’il n’a aucun sponsoring derrière lui ?  

Le seul espace ouvert à nos musiciens, c’est le Centre Culturel Français où rêvent de jouer les artistes mauritaniens. «Il faut mettre en place une grande structure musicale, suggère Abdoul Athié, lead vocal du groupe, où l’on puisse organiser des tremplins, des concours pour gagner un enregistrement en partenariat avec le ministère de la Culture ou avec une association de musiciens (…). Les musiciens n’ont pas assez de moyens. Il est impératif d’essayer d’imaginer des spectacles qui peuvent profiter aux artistes. » 

Des enfants de la rue à l’immigration clandestine en passant par la femme, celle qui trime, fagote, se bat pour le développement de son pays, le nouvel album des Frères Athié constitue la somme d’une longue expérience et le résultat de plusieurs influences musicales dont notamment celles de Bob Marley et un creuset des racines culturelles mauritaniennes. En un mot, le fruit d’un gigantesque travail !

 

Babacar Baye Ndiaye

( 4 juillet, 2008 )

Photographie

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May San Alberto Giraldos présente sa nouvelle création artistique au public mauritanien

 

Imaginez que vous êtes en train de penser, parce que vous êtes préoccupé, parce que vous êtes seul…A ce moment précis, vous êtes ailleurs, vous êtes en train de vous éloignez de la réalité. Tout d’un coup, quelqu’un vous apostrophe et vous demande : «A quoi tu penses ? ». Que lui répondez-vous à part : «A rien ! A n’importe quoi ! ».

 

Avec cette idée, May San Alberto Giraldos a fait une espèce de collage digital à partir duquel on peut observer une couleur très vive, des traits horizontaux et des morceaux de photos verticales qui exhibent diverses formes humaines. Cela donne des structures architecturales impressionnantes. «Quand je demande à quoi tu penses ? Je fais allusion au spectateur qui est en train de regarder mon œuvre. C’est un échange et un dialogue entre l’artiste et le spectateur », explique May San Alberto Giraldos qui était de passage à Nouakchott pour présenter sa nouvelle création artistique, au musée national, sous le thème «A quoi tu penses ? » qui est une métaphore de la pensée.

 

D’Espagne, elle a amené plus d’une dizaine de tableaux lumineux qui résument parfaitement son parcours de voyageuse infatigable. Là où elle passe, elle s’arrête un moment, observe et scrute. Et, puis, tout d’un coup, on entend le crépitement des flashs. Elle en profite pour prendre des photographies qu’elle photocopiera, ciselera, assemblera et enfin collera pour donner naissance à une nouvelle vision des différentes photographies prises. C’est un travail minutieux qui demande beaucoup de dextérité et surtout d’attention pour créer un effet aux yeux du spectateur.

 

Artiste, en même temps, elle est infirmière à l’hôpital de Nouadhibou où elle vient 3 à 4 fois(pendant 15 jours à 1 mois) par an pour aider les infirmiers de cette structure sanitaire dans le cadre de la coopération entre l’Espagne et la Mauritanie. Elle ne voit aucune incompatibilité entre sa vocation artistique et son travail d’infirmière qu’elle exerce depuis plus d’une vingtaine d’années. 

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Son amour pour la peinture est né d’une envie de faire cet art destiné aux esprits élevés. Encouragée par Anna Perrédia, une de ses professeurs qui a très tôt décelé en elle des aptitudes artistiques, elle décide de faire ses humanités à la Faculté des Beaux-Arts de Tenerife aux Iles Canaries avant de se rendre en Angleterre pour se perfectionner dans le domaine artistique. De la poterie à la peinture, en passant par la gravure, les desseins, elle deviendra un touche-à-tout.

 

Parallèlement à ça, elle développe des projets artistiques sur la photographie qui est très développée en Espagne. Petit à petit, elle invente son propre style où elle utilise ingénieusement des techniques approfondies de mélange de la photographie, du dessin, du collage, d’animation, de la diffusion audiovisuelle, de la musique et de la luminosité.

 

Vingt ans de peinture ! Cela lui a permis de découvrir le monde, d’exposer dans les grandes villes européennes comme Paris, Londres ou Madrid. Elle aime voyager. C’est sa nature. La caractéristique des artistes ! Pour la première fois, elle expose ses produits artistiques en Mauritanie qu’elle a découverte en 1978. «J’étais jeune », se rappelle-t-elle. Aujourd’hui, elle trouve que la Mauritanie a beaucoup changé. «Il y a cent ans, la Mauritanie qu’on voit aujourd’hui n’existait pas. Il n’y avait rien. En l’espace de quelques décennies, la Mauritanie a beaucoup évolué. Je ne sais pas si c’est bien ou c’est mieux », s’interroge-t-elle.

 

May San Alberto Giraldos connaît mieux Nouadhibou que Nouakchott. La Mauritanie, confie-t-elle, est son second pays. Elle admire la détermination des femmes mauritaniennes qui ont laissé une forte impression sur elle. «Elles sont très courageuses. Elles commencent à revendiquer leur place dans la société. Elles se positionnent dans la politique, l’éducation, le commerce et les arts aussi », remarque-t-elle. «Il faut créer une Faculté des Beaux-Arts », plaide-t-elle en faveur des femmes artistes mauritaniennes pour qu’elles puissent s’épanouir artistiquement.  

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May San Alberto Giraldos a mis du temps pour s’imposer dans le domaine artistique. De tout temps, l’art a toujours été dominé par les hommes. Au fil des années, elle se trace un chemin à suivre. Bohémienne, symboliste, impressionniste, elle est aussi une artiste insaisissable. C’est ce qui fait certainement son charme et la particularité de son travail.

 

En Espagne, son pays d’origine, elle est devenue l’une des étoiles les plus en vue dans le domaine de la photographie. «Tu dois faire de la photographie », lui avait suggéré un de ses professeurs de la Faculté des Beaux-Arts de Tenerife. «J’ai commencé à y penser, se souvient-elle. Je ne voulais pas faire de la photographie parce qu’en Espagne tout le monde fait de la photographie. »

 

Dans son esprit, elle voulait faire autre chose. En un mot, elle voulait exhiber une nouvelle forme d’expression artistique. «J’ai pris 3 à 4 photos. Je les ai coupées en formes de colonnes d’un cm de large. J’ai fait un collage. Je les ai mélangées et ça donnait une autre réalité. » A partir de là, elle a commencé à faire beaucoup de collages pour faire naître une nouvelle forme d’expression.

 

D’esprit curieux et toujours vers la découverte de nouvelles astuces, elle ouvrira son propre atelier pour s’exercer ainsi à la peinture, et surtout, pour ressortir ce qu’elle a à l’esprit et dans l’âme. Etudiante déjà, elle rêvait de faire de la peinture. Des noms comme Sonia Delanoë entre autres femmes artistes qui ont marqué l’histoire de l’art en Europe l’influencèrent beaucoup aussi.

 

Une chose : May San Alberto Giraldos ne sait pas que photographier ou faire des collages. Elle sait aussi faire la cuisine !

 

Babacar Baye Ndiaye

 

( 3 juillet, 2008 )

SENAF 2008

Ouverture de la 3ième SENAF: C’est parti pour une semaine de cinéma ! 

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Pour la troisième édition de la Semaine Nationale du Film, Abderrahmane Ould Salem et son équipe n’ont pas lésiné sur les moyens pour laisser une bonne impression aux invités. Tapis déroulés, banderoles suspendues dans l’air, hôtesses bien nippées et souriantes,…on se croirait presque à l’ouverture du Festival de Cannes en France. Le maître d’œuvre de ce décor éblouissant n’est autre que Sidi Yahya, un artiste peintre mauritanien.  

Cette 3ième de la SENAF a coïncidé cette année avec la première édition de la Quinzaine des Arts.  A leur manière, les artistes peintres mauritaniens, marocains et sénégalais, ont participé à la fête en exposant leurs œuvres au Hall de l’ancienne maison des jeunes. Placé sous le haut patronage du Premier ministre, la 3ième édition a été ouverte sous le thème : «Migration…d’ici et de là-bas ». 

Dans son discours, le ministre de la culture et de la communication a mis l’accent sur ‘les effets néfastes’ de la migration. Malheureusement, la Mauritanie n’échappe pas à ce phénomène. Le gouvernement, selon lui, est en train de mener des réformes, de réaliser des investissements considérables dans le domaine de la création de l’emploi et surtout d’augmenter le niveau de professionnalisation pour lutter contre la pauvreté qui explique en grande la migration vers les pays occidentaux. 

La présence du Premier ministre à l’ouverture de la 3ième édition de la SENAF n’a pas laissé indifférent Abderrahmane Ould Salem, directeur de la Maison des Cinéastes. «Il s’agit pour nous d’un signe fort de la volonté du Gouvernement de promouvoir la culture dans notre pays », témoigne-t-il. Cependant, «le cinéma ne pourra décoller (…) sans l’appui de l’Etat. Nous avons besoin de votre engagement pour réglementer, soutenir et promouvoir la culture et l’industrie du cinéma en Mauritanie et à l’étranger », adresse-t-il au Premier ministre. «(…) Notre confiance dans l’œuvre cinématographique est grande. Nous plaçons de grands espoirs sur cet art et que nous savons si important pour le rayonnement de l’image de la Mauritanie au monde. (…) A l’ère de l’image, le cinéma peut mettre en exergue les dimensions culturelles nationales, l’unité de notre pays(…) mettre en avant la force créatrice de notre peuple, capable de dynamiser la scène culturelle, d’en faire une source de développement économique et enfin qui pourra immortaliser notre patrimoine au fil des productions audiovisuelles d’images vivantes », explique Mohamed Ould Amar,  ministre de la culture et de la communication. Le cinéma, peut être aussi un facteur de réconciliation comme l’a expliqué Abderrahmane Cissako, parrain de la 3ième édition de la SENAF.  

Pendant une semaine, plus d’une quarantaine de films seront projetés. Pour cette année, les jeunes cinéastes mauritaniens ont été mis en exerce pour montrer en fait qu’il y a des talents qui existent en Mauritanie dans le domaine de la cinématographie. Leur thème majeur, c’est le combat du quotidien des jeunes africains de manière générale. «Parler des difficultés de son pays, c’est aussi l’aimer. Il faut donner la chance à ces jeunes de parler d’eux-mêmes, de leur quotidien », a souligné Abderrahmane Cissako dans son laïus. 

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Cinéastes en herbe

 

Ousmane Diagana, réalisateur de ‘Le rêve brisé’

 

                                            ousmanediagana.jpgIl est né en 1984 et sortant de l’Institut d’Ecriture de Documentaire de création. Avec son premier court-métrage, il fait ses premiers pas dans le cinéma. ‘Le Rêve brisé’, c’est l’histoire de Ousmane, jeune étudiant, qui est à la veille des examens de fin d’année. Sa cousine revient d’Espagne. Comme tous les immigrés de retour au pays, elle distribue des cadeaux à ses parents et amis. Impressionnée et jalouse, la mère de Ousmane demande à son fils de renoncer à ses études pour aller faire fortune en Europe. Pour en savoir plus, nous avons rencontré son réalisateur pour qu’il nous en parle davantage. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous replonger un peu dans l’histoire de votre premier court-métrage : ‘Le rêve brisé’ ?

Ousmane Diagana : ‘Le rêve brisé’ raconte l’histoire d’une mère brisée qui veut voir son enfant réussir comme les autres c’est à dire ceux qui sont partis en Europe. Pour elle, malheureusement, il n’y a que l’immigration clandestine pour réussir dans la vie. Cette maman va penser que c’est la seule voie possible pour devenir ‘quelqu’un’.  Cela dit, une mère ne souhaite jamais du mal à son fils. Par-là, elle a cru que l’immigration clandestine était le chemin le  plus rapide. C’était une manière d’évoquer l’immigration clandestine à ma manière. J’ai vu pas mal de films sur l’immigration clandestine. Mais, j’ai constaté dans la plupart de ces films, on pointe un doigt accusateur sur l’Europe. Comme si l’Europe nous appelait ? Je ne suis pas d’accord avec ses réalisateurs, ses écrivains ou journalistes qui le voient de cette manière. Sur l’immigration clandestine, nous avons, nous africains, notre part de responsabilité. Nos gouvernements, aussi, ont leur part de responsabilité. Si, aujourd’hui, les jeunes quittent l’Afrique pour aller en Europe, ce n’est pas pour regarder la couleur de la neige ou comment vivent les blancs. C’est la richesse économique qui les amène là-bas. Si, on arrive à forger notre richesse économique, sociale et culturelle, éducative, je crois qu’on arrivera à retenir les jeunes. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Votre film n’est-il pas à la limite une alerte sur l’immigration clandestine qui est un phénomène très répandu en Afrique ? 

Ousmane Diagana : Effectivement ! Vous savez, j’ai appris quelque chose avec Ousmane Sembène, le grand cinéaste, qui disait que le cinéma est une école pour les analphabètes. Par ailleurs, moi, je crois que c’est une école pour tous. Pour moi, faire des films, c’est faire appendre les gens, les conscientiser, à regarder autrement. Ce film peut être une alerte d’autant plus que ce film est fait en poular. Je ne suis pas hall poular d’ailleurs. D’ailleurs, je ne suis pas poular. Le film est fait en poular, exprès, pour toucher le maximum de gens.  C’était une manière d’alerter les gens sur ce fléau. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Je reviens un peu au décor de votre film. J’ai constaté qu’il a été tourné dans les kebbas qui symbolisent la pauvreté. Qu’est-ce que vous avez voulu faire passer comme message ? 

Ousmane Diagana : D’abord, je suis dans le cinéma documentaire. C’est ma première fois de faire une fiction. Et, une fiction, ça copie directement le documentaire. Montrer les kebbas ou les bidonvilles, c’est une manière pour moi de montrer que ça existe aussi. On a tendance quand on parle parfois de Nouakchott, on cite Socogim, Tévragh-Zéina…Mais, malgré la pauvreté qui existe dans les kebbas- c’est malheureux et c’est comme ça- il y a de l’espoir. Dans le film, on le voit : Ousmane, le personnage principal, il tient et croit à ses études. Il veut finir ses études et rassembler à ses idoles qu’il accroche sur les quatre murs de sa chambre comme Abderrahmane Cissako. Même dans ces quartiers, l’espoir existe aussi. A travers ce film aussi, j’ai voulu montrer que Nouakchott ne s’arrête pas qu’à Tévragh-Zéina ou d’autres quartiers pareils. Il y a aussi d’autres quartiers qui doivent mériter l’attention des pouvoirs publics. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous demandez, comme Tiken Jah Fakoly, qu’on ouvre les frontières. Vous pensez que c’est une solution à l’intégration africaine ?

Ousmane Diagana : Tiken, c’est quelqu’un que j’ai eu la chance de rencontrer en 2006 au Mali. Il m’a raconté pleine de choses sur sa vie, son engagement social et politique. La musique fait partie de l’écriture du scénario. En écrivant ce film, j’ai pensé à une musique très engagée qui pousse les gens à revoir leur manière de vivre. Utilisez le morceau de Tiken dans mon film, c’était une manière de montrer par l’image que mon film est un film engagé. Tiken et Awadi, c’est des aînés que j’ai eu à rencontrer. C’est une façon de suivre leurs pas. Nous ne sommes pas des politiciens. Dans nos films, on raconte l’histoire telle qu’on la voit ou telle qu’on l’a vécu. Je crois que ça touche encore les gens que d’essayer de tourner autour du pot ou de jouer les diplomates. 

 

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Moussa Samba Mbow, réalisateur de Amanda (liberté)

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On l’appelle le chanteur aux ongles. La manière dont il le fait, c’est lui seulement qui en a le secret. Chanteur, lui aussi, il participe pour la première fois à la Semaine Nationale de Film avec son court-métrage : Amanda. Ce film traite la misère, le manque de perspectives, le chômage…qui poussent beaucoup de jeunes africains vers la recherche d’un ailleurs meilleur. Ces jeunes sont prêts à tout pour un billet d’avion ou de…pirogue.

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on savoir ce qu’est Amanda ? 

Moussa Samba Mbow : Je me suis inspiré d’un film sud-africain qui racontait l’histoire de Nelson Mandela. Lorsque j’ai suivi ce film qui est une évocation de la liberté, aussitôt, j’ai commencé à travailler sur un concept que j’ai appelé ‘Le Peace and Love’ qui est un message de paix et d’amour. Je me suis dit pourquoi pas on ne s’inspirerait pas de l’Afrique du Sud pour que nous vivions dans la fraternité. Amanda veut dire liberté. Au temps de l’apartheid, les sud africains scandaient : Amanda ! Amanda ! Amanda ! Plus tard, j’ai eu l’idée de faire un film sur cette thématique. Amanda évoque aussi la thématique de l’amour, de la paix et de la fraternité. Je pense que les jeunes doivent avoir cet état d’esprit. Par ailleurs, je veux inviter les jeunes mauritaniens à croire en eux et surtout en leur capacité intellectuelle. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Dans votre film, on vous voit chanter avec vos ongles. D’ailleurs, ça a impressionné tout le monde. Est-ce un don ou c’est quelque chose que vous avez appris ? 

Moussa Samba Mbow : C’est un don de Dieu ! J’évolue dans la musique depuis 1994. C’est plus tard que cela s’est révélé en moi. Un jour, en studio, j’ai commencé à jouer avec mes ongles. J’aperçus que cela émettait des sons. J’ai commencé alors à me poser des questions. Pendant ce temps, j’ai laissé mes ongles pousser. C’est à ce moment que j’ai découvert ce don. Depuis lors, je chante avec mes ongles. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Amanda, c’est aussi un film qui traite la question de l’immigration clandestine. Ça vous fait mal de voir ces jeunes prendre la pirogue en direction de l’Europe ? 

Moussa Samba Mbow : C’est un phénomène que je déplore beaucoup. Nous voyons tous les jours des immigrés qui se font retourner à leur pays d’origine. Nous avons vu aussi les images choquantes montrant des corps humains gisant au bord des cotes espagnoles. C’est vrai que ceux qui choisissent la voie de l’immigration clandestine n’ont pas le choix. Mais, ce n’est pas une raison supplémentaire pour se sacrifier bêtement. En bravant la mort ! C’est dans ce cadre que j’ai essayé de faire ce film pour dire haro à l’immigration clandestine. Ce thème est un sujet ouvert et chacun y va avec ses propres réflexions. 

 

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Jean Louis Chambon, réalisateur de «Voyageurs égarés »

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Dans la série de nos interviews consacrées aux cinéastes en herbe participant à la troisième édition de la semaine nationale du film, nous donnons la parole cette fois-ci à Jean Louis Chambon qui a réalisé le film «Voyageurs égarés ». D’origine française, il est en Mauritanie depuis 2002 et enseigne au lycée français Théodore Monod. Cette 3ième SENAF, pense-t-il, représente beaucoup pour la Mauritanie. «C’est un événement symbolique, utile et positif. Pour moi qui accompagné cette SENAF, depuis sa création en 2006, la maison des cinéastes et les gens qui organisent cette SENAF, c’est le symbole de ce que j’ai pu rencontrer de mieux dans ce pays. C’est pour cela cette année, je ne suis pas venu en simple spectateur, mais j’ai participé », témoigne-t-il. Il déplore comme tout le monde, le phénomène de l’immigration clandestine. «La seule chose que je souhaite à ces jeunes-là, c’est que leur pays leur offre un jour leur chance, que leur pays évolue positivement et ne leur donne plus un jour l’envie de partir. »  

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous expliquer comment est né votre film, «Voyageurs égarés » ? 

Jean Louis Chambon : L’idée de départ, c’était d’établir un parallèle entre deux formes d’immigration. La migration bien connue des pays pauvres en direction des pays riches qui est un sujet largement abordé au cours de la troisième édition de la Semaine Nationale du Film et une autre migration dont on parle moins mais qui existe et qui a son importance. C’est le fait que beaucoup d’européens viennent s’installer en Afrique. C’est une immigration de luxe, si on peut dire. Mais, elle a aussi ses difficultés, ses enjeux, ses défis et qui sont si difficiles à résoudre. La rencontre des cultures est parfois difficile à vivre, très enrichissantes mais aussi compliquées. C’est un peu cela que j’ai voulu. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on dire que vous avez voulu dénoncer à travers l’image cette immigration clandestine qui a aussi ses travers ? 

Jean Louis Chambon : Non, ce n’est pas une dénonciation ! C’est une description de choses que j’ai souvent vécues personnellement. Même si ce n’est pas un film autobiographique. C’est une description de choses qui existent. Je n’ai relaté que le vécu de certaines personnes qui choisissent de vivre loin de leur pays, de leur culture ou de s’installer dans des milieux différents des leurs. Ce film est inspiré de choses que j’ai connues bien sûr ! Il s’agit d’une transposition c’est à dire d’une description de faits qui sont inspirés de choses que j’ai connues mais qui ne sont pas directement des choses que j’ai vécues. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous évoquez aussi, si j’ai bien compris, de manière implicite, la prostitution des jeunes filles ?

Jean Louis Chambon : Dans mon esprit, il ne s’agit pas véritablement de prostitution. Je le précise. Il s’agit simplement d’une jeune femme tout à fait normale qui, je dirai, profite d’une occasion d’un nouveau type de rencontre au sens matériel du terme. Non, ce n’est pas de la prostitution ! Pour moi, c’est une rencontre symbolisant la désillusion. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Votre film est intitulé «Voyageurs égarés ». Est-ce que vous en êtes un ? 

Jean Louis Chambon : Heu…Eh bien (il sourit)! Quelque part, parfois, je pense au cours de ces six dernières années, j’ai été un voyageur égaré. Et j’essaie de ne plus l’être en quelque sorte. 

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Demba Oumar Kane, réalisateur de ‘Coumène’ (lutin).

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Il a toujours rêvé de faire du cinéma. Aujourd’hui, son vieux vœu est devenu une réalité. A l’occasion de l’ouverture de la 3ième édition de la SENAF, nous l’avons croisé pour qu’il nous parle de son premier court-métrage. 

 

Le Rénovateur Quotidien : J’imagine que ça a été un véritable bonheur pour vous d’ouvrir, avec votre court-métrage ‘Coumène’, la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film ? 

Demba Oumar Kane : Effectivement ! Et, je suis très flatté que mon film soit à l’honneur et projeté devant le Premier ministre (Yahya Ould Ahmed Ould Waghef, Ndlr). Je suis vraiment satisfait. J’espère que ce sera, pour moi, une opportunité et un encouragement de faire d’autres films. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous revenir un peu sur ce film ? 

Demba Oumar Kane : C’est une histoire que j’ai vécue. Ce n’est pas une histoire inventée comme pourraient le penser certains ! C’est à Ould Yenge que j’ai vécu cette histoire dans le Guidimakha. C’était pendant que j’étais élève. Un jour, en se promenant avec mes amis, en pleine brousse, on est tombé sur le Coumène. Mes parents m’avaient beaucoup parlé de Coumène. D’ailleurs, une de mes tantes m’a fait boire du lait de Coumène qu’on avait déposé par on ne sait qui dans un parc. Je n’avais jamais imaginé qu’un jour, je vais le rencontrer. Lorsqu’un jour, nous sommes tombés sur un Coumène, nous pensions, en tant qu’adolescents, que c’était un quidam perdu. On a voulu lui parler. Lorsqu’on a voulu s’approcher de lui, à notre grande surprise, on l’apercevait de très loin. A chaque fois, on croyait qu’on pouvait l’attraper. On a couru toute cette après-midi pour l’appréhender. Mais en vain ! Finalement, on a conclu qu’il y avait quelque chose d’étrange. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Des années plus tard, vous avez senti la nécessité de porter cette histoire au cinéma pour le partager avec tout le monde ? 

Demba Oumar Kane : Oui, c’est ça ! Et, surtout, de le partager avec les autres pour leur montrer que les coumènes existent bel et bien. J’ai voulu par-là aussi leur dire que j’ai vu un Coumène.

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Tout à l’heure, vous disiez que vous avez bu du lait déposé par un Coumène. Quelque chose, vous est-il arrivé plus tard ?

Demba Oumar Kane : Rien du tout ! Mon oncle, lorsqu’il est parti au parc, pour prendre du lait de vache, il a trouvé du lait dans une calebasse. Beaucoup de gens n’ont pas osé boire ce lait. Ma tante nous a fait goutter à ce lait. Jusqu’à présent, rien ne nous est arrivé !

 

 

Le Rénovateur Quotidien : A votre avis, pensez-vous que ce genre d’histoires a sa place dans le cinéma en Mauritanie ?

Demba Oumar Kane : Bien sûr ! Encore aujourd’hui, je me demande qu’est devenu ce Coumène. Avec ce développement sauvage et la poussée de la modernité !  Existent-ils toujours ? Ou est-ce-qu’ils ont disparu ? Je me pose toujours ces questions.   

 

 

Le Rénovateur Quotidien : A vous entendre parler, on a l’impression que ça vous fait mal de voir les coumènes disparaître ? 

Demba Oumar Kane : Tout à fait ! Le Coumène, c’est le totem des peuls. Chaque peul rêve de voir le Coumène. Le Coumène, c’est une source de bonheur et de réussite. On dit souvent que la plupart des peuls qui ont réussi ont croisé une fois dans leur vie un Coumène. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Et vous qui l’avez croisé, êtes-vous devenu riche ? 

Demba Oumar Kane : Non ! Certainement, parce que je ne l’ai pas attrapé. 

Cependant, j’ai remarqué que quand j’élève des vaux, ils se reproduisent très vite. 

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Eliane du Bois, distributrice

 

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Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes distributrice belge. Vous êtes présente en Mauritanie à l’occasion de la SENAF. Quelle a été votre impression sur les courts-métrages projetés ? 

Eliane du Bois : C’est une bonne impression ! En 6 mn, il y en a certains qui ont réussi à dire pas mal de choses proches du thème (migration…d’ici et de là-bas, Ndlr). C’est un exercice dur de dire en 6 mn des choses importantes. Il y en a ceux qui sont particulièrement réussi. Donc, c’est une bonne impression. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous étiez là l’année passée. Cette année-ci aussi. Quelle appréciation faites-vous du travail fait par la maison des cinéastes ? 

Eliane du Bois : Je crois que c’est un travail très important. Comme je disais, il y a la Semaine Nationale du Film et tout ce qui se fait pendant toute l’année, dans les quartiers. Dans nos pays, le problème, c’est le chômage. Cela est lié au fait qu’il n’y a pas de formation, d’accès aux études. Si on étudie pendant un nombre incalculable d’années tout en sachant qu’à l’arrivée, ça n’aboutit à rien, forcément, on est désespéré. Ce que fait la maison des cinéastes peut être important parce que ça peut donner de l’espoir à des jeunes ici à travers le cinéma ou l’image. Il y a des choses à construire en Mauritanie. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Que vous inspire le thème qui a été choisi cette année ? 

Eliane du Bois : Je pense qu’Abderrahmane Ould Salem a voulu faire, ce n’est pas uniquement s’arrêter à ce qu’on connaît le plus qui est l’immigration dans ce qu’elle a de choquant, mais il a voulu élargir. Je crois que ça a été une bonne chose. Parce qu’on peut avoir un regard beaucoup plus large sur la migration des idées, des gens, des échanges, etc…Je crois que c’est à partir de là que peut naître une véritable richesse.

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes professionnelle. Quels genres de griefs avez-vous relevé sur les courts-métrages ? 

Eliane du Bois : Ce n’est pas des griefs ! C’est des premiers films et un premier film est toujours imparfait. Je crois que pour réaliser des films, il faut d’abord disposer assez de moyens. Ce qui est important, c’est que les gens doivent voir beaucoup de films pour mieux apprendre les rudiments cinématographiques. Aujourd’hui, on consomme énormément d’images. Et, il y a un travail d’éducation à faire. Par exemple, dès le plus jeune âge, qu’on forme des jeunes à décoder qu’est-ce que c’est qu’un reportage, un documentaire, un film de fiction. A partir de là, petit à petit, le futur réalisateur peut lui-même sentir dans quelle direction il a envie d’aller et commencer à utiliser le cinéma. J’ai remarqué en suivant les courts-métrages, que c’est des gens qui manquent de professionnalisme et de cette vision de regarder beaucoup de films de qualité de préférences. 

 

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Mohamed Mahmoud dit Alphadi, réalisateur de «Les Frontières » 

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Pour ceux qui ne le savent pas, Mohamed Mahmoud dit Alphadi est le personnage principal du film de Abderrahmane Cissako «En attendant le bonheur ». Avec son court-métrage «Les frontières », il fait ses premiers pas dans le cinéma en tant que jeune réalisateur. Son film s’inscrit dans la thématique de l’immigration clandestine des jeunes africains. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes acteur. On rappelle que vous êtes l’acteur principal de «En attendant le bonheur » d’Abderrahmane Cissako. Comment est votre début dans le cinéma en tant que jeune réalisateur ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : Tout début n’est pas facile ! Il n’est pas aisé de tourner, de prendre une caméra pour filmer. Etre cinéaste, ce n’est pas non plus compliqué. Nous sommes des amateurs qui n’ont pas reçu de formation. Forcément, donc, ça ne peut qu’être difficile. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous faire la genèse de votre film «Les frontières » ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : Un jour, je marchais, j’ai aperçu en face du restaurant chinois (publicité gratuite) des groupes de jeunes étrangers qui m’ont raconté leurs souffrances et leurs déboires en voulant joindre les côtes espagnoles. A chaque fois que je passe là-bas, je rencontre des personnes de différentes nationalités dont la plupart proviennent de la sous-région. Je les ai côtoyés pour essayer de comprendre pourquoi ils sont là en train de laver des voitures, de faire certaines tâches domestiques…C’est à partir de là que j’ai eu l’idée de faire un film qui parlera uniquement de la souffrance des immigrés. J’ai interrogé beaucoup de gens qui m’ont raconté leur histoire et comment leurs demandes de visa ont été rejetées par l’ambassade de France (à Nouakchott) et d’autres comment ils ont été reconduits à leur pays d’origine.   

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous avez voulu donc conscientiser ces jeunes-là qui ne pensent qu’à prendre la pirogue pour rejoindre l’Europe ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : En effet et surtout de leur ouvrir les yeux en leur disant : l’Europe, ce n’est pas ce que vous pensez encore moins ce que montrent certains films bien faits qui peuvent pousser à rêvasser. Que la souffrance et la galère existent là-bas aussi ! D’ailleurs, les immigrés qui sont là-bas sont souvent maltraités et inconsidérés. A travers ce film, j’ai voulu les déconseiller et enlever de leur esprit l’idée selon laquelle il n’y a que l’Europe pour vivre heureux. Le continent africain est plein de richesses ! Ils n’ont qu’à essayer de rester ici, travailler et vivre dans le bonheur. Au lieu de penser l’Europe, l’Europe, l’Europe, alors qu’il n’y a rien là-bas. 

 

Le Rénovateur Quotidien : N’avez-vous pas voulu lever un coin du voile sur les conditions de vie des jeunes mauritaniens qui manquent de perspectives ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : Non, je ne parle pas de jeunes mauritaniens. Je parle juste de jeunes africains. Tout le monde sait comment vivent les jeunes mauritaniens. Si, aujourd’hui, les jeunes africains veulent tenter leur chance en Europe, cela veut dire qu’il y a quelque part un problème. Je pense que nos gouvernants doivent essayer de créer des emplois pour les jeunes. C’est la seule solution au phénomène de l’immigration clandestine. Ces jeunes, ils sont simplement désespérés. C’est pour cela qu’ils prennent les embarcations d’infortune pour aller en Europe où il y a plus d’argent pensent-ils. S’il y a de l’emploi, aucun jeune ne va plus s’aventurer en Europe en traversant la mer ou le désert. Les solutions se créent. Ce n’est pas aux autres de nous en créer. Cela ne voudrait pas signifier non plus que je porte la responsabilité sur le dos de nos gouvernants. C’est juste pour dire qu’il est temps de faire quelque chose pour ces millions de jeunes africains. 

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Rencontre avec Pierre-Yves Vandeweerd 

 

Dans le cadre de la Semaine Nationale du Film du 23 au 29 juin dernier sous le thème ‘Migration d’ici et de là-bas’, ‘Sous la khaïma’, qui est une rencontre cinématographique, recevait Pierre-Yves Vandeweerd, un cinéaste belge qui a réalisé de nombreux films sur la Mauritanie dont le dernier en date s’appelle ‘Le Cercle des Noyés’ qui relate l’histoire des prisonniers de Oualata détenus pendant le règne de Mouawiya Ould Sid’Ahmed Taya. 

 

Dès l’entame de cette rencontre qui s’est finalement transformée en débat ouvert, Pierre-Yves Vandeweerd annonce les couleurs. «Je ne deviendrai jamais mauritanien », précise-t-il avant d’avouer : «Je suis d’origine belge. Cependant, j’ai l’impression que plus le temps passe, plus je suis habité par ces deux cultures (belge et mauritanienne). C’est ce qui fait que je suis toujours en Mauritanie pour retrouver des gens et refaire de nouveaux films. » 

 

Chaque intervenant a essayé de disséquer à sa façon la thématique retenue cette année à l’occasion de la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film. Parmi les invités de cette SENAF, Titouan Lamazou qui a présenté un melting pot de travail sur les femmes du monde. Bourlingueur infatigable, il décrit dans son livre ‘ Zoé, Femmes du monde’ toute une panoplie de migrations allant de la migration traditionnelle des nomades à la migration de la misère en passant par l’exode rural et la migration commerciale pratiquée par les peuples sahéliens. Ce livre édifiant sur la condition et le sort des femmes dans le monde est le fruit de longues années de recherche, de voyages et de découverte. 

 

Certains ont vu à travers cette 3ième édition de la SENAF, une volonté de la part des organisateurs de casser les barrières et les frontières physiques et politiques qui séparent les communautés. «On a  choisi la migration parce qu’on considère que la Mauritanie est une terre d’accueil et de départ. On considère aussi que chaque civilisation a été fondée sur les voyages et les migrations », tente d’expliquer Abderrahmane Ould Salem. «Le thème de cette année, quand il embrasse le mot migration, ce n’est pas seulement la migration à travers les frontières. C’est aussi la migration des idées », enchaîne Moussa Samba Sy. «Evidemment, reconnaît-il, on ne peut pas passer sous silence l’immigration clandestine des jeunes africains qui se jettent dans la mer dans l’espoir de trouver une vie meilleure. N’oublions pas que ces jeunes sont chassés par la misère et par conséquent, ils sont prêts à risquer leur vie. Je ne les condamne pas à priori. J’essaie de les comprendre. Et, j’espère que le travail de certains cinéastes va nous permettre de comprendre un peu le ressort qui pousse des gens à risquer leur vie. » 

  

Cette Semaine Nationale du Film fut une occasion propice de parler de l’immigration clandestine. D’ailleurs, les courts-métrages qui ont été projetés évoquent sans exception avec beaucoup de particularité ce phénomène des temps modernes que d’aucuns appellent ‘la migration de la misère’. «Ce qui est condamnable, c’est plutôt la raison pour laquelle ils risquent leur vie. Il faut essayer de lutter contre les effets que contre les causes. Les causes, ce sont la misère et l’humiliation. Les effets, c’est cet exode massif des jeunes vers l’Europe », murmure Titouan Lamazou. «Il y a aussi le revers de la médaille qui a été dit sur cette migration de la misère, rappelle Khalilou Diagana. On peut constater jusqu’ici que la Mauritanie est un pays de transit. Dans les pirogues des clandestins, heureusement, il n’y a pas assez de mauritaniens. Compte tenu de la crise internationale, qui sait ? Le choix du thème a une dimension préventive et pédagogique adressée aux jeunes mauritaniens. » 

 

Dans les films des jeunes réalisateurs ayant participé à la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film, on retrouve souvent cette thématique de l’immigration clandestine. Par exemple, dans «Coumène» de Demba Oumar Kane qui a obtenu le 2ième prix et «Là-bas dans la capitale» de Ahmed Taleb Ould Taleb Khiar le 1ier prix, on retrouve ce thème. Et, certains télespectateurs ont décelé dans ces films une sorte de désespoir qui commence à gagner le cœur des jeunes mauritaniens. Dans ces films, on voit des jeunes subjugués par la tentation de l’ailleurs, d’un monde meilleur que celui dans lequel il vit. Ils veulent partir, principalement, pour des raisons économiques qui sont à la base de cette immigration clandestine. 

 

Ces films, comme l’a relevé Pierre-Yves Vandeweerd, sont empreints d’une peur que l’on retrouve un peu partout dans le monde. «J’ai toujours eu le sentiment, il y a quelques années, qu’en Mauritanie, on est dans une espèce de géographie qui échappait d’une certaine façon à cette peur qui venait d’ailleurs, remarque Pierre-Yves Vandeweerd. Aujourd’hui, en voyant ces films, plus jamais j’ai l’impression que cette peur est présente. Alors, est-ce que les jeunes réalisateurs  ont choisi ce thème parce qu’ils se sentent habités par cette peur ou une menace ? Il y a une forte dramatisation de ce sujet par le recours de la musique. En suivant ces films, les uns à la suite des autres, je me suis dit est-ce que la peur a pris tout l’espace. Est-ce qu’il ne reste plus que la peur ? » 

 

Comment faire face et surtout comment se développe cette angoisse? «L’angoisse : elle naît quand il y a des problèmes dans un pays, explique Fara Ba, héros de ‘Le Cercle des Noyés’ de Pierre-Yves Vandeweerd. C’est des problèmes d’ordre politique. C’est des problèmes d’ordre sociologique. Evidemment, la misère gagne du terrain. Aujourd’hui, nous savons que la situation sociale de la Mauritanie est extrêmement difficile. Donc, on doit avoir peur des lendemains parce qu’on s’attend à ce qu’ils soient sévères. Il y a une sorte de désarroi moral, de défiance par rapport à la famille, à l’entourage, aux autorités. Evidemment, cette angoisse, elle est réelle surtout au niveau des jeunes qui manquent d’espoir, de perpectives. La jeunesse est de plus en plus désemparée. En plus de cela, nos enfants sont mal formés. Il y a également cette peur qui est là. Et, quand on n’est pas formé, cultivé, on n’a pas de perspectives pour avoir un bon travail, cela va de soi, que cette peur soit là et réelle. » 

 

En dehors de la thématique qui a été abordée durant cette SENAF, les films des jeunes réalisateurs ont beaucoup surpris le jury par leur qualité et leur forme. «Ce qu’on cherche, à travers cet événement, notamment avec le programme ‘Parlez-vous la langue de l’image’, c’est de donner la possibilité à ces jeunes de s’exprimer. On est dans un pays où la jeunesse est marginalisée. Elle est  utilisée dans les campagnes politiques. Mais, il n’y a jamais eu un espace d’expression pour eux. Le jour où ils peuvent maîtriser la caméra, le montage, ils pourront s’exprimer sur tout ce qu’ils veulent », commente Abderrahmane Ould Salem. «Ce que l’on remarque dans ces films et par la présence des jeunes cinéastes, c’est qu’on assiste à la naissance d’un désir de cinéma (…). On assiste vraiment à une  progression  extraordinaire des films qui sont (…) presque des analyses de la société mauritanienne et de ses enjeux », témoigne Pierre-Yves Vandeweerd. 

 

Qui dit cinéma dit diffusion ! Or, en Mauritanie, il y a un véritable problème de diffusion. Les médias publics comme la télévision nationale ne joue pas véritablement leur rôle dans la promotion du cinéma en Mauritanie. D’ailleurs, lorsque vous leur remettez des films, ils se précipitent pour les ranger dans leurs tiroirs. Le premier soutien doit venir de leur part mais ils ne font aucun effort pou aider les jeunes cinéastes mauritaniens. «Ça ne sert à rien de produire et de diffuser ailleurs, se démarque Abderrahmane Ould Salem. C’est contradictoire avec la mission de la maison des cinéastes. Au début, on a voulu amener le cinéma en Mauritanie. La plus grande urgence, c’est d’avoir un moyen de diffusion locale (la télévision). » 

 

Le débat devient passionnant lorsqu’on commence à décocher des flèches en direction de notre télévision nationale pour sa non implication dans la promotion du cinéma en Mauritanie. «Ce n’est pas le rôle de la télévision », lance Bios Diallo devenu subitement l’avocat du diable. «Ce n’est pas non plus le rôle de la radio », lui rétorque Abderrahmane Ould Salem. Le public applaudit en signe d’approbation. Bios Diallo, non convaincu des propos d’Abderrahmane Ould Salem revient à la charge, en pensant : «Qu’il faudrait faire la part des choses ! Il y a cinéma et télévision. Si c’est des films documentaires qui peuvent être passés à la télévision et sur commande de la télévision ou bien que la télévision coproduise d’accord. Mais que d’aucuns, des personnalités individuelles, réalisent des films et veuillent que ça passe à la télévision, cela doit suivre certaines procédures. » 

 

Les esprits s’agitent. Abderrahmane Ould Salem se saisit du microphone. «En tout cas, on ne demande pas encore la coproduction de la télévision nationale. On demande juste la diffusion. La coproduction est encore beaucoup plus chère pour la télévision.  Ce qui a été fait par les jeunes réalisateurs est beaucoup plus proche de la réalité que Tom et Djery », ironise-t-il. «La télévision de par sa définition c’est d’informer les gens sur les réalités qui se passent dans le pays. C’est la première fois qu’on assiste à l’émergence de films sur la Mauritanie faits par des mauritaniens. Ces films témoignent un véritable regard sur la société mauritanienne d’aujourd’hui. Ça devrait être un automatisme que la télévision nationale se mette comme partenaire par rapport à ce projet et diffuse des films mauritaniens », a plaidé Pierre-Yves Vandeweerd. 

 

La télévision nationale va-t-elle, comme elle l’a fait avec les générations précédentes, pour des raisons inconnues, à passer sous silence les films mauritaniens ? Nos jeunes réalisateurs vont-ils, eux aussi, souffrir de l’indifférence de la télévision nationale, comme à l’image d’Abderrahmane Cissako dont son film «En attendant le bonheur » est passé sur presque toutes les chaînes du monde sauf à la télévision nationale ? Et, pourtant, ce film a été donné sans bourse délier à la télévision nationale.  

 

 

Dossier réalisé par Babacar Baye Ndiaye 

 

( 27 juin, 2008 )

Egalité des sexes: L’AFCF dénonce les discriminations dont sont victimes les femmes

Pour montrer que rien ne va, comme veulent le faire croire certains, en matière d’égalité des sexes, les femmes, regroupées autour de l’Association des Femmes Chefs de Famille, ont sorti tout ce qu’elles avaient dans leur cœur comme discriminations à leur égard.

L’AFCF veut secouer les autorités pour qu’elles lèvent les réserves faites par la Mauritanie sur la Convention relative à l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes adoptée et ouverte à la signature, à la ratification et à l’adhésion par l’assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies dans sa résolution 34/180 du 18 décembre 1979. 

Aujourd’hui, les femmes mauritaniennes ont du mal à comprendre que presque 30 ans après, cette convention ne soit pas toujours ratifiée par la Mauritanie. Dans ce cadre, l’Association des Femmes Chefs de Famille et plus d’une soixantaine d’ONGs ont adressé au Président de la République une lettre de plaidoyer pour que la Mauritanie lève les réserves faites sur la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes.

Aussitôt informé, le Président de la République a instruit le ministère de la justice et de la condition féminine de mettre en place une commission ad hoc qui va étudier les voies et moyens à prendre pour lever ces réserves tant décriées par les ONGs de défense des droits de la femme, dont l’AFCF, qui pensent que c’est une entorse à la démocratie et à l’évolution de la femme mauritanienne.

Aminétou Mint Ely Moctar a dénoncé leur mise à l’écart dans l’établissement de cette commission qu’elle a qualifiée de «bidon ». Laquelle commission, rapporte-t-elle, a porté une réserve sur l’article 16 de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. (Voir encadré). Cette réserve n’a pas été du goût de Aminétou Mint Ely Moctar qui a tenu des propos salés à l’égard des membres de cette commission qu’elle  a considéré comme étant des loufoques allergiques à l’émancipation de la femme mauritanienne.

Aujourd’hui, les femmes mauritaniennes souffrent de discriminations flagrantes. Par exemple, elles n’ont pas droit  de toucher à la pension de retraite de leurs époux lorsque ceux-ci décèdent. Leur âge à la retraite est de 55 ans contrairement à celui des hommes qui est de 65 au maximum. Autant de discriminations qui, aux yeux de Aminétou Mint Ely Moctar, menacent même l’existence des femmes mauritaniennes.

La présidente de l’Association des Femmes Chefs de Famille a souligné au cours de sa déclaration aux médias que les femmes mauritaniennes doivent se battre pour se libérer du joug de la féodalité, de l’exclusion et de la pauvreté qui l’empêche d’avoir les mêmes droits et les mêmes responsabilités que les hommes.

Article 16 de la convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes. 

1.     Les Etats parties prennent toutes les mesures appropriées pour éliminer la discrimination à l’égard des femmes dans toutes les questions découlant du mariage et dans les rapports familiaux et, en particulier, assurent, sur la base de l’égalité de l’homme et de la femme :

a)     Le même droit de contracter mariage

b)    Le même droit de choisir librement son conjoint et de ne contracter mariage que de son libre et plein consentement ;

c)     Les mêmes droits et les mêmes responsabilités au cours du mariage et lors de sa dissolution ;

d)    Les mêmes droits et les mêmes responsabilités en tant que parent, quelque soit leur état matrimonial, pour les questions se rapportant à leurs enfants ; dans tous les cas, l’intérêt des enfants est la considération primordiale

e)     Les mêmes droits de décider librement et en toute connaissance de cause du nombre et de l’espacement des naissances et d’avoir accès aux informations, à l’éducation et aux moyens nécessaires pour leur permettre d’exercer ces droits ;

f)      Les mêmes droits et responsabilités en matière de tutelle, de curatelle, de garde et d’adoption des enfants ou d’institutions similaires, lorsque ces concepts existent dans al législation nationale ; dans tous les cas, l’intérêt des enfants est la considération primordiale ;

g)     Les mêmes droits personnels au mari et à la femme, y compris en ce qui concerne le choix du nom de famille, d’une profession et d’une occupation ;

h)     Les mêmes droits à chacun des époux en matière de propriété, d’acquisition, de gestion, d’administration, de jouissance et de disposition des biens, tant à titre gratuit qu’à titre onéreux ;

2.     Les fiançailles et les mariages d’enfants n’ont pas d’effets juridiques et toutes les mesures nécessaires, y compris des dispositions législatives, sont prises afin de fixer un âge minimal pour le mariage et de rendre obligatoire l’inscription du mariage sur un registre officiel.

Babacar Baye Ndiaye

( 25 juin, 2008 )

Abderrahmane Ould Salem:Celui qui a ressuscité le Cinéma en Mauritanie !

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Enfant déjà, il rêvait de cinéma. En 2002, de retour de Paris, il monte, disposant de peu de moyens, la Maison des Cinéastes, avec des amis. Ambitieux, il décide de populariser le cinéma en Mauritanie, et par ricochet, de faire connaître la Mauritanie sur le plan culturel, à travers toute la planète bleue. En 2006, est née la première édition de la Semaine Nationale du Film. Le 23 juin s’ouvre dans la capitale mauritanienne la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film. L’occasion pour Le Rénovateur Quotidien de revenir sur ‘Celui qui a ressuscité le Cinéma en Mauritanie : Abderrahmane Ould Salem’.  

Issu d’une famille maraboutique (de père comme de mère), il a grandi à la ‘Kebba’ (bidonville) à coté de l’arrêt des bus du 5ième arrondissement. Comme certains de ses compatriotes, il appartient à cette Mauritanie des années 70, diversifiée, riche et fière de ses couleurs, ses émotions et sa dignité. A cette époque, les mauritaniens vivaient dans la fraternité et les communautés entretenaient d’excellents rapports. Il y avait une vraie joie de vivre. De l’espoir, de l’ouverture et des perspectives ! «Maintenant, ce n’est pas ce qu’on vit », se désole-t-il.  

C’est cette Mauritanie-là qui l’a façonnée et vu grandir. Presque 30 ans après, il se rappelle toujours de cette Mauritanie-là où cohabitaient dans l’harmonie, peuls, wolofs, soninkés et béidanes. Aujourd’hui, il regrette avec beaucoup d’amertume la «ligne rouge » qui sépare ces différentes communautés. Conséquence d’un manque de communication ! Et, pourtant, la Mauritanie n’est pas le seul pays au monde où cohabitent différentes cultures. «Il y a des pays où plusieurs communautés vivent ensemble », remarque-t-il en donnant l’exemple de certains pays environnants. Selon lui, il faut qu’on évite de politiser la question de l’identité culturelle, si la Mauritanie veut avancer.  

Abderrahmane Ould Salem est né le 27 juillet 1971, à Nouakchott. «C’est par pur hasard que j’ai connu la date de ma naissance. Le jour de ma naissance, mon oncle (Mouhamédoune Ould Hamoud, Ndlr) avait écrit un poème pour ma mère (Ndlr : sa mère est décédée et s’appelait Fatimétou Mint Hamoud). Lorsque j’ai grandi, j’ai découvert le poème que mon oncle avait écrit 3 heures avant ma naissance », raconte-t-il. 

Dans la communauté maure, un enfant, avant d’entrer à l’école moderne, doit maîtriser d’abord le Saint Coran, comme le veut la tradition. Ses parents le firent entrer à l’école coranique. Ceci va retarder son entrée à l’école publique. Car, il n’y rentrera qu’à partir de la 3ième année. Son cursus scolaire sera perturbé, en classe de terminale où les difficultés commencent à s’amonceler.  

Malgré sa bonne volonté de poursuivre ses études, il va finir par jeter l’éponge pour retrousser ses manches car son père ne pouvait plus lui assurer les frais de l’école. Ainsi, donc, il deviendra tailleur, métier que lui a appris son père lorsqu’il était jeune. Fils aîné, il sait qu’il doit montrer l’exemple et surtout, il sait qu’il n’a pas droit à l’erreur. Commence alors un nouveau cycle de vie pour lui ! Il s’essaie aux nouvelles technologies. Alors qu’il ne maîtrisait aucun mot en français. En peu de temps, il devient informaticien et le maquettiste le plus courtisé de Nouakchott.  

Comment un fils de marabout comme lui a-t-il atterri sur le tarmac du cinéma ? A 9 ans, il découvre le cinéma grâce à un de ses cousins venu du Sénégal. A ce moment, les salles de cinéma existaient, contrairement à aujourd’hui. Cette découverte s’est transformée en amour de l’image, de la mise en scène et de la beauté du cinéma. Il perçut, très vite, que le cinéma est un moyen de communication. Cet amour de l’image a ouvert son esprit et lui a permis de découvrir d’autres cultures par le truchement du cinéma. Cet amour aussi va se transformer en métier plus tard.  

Et, en 2000, il rencontre Abderrahmane Cissako venu en Mauritanie chercher des comédiens pour son film «En attendant le bonheur ». Cette rencontre avec lui reste encore vivace dans sa mémoire et une riche expérience pour lui. En 3 mois de tournage, il aura beaucoup appris du cinéma, en tant qu’assistant réalisateur auprès d’Abderrahmane Cissako. Encore aujourd’hui, Abderrahmane Ould Salem se demande ce qu’il serait advenu de sa destinée s’il n’avait pas rencontré Abderrahmane Cissako qu’il considère comme un frère, un professeur et voire comme un père. Cette rencontre avec lui va complètement bouleverser sa vie et jouer un rôle déterminant dans la suite de sa carrière de comédien. Petit à petit, il se met à creuser son sillon. 

Chacun a des idoles, des symboles en qui il s’identifie. Ceux d’Abderrahmane Ould Salem dans le domaine du cinéma s’appellent bien sûr Abderrahmane Cissako. Il l’admire pour son engagement sur le plan professionnel, artistique et politique. Sembène Ousmane ! Il adore en lui son cinéma populaire, très simple et profond. Et, enfin, Tony Gatlif, un cinéaste français. 

Il fut comédien (10 ans de théâtre) et en même temps technicien à la télévision nationale (pendant 4 ans). Il sera l’un des fondateurs du célèbre journal satirique «Ech-Taari » (Quoi de neuf) avec Taleb et compagnie. Il sera aussi à l’origine de la Fédération Nationale de Théâtre Amateur à la fin des années 80 et d’autres projets culturels et artistiques qui n’aboutiront pas à grand-chose. C’était pendant la période des vaches maigres. Et, d’obstacles en obstacles, Abderrahmane Ould Salem se forme une force morale inébranlable.  

Avec l’aide de Abderrahmane Cissako, il trouve un stage à l’Eicar de Paris. Avant de partir, il prend toutes ses précautions. Pour ce faire, il s’achète un dictionnaire Larousse et un logiciel vocal. Dans cette école de formation cinématographique, il va tomber sur un professeur français très raciste qui est contre sa culture et les principes de sa religion. Durant son séjour de stage à Paris, le cinéaste en herbe qu’il était va réaliser son premier court-métrage de 3 mn qui s’appelle «Une Seule Bougie ». Ce film raconte l’histoire d’un couple qui va fêter le premier anniversaire de la naissance de leur enfant. Malheureusement, pour eux, l’enfant va décéder le jour de son anniversaire.  

Pendant tout son séjour dans la capitale française, il semble vivre dans un bagne. En quelque sorte, il vivait le supplice dans une société totalement différente de la sienne. Lui qui vient d’une société très ‘open’ avait du mal à supporter la solitude. Ce fut «catastrophique » pour lui, parce qu’il a vécu, selon ses propres termes, un véritable choc. «Je n’ai pas pu faire beaucoup de rencontres même si j’ai visité les espaces culturels. Je n’ai pas eu un contact avec les français sauf que, heureusement, j’étais dans un quartier cosmopolite (…). Je m’attendais à rencontrer des français pour comprendre comment ils vivent (…). C’est malheureusement, ce n’est pas uniquement en France mais partout en Europe, des sociétés devenues esclaves et individualistes… », raconte-t-il. Quelque part, il souffrira énormément du «manque de communication » des français. Cependant, il garde de bons souvenirs de là-bas et notamment la sincérité des gens. 

Son caractère débonnaire est connu de tout le monde. Et, cela lui fait peur parce que, dit-il, l’être humain est capable de faire des bêtises ou quelque chose qu’il considère normal alors que ce n’est pas le  cas. Au-delà de cet aspect de sa personnalité, Abderrahmane Ould Salem est un personnage qui étonne par sa modestie et sa nature joviale. Par exemple, lorsque vous lui dites que c’est vous qui avez ressuscité le cinéma en Mauritanie, il vous répond clairement : «NON ! Je ne suis pas le seul. Je suis avec des gens avec qui j’ai réalisé ce projet.» D’ailleurs, c’est eux qui lui donnent le courage de croire en lui malgré les obstacles jonchés sur le chemin. «Chaque jour, quand je me réveille, je vois dans les yeux de mes amis l’envie de continuer », confie-t-il.  

De nature ambitieuse, Abderrahmane Ould Salem ne rêve que deux choses pour le moment : «créer des moments de grandes rencontres internationales (…) pour défendre des causes universelles » et «avoir un espace où les enfants de la rue peuvent travailler, jouer, apprendre sans considération de niveau, de région, de couleur ou de langue ». 

Dans son bureau, on y trouve toute une gamme de personnages symboliques : Martin Luther King, Saïdou Kane, Malouma, Cheikh Saad Bouh Camara, Abderrahmane Cissako, Sadam Husséine, Jaïd Abdel Khadr…Chose particulière en lui, il aime la couleur noire. Il faut faire un tour à son bureau pour s’en rendre compte. On peut y voir une certaine sensibilité de sa part ! «Je me sens parfois mal à l’aise quand je parle de noirs parce que ça a une connotation trop politique. Je ne sais pas qu’est-ce qui m’a mis dans cette situation pour aimer les noirs », confie-t-il en faisant allusion à Martin Luther King qui représente à ses yeux le symbole de la défense de la cause noire.  

Chaque seconde de perdue vaut de l’or. Pas la peine pour lui de passer son temps à peigner la girafe ! Pragmatique, il sait que le temps perdu ne se rattrape point. Lorsqu’il n’est pas à son bureau en train de s’affairer autour de son ordinateur portable qu’il ne quitte jamais des yeux, il est à coté de sa fille pour l’aider à faire ses devoirs. Passé cela, la nuit, il aime se promener avec sa femme en voiture ou aller au restaurant. «J’aime beaucoup ma femme », lance-t-il à qui veut l’entendre et de préciser allègrement. «Ce n’est pas de la publicité ! ». Si ça ne l’est pas, c’est quoi alors ? 

Depuis 1999, il est marié avec une fille originaire de Néma qui n’est pas issue de sa tribu. Lui, il appartient à la tribu ‘Al Abeuri’. Ses parents sont originaires de Trarza et ses grands-parents du village de Abeur, près de Chinguetty. Avant de se marier, il lui a fallu faire plusieurs castings comme on dit au cinéma pour tomber sur son actuelle femme. Et lorsqu’il parle d’elle, les qualificatifs et les éloges ne tarissent pas. «C’est une fille éduquée, sérieuse et honnête », croit-il. Père de deux filles, il ne pense pas se lancer un jour dans un second mariage. 

 

Babacar Baye Ndiaye 

( 31 mai, 2008 )

Une étonnante love story à la mauritanienne!

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Mohamed Ould Ahmed Ould Alweynat et Mariem Mint Mohamed Mahmoud Ould Jily sont un couple originaire de Kiffa. Le premier est issu de la caste des Oulad Sidi El Wavi. La seconde de la caste des Oulad Sidi Boubacar. Leur tort, c’est de s’aimer. Leur malheur a commencé le jour où ils ont décidé de se marier. Cette union conjugale est mal vue par les parents de Mariem Mint Mahmoud Mohamed Ould Jily parce que tout simplement ils ne sont pas du même rang social.

Pour eux, Mohamed Ould Ahmed a franchi le Rubicon en osant se marier contre leur volonté avec leur fille qui est issue de sang supérieur au sien. Par une décision judiciaire en date du 9 janvier 2007 émanant du tribunal départemental de Kiffa, Mohamed Ould Ahmed Ould Alweynat et Mariem Mint Mohamed Mahmoud Ould Jily se sont mariés.

Cette décision a provoqué le courroux de Mohamed Mahmoud Ould Jily, père de la nouvelle mariée. Considérant cela comme une offense insoutenable, il porte plainte avec l’aide et la pression de Didi Ould Bounama, ex-ministre de la justice, ex-président de la cour suprême et du conseil constitutionnel.  C’est lui qui sera à l’origine de la convocation de Mohamed Ould Ahmed devant le procureur de la République de Kiffa. A son tour, comme un jeu de ping pong, il le renvoie devant le juge d’instruction. Celui-ci, après enquête, rend une décision de non-lieu le 17 janvier 2008. Ainsi déboutés par le tribunal départemental de Kiffa, les parents de la femme portent l’affaire devant le tribunal départemental de Guerrou qui rend un jugement ‘contradictoire’ en l’absence de l’accusé, Mohamed Ould Ahmed Ould Alweynat.

Par la force, les parents de la femme ont fait exécuter ce jugement de première instance susceptible d’appel. Pour enterrer ce mariage ‘illégal’ à leurs yeux, ils proposent à Mohamed Ould Ahmed Ould Alweynat un compromis au terme duquel il va abandonner son épouse qui est actuellement en état de grossesse.  Aux yeux de leur avocat, maître Ahmed Bezeid Ould Mohamed El Mamy, c’est attentatoire aux libertés humaines et à la bienséance. Quant à Aminétou Mint Ely Moctar, présidente de l’Association des Femmes Chefs de Famille, s’est dit choquée de voir de telles pratiques perdurer encore dans une société qui se proclame démocratique et se voudrait respectueuse des droits de l’Homme.

Elle a fait savoir que cette volonté des parents de Mariem Mint Mohamed Mahmoud Ould Jily de la séparer de Mohamed Ould Ahmed est une violation de la Constitution et un mépris du Code du Statut Personnel.

Elle a, par ailleurs, dénoncé les pressions exercées sur la personne de Mohamed Ould Ahmed Ould Alweynat par la gendarmerie et le procureur de la République de Guerrou.

Tout en appelant les autorités à prendre leur responsabilité sur cette affaire qui pourrait avoir un impact négatif sur la santé de la femme qui est en état de grossesse avancé (8 mois), la présidente de l’Afcf a exprimé  son inquiétude sur la tournure que cette affaire est en train de prendre. Cette affaire pourrait être une possibilité pour d’autres personnes à tenter la même chose. 

Mohamed Ould Ahmed Ould Alweynat pris en charge par la Commission Nationale des Droits de l’Homme est actuellement recherché par la gendarmerie et risque la prison.  Babacar baye Ndiaye

( 22 mai, 2008 )

Gérard Tolohin, metteur en scène

« Quand une société à laquelle vous appartenez vous exclut, vous perdez toute racine »

Targuiya, c’est d’abord un hymne à la paix. C’est aussi l’histoire d’une jeune fille touareg de 17 ans aux prises avec les tourments de la guerre et de l’amour. Une fois l’orage passé, elle met au monde un enfant de père inconnu, un enfant de l’amour en temps de guerre. Chassée par les siens, sans souvenir précis, elle erre dans le désert en compagnie de la mystérieuse Houriya, femme aux pouvoirs infinis, qui va l’aider à remonter le temps jusqu’au puits de la dernière étape qui sera aussi celui de l’ultime solitude….

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on savoir les raisons qui vous ont poussé à mettre en scène ‘Targuiya’ ?

Gérard Tolohin : D’abord, c’est une pièce qui a été écrite par un mauritanien (Moussa Diagana, Ndlr) en 2000 et que j’avais déjà mis en scène il y a 4 ans de cela. Je suis resté un peu attaché à cette pièce parce qu’elle touche l’âme mauritanienne même et les fibres sentimentales. J’avais l’impression en travaillant cette pièce-là, on découvrait à peu près certains côtés cachés du peuple mauritanien. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Lorsque vous parlez d’âme mauritanienne, plus précisément, vous faîtes allusion à quoi ? 

Gérard Tolohin : Par exemple aux sentiments, à tout ce qui est de l’ordre du cœur, à tout ce qui se rapporte à la sensibilité. Ce n’est pas tous les jours que les gens abordent ces thèmes là. J’ai trouvé que c’était un aspect assez important de la pièce. C’est pourquoi, je tenais à revoir, à mettre encore en scène cette pièce. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Cette pièce tourne autour de ‘Targuiya’. Qui est-elle ? 

Gérard Tolohin : Targuiya, en réalité, c’est une fille touareg qui a 17 ans et qui est tombée enceinte. C’est une fille qui a eu un enfant illégitime. Elle a été pour cela chassée de sa tribu. On a plus voulu d’elle. Elle erre donc dans le désert avec Houriya qui est la vierge éternelle. Celle-ci va l’aider à remonter le temps c’est à dire à nous parler ce pourquoi elle en est arrivée là : pourquoi, on l’a chassé. Pourquoi, on l’a condamné à une errance sans fin. C’est Houriya qui va l’aider à remonter le temps et par-là nous faire comprendre comment cela s’est passé. Quelles sont les causes de sa condamnation et de son errance actuelle ? 

 

Le Rénovateur Quotidien : On a vu aussi qu’elle ne cessait de se culpabiliser comme si elle avait commis un acte infâme ? 

Gérard Tolohin : Oui ! Parce que psychologiquement, ce n’est pas évident ! Quand une société à laquelle vous appartenez vous exclut, vous perdez toute racine. Evidemment, c’est une fille qui se reproche beaucoup de choses parce que ce n’est facile d’être exclu et personne ne peut le supporter. Par conséquent, son exclusion l’a complètement ébranlé et en même temps, c’est cette exclusion qui va l’amener à retrouver la solitude c’est à dire à travers le puits de la dernière étape. C’est là où elle va se retrouver seule face à elle-même. C’est à dire à retrouver cette paix qu’elle cherchait.

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Le Rénovateur Quotidien : Le collier à perles bleues, l’enfant, la chamelle, la puisette, le puits…sont autant de symboles. Mais en réalité que représentent-ils dans l’imaginaire de Targuiya ? 

Gérard Tolohin : Il y a beaucoup de passages que Moussa Diagana a puisés dans le Saint Coran. Quand on parle de puits de la dernière étape, on fait allusion à l’eau. L’eau c’est la vie. En même temps, nous sommes en plein désert et on sait quel est le symbole d’un puits dans un grand désert. Le puits c’est d’abord le symbole de la vie. Le puits de la dernière étape c’est à dire là où elle va boire une dernière fois probablement, là où elle va retrouver la paix. La paix quand elle est éternelle, c’est certainement la mort ou la folie. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous qui avez mis en scène cette œuvre, pouvez-vous nous dire comment Targuiya en est arrivée à être une fille déchirée par la vie et notamment par son passé ? 

Gérard Tolohin : Euh…d’abord, ce n’est pas facile à 17 ans de tomber enceinte hors mariage. Dans nos sociétés, c’est un contresens même. Elle savait elle-même qu’elle s’était déjà condamnée d’office et qu’il n’y avait pas d’autres portes de sortie que l’exclusion, la mort ou la solitude. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’on peut comprendre par-là, vous avez voulu réactualiser un thème aussi important que la grossesse hors mariage ? 

Gérard Tolohin : Que ce soit la grossesse non désirée ou toute autre chose, c’est difficile dans nos sociétés africaines d’être révolutionnaires. On dit souvent ‘malheur par qui vient le scandale’. Nos sociétés ont certaines valeurs et tout ce qui est brusque ou révolutionnaire est très mal accepté dans nos sociétés traditionnelles. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Targuiya n’est-elle pas à la limite victime de son amour, d’un amour avec un homme que tout séparait ? 

Gérard Tolohin : Oui ! En réalité, l’histoire se déroule dans la société touareg qui est en pleine guerre d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui avec la rébellion au Niger, au Mali. Lorsque Moussa Diagana écrivait ce roman, il était représentant du Pnud au nord du Mali. En côtoyant ces touaregs-là, il a eu l’inspiration d’écrire ce roman. C’est un peu une rébellion que d’aimer en temps de guerre. C’est une provocation de parler d’amour alors que les gens se tuent. En réalité, Targuiya c’est une révolutionnaire. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Mais aussi une fille malheureuse ? 

Gérard Tolohin : Elle est malheureuse en même temps elle préfère cela. Pour elle, sa condition c’est d’être malheureuse. Il y en a ceux qui pensent que le malheur ça nous fait exister alors que le bonheur nous ennuie. Par-là, en se rebellant, en souffrant, elle existe. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Ce qui est aussi fascinant dans l’œuvre de Moussa Diagana, ‘Targuiya’, c’est qu’elle met à nu les atrocités de la guerre ? 

Gérard Tolohin : Quand on est confronté à la guerre, ce n’est pas évident. C’est toute une société qui se remet en cause. Les principes évidemment n’ont plus de sens. Ce qui compte généralement, c’est de survivre et là bien sûr il y a des ouvertures par lesquelles certaines personnes revendiquent ou ne veulent plus accepter l’ordre établi. Pour ces personnes, l’ordre établi ne conduit nul part, ça conduit à la guerre. Donc, il y a des contestations qui naissent de toute part. Lorsqu’il y a un conflit qui naît dans une société, c’est clair qu’il y a plus ou moins de confusions qui naissent. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Que représente le bleu de méthylène dans la société touareg ? 

Gérard Tolohin : Les touaregs, on les appelle souvent les ‘hommes bleus’. Le bleu probablement c’est la pureté, le ciel, l’infini…Vous savez quand on est dans le désert, quand vous levez la tête, vous ne voyez que le bleu, le ciel et le sable. Chez les touaregs, selon certaines légendes, c’est le bleu de méthylène qui t’attire beaucoup plus de paix, de bonheur, de chance, de quiétude, l’éternité. Quand vous allez au Niger, dans la région d’Agadès où les touaregs vivent, vous allez remarquer que la couleur est non seulement aimée et désirée par les femmes mais aussi par les hommes. Dans les turbans, les boubous ou les voiles, c’est la couleur bleue qui est la plus utilisée. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Dans ce roman, l’auteur a mis en exergue l’amour. L’amour par rapport à l’environnement et l’amour par rapport aussi aux hommes. 

Gérard Tolohin : Souvent, certains s’imaginent peut-être que certains africains sont différents des autres. Non ! Ils ont aussi leurs sentiments, des choses  qu’ils aiment. Ils sont comme tout le monde. Même si parfois les gens sont trop discrets. Dans leurs sentiments, ils ne sont pas trop expressifs mais au fond d’eux-mêmes il y a un cœur qui bat. Moussa Diagana, c’est quelqu’un qui essaie quand même de dire des choses que peut être tout le monde n’ose pas dire. Les occidentaux sont souvent étonnés lorsqu’un africain leur parle d’amour. Je n’ai jamais compris pourquoi les Africains n’ont pas l’habitude de s’exprimer. C’est des gens très pudiques, très réservés. Dans la société touareg, c’est vraiment la pudeur. C’est comme en Mauritanie où les gens sont très pudiques surtout côté sentimental, les gens n’osent pas s’exprimer.

 

 Le Rénovateur Quotidien : En mettant en scène ‘Targuiya’, n’avez-vous pas eu la sensation de retourner aux sources en l’occurrence le Niger qui est votre pays natal ? 

Gérard Tolohin : Oui, c’est vrai ! On cherche toujours à retrouver son enfance, ses origines. Je ne me suis jamais posé la question mais je crois que ‘oui’. ‘Targuiya’, ça me rappelle le Niger, le pays, l’enfance. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Et votre pays vous manque-t-il ? 

Gérard Tolohin : C’est compliqué ! Euh…oui et non ! Parce qu’entre temps, il y a eu d’autres amours. Oui, c’est vrai ça me manque mais ce n’est pas mortel ! Non, je peux survivre à ce manque là ! 

 

Propos recueillis par 

Babacar Baye Ndiaye 

ducdejoal@yahoo.fr 

 

 

 

 

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