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( 27 février, 2009 )

Claudy Siar: »Les choses changeront pour les artistes mauritaniens à condition qu’il y ait une volonté très forte de changement »

Tout Nouakchott attendait depuis très longtemps l’arrivée de Claude Siar, animateur sur Radio France Internationale (Rfi) de l’émission « Couleurs Tropicales ». Cette venue n’a été possible que grâce à Philippe Debrion, directeur du Centre Culturel Français Antoine Saint-Exupéry de Nouakchott, qui s’est personnellement investi pour le faire venir à Nouakchott pour la première fois en Mauritanie. Pendant deux jours (13 et 14 février 2009), Claudy Siar et son équipe ont campé le décor au Ccf pour y enregistrer l’émission « Couleurs Tropicales » qui sera diffusée en début de cette semaine sur Rfi. Sa venue n’a pas pour autant manqué de susciter des lueurs d’espoir dans le cœur des artistes mauritaniens.  » Nous ne pouvons pas changer la réalité de la musique mauritanienne « , prévient Claude Siar. Durant son séjour à Nouakchott, le Rénovateur Quotidien en a profité pour le rencontrer.

————Entretien réalisé par Babacar Baye Ndiaye  

Le Rénovateur Quotidien : Couleurs Tropicales, l’émission que vous animez sur Rfi, existe depuis presque 15 ans. Vous vous êtes rendu dans tous les pays francophones d’Afrique sauf la Mauritanie. Pourquoi ce boycott, cette absence ? 

Claudy Siar : Non, les termes sont très forts ! Il n’y a pas eu de boycott ni d’absence. Maintenant, on ne peut plus dire que je ne me suis pas rendu à Nouakchott. C’est vrai qu’il y a toujours eu un souci. Notre ancien correspondant à Nouakchott, Aziz Guissé, voulait vraiment que l’on vienne. Mais, à chaque fois, il y avait des problèmes politiques. Finalement, on ne pouvait pas venir. 

Le directeur du Ccf, Philippe Debrion, a tout fait pour que « Couleurs tropicales » soit enregistrées à Nouakchott. Il y avait déjà eu un report. Maintenant, Ce n’est pas le cas ! C’est un bonheur pour nous d’être en Mauritanie. C’est un rêve qui se réalise et puis c’est notre mission : être en Mauritanie pour recevoir les artistes, faire entendre au monde ce qu’est la réalité des artistes mauritaniens et donner le parfum des musiques mauritaniennes aux auditeurs de Rfi. 

Le Rénovateur Quotidien : Certainement, vous avez entendu les artistes mauritaniens se plaindre du manque de soutien, de structures, de production, de visibilité internationale…Dans ce sens, allez-vous contribuer, ne serait-ce que symboliquement, à l’évolution de la musique mauritanienne ? 

Claudy Siar : Je vais être très clair ! Nous ne pouvons pas changer la réalité de la musique mauritanienne sauf peut-être ce que l’on peut dire, les échanges que l’on peut avoir avec les uns et les autres, les artistes qu’on aura rencontrés et que l’un d’entre eux ou plusieurs pourront avoir, grâce à nous, l’opportunité de trouver une maison de disques probablement. 

Mais, on ne peut pas changer la réalité parce qu’elle est ce qu’elle est, à cause des problèmes d’infrastructures, du manque de professionnalisme de certains, à cause aussi peut-être du ministère de la Culture qui n’a pas encore suffisamment entendu les plaintes de tous les créateurs, de tous les artistes pas seulement ceux qui font de la musique mais ceux qui également sont plasticiens, cinéastes, comédiens et autres. 

Je pense que il serait prétentieux de penser qu’on puisse changer les choses. Notre présence à Nouakchott peut donner un peu d’énergie à certains, aux artistes pour mieux comprendre leur métier, du fait qu’on les a mis en lumière durant le temps de la présence de « Couleurs Tropicales » à Nouakchott en prenant conscience, malgré leurs petits moyens, de ce qu’ils peuvent faire… 

Le Rénovateur Quotidien : Pour vous donc, les artistes mauritaniens ne doivent pas tout attendre de vous ? 

Claudy Siar : Non ! Evidemment que non ! Ce serait prétentieux de penser que je puisse apporter la vérité aux autres. En plus, je ne connais pas complètement les réalités que vivent les artistes mauritaniens. Ils savent mieux que moi ce qui ne va pas et n’ont pas besoin de moi pour le savoir. Le fait qu’on soit là, d’enregistrer l’émission « Couleurs Tropicales » en public avec autant de monde, c’est juste un coup de pouce. 

J’aime comparer ce que nous faisons à Nouakchott avec ce fabuleux espoir que nous a donné Barack Obama par son élection. Il ne va pas venir changer la réalité des gens. Mais, le fait qu’il ait été élu nous donne une énergie supplémentaire, nous booste dans nos espoirs, dans notre volonté légitime de changer les choses. Et, c’est ce que, nous, à notre modeste niveau, pensons pouvoir faire en Mauritanie. 

Le Rénovateur Quotidien : Dans un pays comme la Mauritanie où le retard musical est énorme, que faut-il faire pour qu’il y ait un véritable déclic ? 

Claudy Siar : Cela dépend de tellement de choses. Je pense aussi que c’est être là au moment où il faut rencontrer les gens. Il y a des détonateurs parfois. Comme par exemple lorsqu’un peuple en a assez avec la réalité qui perdure, lorsqu’un milieu artistique se dit : « Ecoutez, on en a marre ! Ça suffit, il faut faire quelque ! » Je crois aux synergies et au moment dans la vie où l’on peut faire des choses. Il y a aussi des moments où ce n’est pas le moment. On a parfois raison d’avoir raison très tôt. Il y a un temps pour tout ! 

Je vais vous citer une phrase d’Abraham Lincoln qui disait : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps et tout le peuple une partie du temps mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps ». Alors, il y a un moment donné où les choses vont changer. Les choses changeront aussi pour les artistes mauritaniens. Mais, les clefs sont entre les mains des uns et des autres. Il faut qu’il y ait une volonté très forte de changement. 

Le Rénovateur Quotidien : N’avez-vous pas peur de décevoir les mauritaniens qui croient en vous et qui pensent que vous pouvez changer les choses d’un coup de baguette magique ? 

Claudy Siar : Evidemment ! C’est pour cela qu’il faut être honnête et ne pas laisser croire aux gens qu’on va changer leur vie. Mais, en revanche, le fait d’être là, encore une fois je le répète, le fait de se parler, de dire que c’est possible est important…Mais, les clefs, ce sont les mauritaniens qui l’ont. Moi, je vous apporte juste de l’énergie, quelques façons de faire, vous montrer la piste à prendre… Malheureusement, c’est tout ce que je peux faire ! 

Le Rénovateur Quotidien : Couleurs Tropicales est devenu un baromètre de la musique africaine. Aujourd’hui, quelle lecture en faites-vous ? 

Claudy Siar : Pour moi, il n’y a pas une musique africaine mais des musiques africaines. C’est très important ! Evidemment que nos musiques évoluent. Ce qu’il y avait dans les années 1980 ne ressemble plus à ce qu’il y a aujourd’hui. Puis, le fait que nos musiques populaires soient toujours aussi populaires auprès des peuples signifie qu’elles évoluent, qu’elles correspondent au quotidien des gens. 

D’un autre côté, il y a de plus en plus de difficultés pour les artistes d’Afrique à trouver des maisons de disques à l’international, à vivre décemment de leurs œuvres. Le piratage et autres contrefaçons sévissent de plus belle. Alors, c’est très compliqué. Dans le même temps, les artistes n’ont jamais aussi bien créé. Ils n’ont jamais été aussi proches du peuple. Qu’il s’agisse des artistes qui font de la musique traditionnelle comme par exemple en Mauritanie ou du couper-décaler en Côte d’Ivoire… 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’il n’y a pas aussi une volonté délibérée de tuer toutes ces musiques africaines-là au niveau de l’industrie musicale mondiale ? 

Claudy Siar : De toute façon, l’industrie du disque veut toujours tuer les « industries indépendantes ». Aujourd’hui, les majors compagnies cherchent à investir ou à s’approprier ce qu’on appelle les « musiques de niche » qui sont des musiques destinées à des couches très spécifiques qui génèrent de l’argent. Lorsqu’elles n’arrivent pas à obtenir ce marché-là, elles peuvent trouver toutes sortes de biais pour occuper le terrain. Là, on est plus dans une guerre économique. C’est comme par exemple une compagnie aérienne. À un moment donné, il y a de l’agressivité dans sa politique commerciale pour gagner de plus en plus de marché quitte à faire du mal aux compagnies locales ou aériennes.   

Le Rénovateur Quotidien : Avez-vous toujours eu à l’esprit que l’animateur, parallèlement à son rôle de faire plaisir, devait aussi avoir un rôle beaucoup plus engagé sur certains sujets comme par exemple politiques, sociaux… ? 

Claudy Siar : Je pense qu’aujourd’hui, au regard de la situation de l’Afrique, dans ce drôle de bain de l’occidentalisation dans lequel l’Afrique a été plongée, qu’il est important que chacun d’entre nous soit militant. Le président Tabo M’Béki disait en 1998 qu’un véritable africain est un combattant, un militant pour son continent. Je pense qu’on ne peut pas être autre chose sinon ce serait être complice de ceux qui commettent des crimes contre l’Afrique qui ne sont d’autre que les grandes instances dites internationales (Banque mondiale, Fmi, Onu….), des instances nées pour asseoir le pouvoir de l’Occident sur les pays dits du tiers-monde. 

Sur l’Afrique, l’évidence est là : elle est devant nos yeux. L’Afrique est quand même un continent où des religions sont venues avec les conquêtes, l’esclavage, la colonisation, donc, des religions qui ne sont pas les nôtres et que nous avons adoptées. L’Afrique est abreuvée de toutes les cultures occidentales qui oppressent ses propres cultures. L’Afrique est un continent, dans une partie en tout cas, où l’on donne aux enfants des prénoms occidentaux et l’on oublie les prénoms ancestraux. 

L’Afrique est un continent où bon nombre de nos femmes ne voient leur beauté qu’à travers les canons de beauté occidentaux (dépigmentation, tissage…). L’Afrique subit une agression d’une extrême violence et ses enfants ne comprennent pas qu’ils doivent la sauver en œuvrant dans le domaine qui est le leur. Quel que soit le niveau où l’on se situe, il est important de s’engager pour l’Afrique parce que chaque jour, des êtres humains, qu’ils soient d’Afrique ou pas, lui arrachent l’écorce de sa dignité, l’écorce de sa vérité, l’écorce de son humanité. Chaque jour, on arrache l’écorce de l’arbre de l’Afrique. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’aujourd’hui vous vous sentez redevable au continent africain, d’où ce discours que vous tenez ? 

Claudy Siar : Je ne suis pas redevable ! C’est tout simplement parce que c’est mon continent, c’est l’histoire de mon peuple. Je suis né au sein d’un peuple qui est né dans les fers de l’esclavage : ce sont les africains des Caraïbes, de la Guadeloupe pour être précis. Le socle de notre identité, c’est l’Afrique. Après, il y a par-dessus tout cela, de l’indianité, de l’européanité…. 

Lorsqu’on voit que notre continent est dans un tel état, lorsque moi je vois que mon continent est dans un tel état, est-ce-que je dois faire comme si de rien n’était parce que je vis en Europe ? Je serais complice d’un crime contre l’Afrique si je ne fais rien. Les prénoms (Keyla et Nidiaye) de mes enfants sont des références à l’Afrique. Moi, je ne veux pas oublier ! 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes le créateur du concept « Génération Consciente ». A partir de quoi, ce concept a germé ? 

Claudy Siar : C’est un état d’esprit ! Quel que soit notre milieu social ou notre âge, on doit pouvoir être conscient de la société dans laquelle on vit, de ses fonctionnements, de ses tares et de ceux qui en veulent à cette société-là. Lorsqu’on est conscient de ça et lorsque dans sa vie on fait quelque chose pour essayer de changer les choses, on appartient à cette « Génération Consciente » qui est une communauté de penser et d’action. 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes connu aussi pour vos positions très courageuses voire déplaisantes. Ne vous arrive-t-il pas d’éprouver des craintes pour votre carrière, votre avenir, votre personne ? 

Claudy Siar : Ma carrière a reçu beaucoup de coups à cause de mes engagements. Cela ne m’a jamais empêché de vivre de mon métier puisque j’ai toujours fait beaucoup de choses pour que l’autre comprenne que même s’il me prive de boulot, je pourrais continuer de vivre. Souvent, on vous tient par le côté économique de la chose. On veut vous montrer que si tu ne te tais pas tu vas perdre ton gagne-pain, tu ne pourras plus élever tes enfants. Avec moi, ça ne marche pas. 

J’ai toujours compris que je devrai montrer à l’autre que je suis indépendant pour continuer à pouvoir dire ce que je dois dire. Evidemment, ça me coûte très cher même au sein de Rfi. Ce n’est pas simple d’avoir un discours comme le mien et d’être accepté par ses supérieurs. C’est peut-être aussi pour cela que je voulais avoir ma propre radio qui existe depuis un an et demi. Alors, ça crée des jalousies chez certains de mes collègues. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce que vous assumez le fait d’être une personne engagée quel qu’en soit le prix à payer ? 

Claudy Siar : Ah, oui ! Mais, je ne me considère pas comme une personne engagée. Je me définis juste comme quelqu’un qui est conscient du monde dans lequel il vit. Alors, j’ai deux choix : ou je fais comme si je ne voyais rien. Là, c’est terrible, je vais mourir mal avec des aigreurs d’estomac. Ou alors, je me dis, c’est la réalité dans laquelle je vis et je dois faire quelque chose pour changer cette réalité afin que mes enfants n’aient pas besoin de mener les combats que je mène dans l’espoir que les générations futures aient peut-être un monde meilleur. 

C’est complètement utopique, fou d’ailleurs ! Mais je me dis que d’autres avant moi, des anonymes, ont donné leur vie, leur temps, leur énergie pour que des choses changent. Je pense à tous les anonymes durant l’apartheid qui se sont fait torturer dont l’histoire n’aura jamais retenu les noms. Je pense que durant la colonisation, il y a des gens qui se sont battus et qui sont morts dont l’histoire ne retiendra jamais le nom. 

Le Rénovateur Quotidien : Justement au sujet de monde meilleur, quel regard avez-vous de l’émigration clandestine des jeunes africains vers l’Europe ? 

Claudy Siar : Je réfute la terminologie « émigration clandestine ». Il n’y a que des êtres humains ayant connu le colonialisme et le néocolonialisme qui veulent aller chercher ailleurs une vie meilleure parce que les systèmes politiques sont incapables de trouver les bons mécanismes pour subvenir à leurs besoins. Pour moi, donc, il n’y a rien de clandestin. Il ne faut jamais oublier que des européens, après des conquêtes, sont partis aux quatre coins du monde, ont pris la terre des Aborigènes d’Australie, celle des Maoris en Nouvelle-Zélande, des peuples amérindiens d’Amérique du Sud, du Nord, des Caraïbes. Ils ont souvent exterminé des peuples pour leur prendre leurs terres. Comment se fait-il qu’aujourd’hui on dénie le droit aux africains d’aller aussi chercher ailleurs une terre plus prospère ? Donc, pour moi, il n’y a pas d’émigration clandestine! 

( 24 mars, 2008 )

Philippe Debrion, directeur du centre culturel français Antoine de Saint-Exupery de Nouakchott

« On n’est pas le lieu de la diffusion de la culture mauritanienne. On est un lieu de dialogue et d’échanges sur différents types de perception culturelle » 

Quel intellectuel  du pays issu de l’école française n’a fréquenté le centre culturel français de Nouakchott ? Un coin autrefois favori du mauritanien : qu’il soit artiste ou intellectuel ! Sa seule évocation éveille bien de souvenirs pour certains qui y ont presque passé leur jeunesse en bouquinant, en regardant des films… L’importance du centre culturel français Antoine de Saint-Exupéry n’est plus à démontrer. Au fil des années on a comme l’impression que ce centre a perdu  tout son prestige d’antan. Mais qu’en est-il réellement ? Eléments de réponse dans cette interview suivante de Philippe Debrion, directeur du centre culturel français Antoine de Saint-Exupery de Nouakchott.

————Propos recuillis par Babacar Baye Ndiaye

 

Le Rénovateur Quotidien : Lorsqu’on vous a affecté à Nouakchott, comment avez-vous réagi ? 

Philippe Debrion : J’étais plutôt content. C’est un pays un peu différent de l’Afrique Noire. Il y a un mélange de différentes  cultures et une diversité assez intéressante. Mon affectation, je l’ai plutôt pris comme quelque chose de très positif. 

Le Rénovateur Quotidien : Cela fait à peine plus de six mois que vous êtes là, comment trouvez-vous la Mauritanie ? 

Philippe Debrion : Le pays, je ne le connais pas assez bien ! J’ai été une fois à Chinguetti et une fois à Rosso. C’est tout ce que j’ai fait. Je sais quand on sort de Nouakchott, on a une vision complètement différente du pays. C’est cette vision qu’il faudrait bien garder. Moi, j’aime beaucoup le désert. Je trouve que c’est beau : il y a de beaux paysages, de belles dunes. On ne peut qu’être sensible et ému à la beauté de ce désert. 

Le Rénovateur Quotidien : Depuis votre arrivée, vous tardez à annoncer les couleurs. Les programmes, dit-on, sont vides comme des coquilles voire qu’ils  ne sont pas alléchants. Certains affirment même qu’ils sont nuls. Que répondez-vous à tout cela ? 

Philippe Debrion : (Un peu surpris) C’est vide ? Je suis un peu étonné par vos propos parce qu’on a beaucoup de monde : on vient de passer Habib Koité (4 mars dernier, NDLR) et la salle était pleine. Les concerts forum, il y a beaucoup de monde qui vient. Au cinéma aussi, on a beaucoup de public. La programmation est grosso modo la même. On a rajouté de nouvelles manifestations qui n’existaient pas auparavant et puis on est en train de préparer d’autres manifestations. Non, il est toujours aussi complet ! 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce que vous êtes venu avec un nouveau programme ou bien c’est le même programme concocté par votre prédécesseur qui continue toujours ? 

Philippe Debrion : Non, il y a une certaine continuité ! On a gardé les concerts forum et les concerts cafétéria. J’ai mis en place avec Lamine Kane ‘tous sur scène’ qui a un succès. Il y a les cours de théâtre qui ont repris idem les cours de danse qui vont reprendre. Nous allons collaborer avec ‘Mauridanse’. Il y a des ateliers qui se mettent en place avec les écoles : on est en train de développer un projet autour du livre et de la lecture. 

Le Rénovateur Quotidien : Les artistes mauritaniens de manière générale souffrent d’un manque criard d’appui de la part des autorités culturelles. A votre niveau,  avez-vous  des projets ambitieux pour les soutenir ? 

Philippe Debrion : On a un projet qu’on est en train de monter avec ‘Monza’. C’est un festival hip-hop qui va avoir lieu au mois de mai prochain avec une programmation nationale et internationale. On est en train de monter avec les griots mauritaniens des opérations de musique beaucoup plus traditionnelles. Ce sera l’occasion de créer des lieux de rencontre et d’échanges culturels entre les musiciens traditionnels et modernes. Il ne faudrait pas que la musique moderne fasse disparaître la musique traditionnelle. 

Le Rénovateur Quotidien : Y’ a-t-il  des artistes qui viennent vous soumettre des projets et que si ces derniers peuvent donner des résultats satisfaisants vous les appuyez ? 

Philippe Debrion : Mais bien sûr ! Après, il y a un niveau de qualité. S’ils n’ont pas une qualité sur scène qu’on espérait, il faudrait qu’ils travaillent davantage. C’est une longue étape pour arriver au professionnalisme ou avoir un niveau musical qui soit de bonne qualité. On offre la possibilité à un artiste qui n’a pas de compacts Disc, de cassettes, de pouvoir se présenter sur le forum. Pour ceux qui ont de l’expérience, on a la possibilité de faire un concert cafétéria. Pour ceux qui sont dans une mécanique beaucoup plus professionnelle voire en phase de le devenir, on peut envisager de les faire entrer en salle. 

Le Rénovateur Quotidien : Comment se passent les élections au niveau des choix sur les artistes ? On affirme et même qu’il y a des discriminations et du favoritisme. 

Philippe Debrion : (Il observe un silence) Moi de mon coté, je n’ai pas le sentiment qu’on favorise ou défavorise certains. Tous ceux qui sont artistes disent qu’ils sont bons. Il y a des étapes, il faut les passer. Certains artistes voient dans le passage au CCF comme étant un aboutissement. On ne peut pas non plus prendre le même groupe tout le temps. On essaie aussi de ne pas blesser les susceptibilités. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce que c’est vous qui allez à la recherche des artistes où c’est l’inverse ? 

Philippe Debrion : C’est une conjonction des deux. Il y a des gens qui ont suffisamment de renommée et de talent : donc, il faut aller les chercher. Il y a d’autres aussi qui sont très solliciteurs mais qui n’ont pas nécessairement le talent des premiers. Le concert forum par exemple est une occasion pour les artistes de se frotter à la scène. Il ne faudrait pas oublier que nous sommes un centre culturel. Culture ne veut pas dire artistique. Ce n’est pas non plus seulement  un lieu de diffusion de la musique.  On est aussi un lieu de travail, d’études, de recherche et de lecture. On essaie de donner aux artistes mauritaniens une visibilité à un moment donné. On essaie de faire passer aussi des connaissances à travers des expositions scientifiques ou littéraires. On a une forte diversité dans nos activités. Il est aussi intéressant pour les artistes mauritaniens de découvrir ce qui passe dans la sous-région. On n’est pas le lieu de la diffusion de la culture mauritanienne. On est un lieu de dialogue et d’échanges sur différents types de perception culturelle. 

Le Rénovateur Quotidien : Toujours dans le cadre des échanges culturels, avez-vous une politique qui permet d’envoyer par exemple des artistes mauritaniens en France ? 

Philippe Debrion : On n’est pas non plus le lieu pour envoyer des artistes à l’étranger. (…)Il y a des pays où les artistes mauritaniens ne sont pas connus: donc, il faut s’imposer et être meilleur ou avoir une qualité de musique qu’on ne trouve pas ailleurs. Une musique assez novatrice et en même temps d’un très bon niveau dans son exécution. ! Quand vous voyez les artistes africains capables d’aller en Occident, aux Etats Unis d’Amérique  ou ailleurs, vous vous rendez compte qu’il y en a pas beaucoup. En Mauritanie, vous avez de la chance. Vous avez Malouma qui est une artiste internationale. Ousmane Gangué qui commence à prendre un peu d’ampleur. Il faut bien comprendre que les CCF ne peuvent pas être le lieu de diffusion de la musique locale à l’étranger si déjà l’artiste lui-même n’arrive pas à s’imposer dans les pays limitrophes. 

Le Rénovateur Quotidien : Je reviens encore à la programmation. On a constaté qu’il y a trop de jazz. C’est seulement dans ce mois de mars qu’on n’a pas eu de jazz. Allez-vous procéder à une programmation plus locale ? 

Philippe Debrion : Pour le jazz, on va reprendre au mois de mai. On va faire un coup d’arrêt. On a d’autres priorités : on essaie de faire venir une troupe de danse, les frères Guissé du Sénégal et Ablaye Cissoko qui fait du jazz avec de la Kora… 

Le Rénovateur Quotidien : On a remarqué aussi que les pièces de théâtre manquent énormément. Avez-vous pensé à équilibrer un peu la programmation ? 

Philippe Debrion : Effectivement ! D’ailleurs, on fera venir un groupe de théâtre de la Guinée Conakry. 

Le Rénovateur Quotidien : Est-ce qu’il est facile de faire venir des stars internationales comme Habib Koité et comment cela se passe concrètement ? 

Philippe Debrion : Il y a une coordination régionale gérée par un ami qui se trouve à Dakar. C’est plusieurs CCF qui se mettent ensemble pour gérer ce type de spectacle. Parce qu’il y a des tournées, on arrive donc à avoir ces spectacles à des prix assez raisonnables. Il arrive parfois qu’on bute sur des difficultés. Par exemple, on a essayé de monter un spectacle avec DJ Awadi mais on n’a pas réussi.   

Le Rénovateur Quotidien : Au mois de février, vous nous annonciez  la venue de Claudi Siar(animateur de couleurs tropicales sur RFI, NDLR). Qu’en est-il exactement ? 

Philippe Debrion : Il semblerait qu’au mois de décembre dernier, il y a eu  quelque chose d’un peu particulier et qu’au mois de janvier, il y a eu encore un autre problème en Mauritanie(il fait allusion à l’assassinat des 4 touristes français du 24 décembre 2007 et l’attaque contre l’ambassade d’Israël du 29 janvier 2008, NDLR).  Du coup, il y a eu un conseil aux voyageurs qui a été prescrit par le Quai d’Orsay.   

Le Rénovateur Quotidien : Mais lui qu’est-ce qu’il a à voir dans tout çà ? 

Philippe Debrion : S’il y’a un problème de sécurité, automatiquement, il va y avoir des réticences à faire partir des gens à l’étranger notamment dans des pays susceptibles d’être des pays à risques. Cependant, je suis toujours en contact avec Hortense (productrice de couleurs tropicales, NDLR). Je dois la rappeler la fin du mois de mars pour refaire le point et voir quand est-ce qu’on pourrait enregistrer l’émission (à Nouakchott, NDLR). 

Le Rénovateur Quotidien : Comment percevez-vous le fait que la Mauritanie soit assimilée à un pays terroriste ? 

Philippe Debrion : Pays terroriste ? Vous allez un peu vite en besogne ! C’est vrai qu’il y a eu des incidents de parcours mais ce n’est pas vraiment le cas. Ce qui vous a choqué peut-être, c’est que ce n’était jamais arrivé. 

Le Rénovateur Quotidien : Les autorités françaises ne sont-elles pas allées trop vite en besogne comme vous dîtes lorsqu’elles ont déconseillé  ‘fortement’ à  ses ressortissants de ne pas se rendre en Mauritanie ? 

Philippe Debrion : (Il observe le silence) Ça, vous allez voir directement les autorités(rires). Ce n’est pas moi l’autorité ! Vous leur demandez à eux. Moi, je constate simplement. C’est un fait et puis les choses risquent fortement de se tasser. Je crois que les mauritaniens ne sont pas des gens agressifs ni méchants. Moi qui vis dans ce pays, je me dis que c’est un peu injuste : les mauritaniens ne méritent pas ça.   

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