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( 3 juillet, 2008 )

SENAF 2008

Ouverture de la 3ième SENAF: C’est parti pour une semaine de cinéma ! 

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Pour la troisième édition de la Semaine Nationale du Film, Abderrahmane Ould Salem et son équipe n’ont pas lésiné sur les moyens pour laisser une bonne impression aux invités. Tapis déroulés, banderoles suspendues dans l’air, hôtesses bien nippées et souriantes,…on se croirait presque à l’ouverture du Festival de Cannes en France. Le maître d’œuvre de ce décor éblouissant n’est autre que Sidi Yahya, un artiste peintre mauritanien.  

Cette 3ième de la SENAF a coïncidé cette année avec la première édition de la Quinzaine des Arts.  A leur manière, les artistes peintres mauritaniens, marocains et sénégalais, ont participé à la fête en exposant leurs œuvres au Hall de l’ancienne maison des jeunes. Placé sous le haut patronage du Premier ministre, la 3ième édition a été ouverte sous le thème : «Migration…d’ici et de là-bas ». 

Dans son discours, le ministre de la culture et de la communication a mis l’accent sur ‘les effets néfastes’ de la migration. Malheureusement, la Mauritanie n’échappe pas à ce phénomène. Le gouvernement, selon lui, est en train de mener des réformes, de réaliser des investissements considérables dans le domaine de la création de l’emploi et surtout d’augmenter le niveau de professionnalisation pour lutter contre la pauvreté qui explique en grande la migration vers les pays occidentaux. 

La présence du Premier ministre à l’ouverture de la 3ième édition de la SENAF n’a pas laissé indifférent Abderrahmane Ould Salem, directeur de la Maison des Cinéastes. «Il s’agit pour nous d’un signe fort de la volonté du Gouvernement de promouvoir la culture dans notre pays », témoigne-t-il. Cependant, «le cinéma ne pourra décoller (…) sans l’appui de l’Etat. Nous avons besoin de votre engagement pour réglementer, soutenir et promouvoir la culture et l’industrie du cinéma en Mauritanie et à l’étranger », adresse-t-il au Premier ministre. «(…) Notre confiance dans l’œuvre cinématographique est grande. Nous plaçons de grands espoirs sur cet art et que nous savons si important pour le rayonnement de l’image de la Mauritanie au monde. (…) A l’ère de l’image, le cinéma peut mettre en exergue les dimensions culturelles nationales, l’unité de notre pays(…) mettre en avant la force créatrice de notre peuple, capable de dynamiser la scène culturelle, d’en faire une source de développement économique et enfin qui pourra immortaliser notre patrimoine au fil des productions audiovisuelles d’images vivantes », explique Mohamed Ould Amar,  ministre de la culture et de la communication. Le cinéma, peut être aussi un facteur de réconciliation comme l’a expliqué Abderrahmane Cissako, parrain de la 3ième édition de la SENAF.  

Pendant une semaine, plus d’une quarantaine de films seront projetés. Pour cette année, les jeunes cinéastes mauritaniens ont été mis en exerce pour montrer en fait qu’il y a des talents qui existent en Mauritanie dans le domaine de la cinématographie. Leur thème majeur, c’est le combat du quotidien des jeunes africains de manière générale. «Parler des difficultés de son pays, c’est aussi l’aimer. Il faut donner la chance à ces jeunes de parler d’eux-mêmes, de leur quotidien », a souligné Abderrahmane Cissako dans son laïus. 

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Cinéastes en herbe

 

Ousmane Diagana, réalisateur de ‘Le rêve brisé’

 

                                            ousmanediagana.jpgIl est né en 1984 et sortant de l’Institut d’Ecriture de Documentaire de création. Avec son premier court-métrage, il fait ses premiers pas dans le cinéma. ‘Le Rêve brisé’, c’est l’histoire de Ousmane, jeune étudiant, qui est à la veille des examens de fin d’année. Sa cousine revient d’Espagne. Comme tous les immigrés de retour au pays, elle distribue des cadeaux à ses parents et amis. Impressionnée et jalouse, la mère de Ousmane demande à son fils de renoncer à ses études pour aller faire fortune en Europe. Pour en savoir plus, nous avons rencontré son réalisateur pour qu’il nous en parle davantage. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous replonger un peu dans l’histoire de votre premier court-métrage : ‘Le rêve brisé’ ?

Ousmane Diagana : ‘Le rêve brisé’ raconte l’histoire d’une mère brisée qui veut voir son enfant réussir comme les autres c’est à dire ceux qui sont partis en Europe. Pour elle, malheureusement, il n’y a que l’immigration clandestine pour réussir dans la vie. Cette maman va penser que c’est la seule voie possible pour devenir ‘quelqu’un’.  Cela dit, une mère ne souhaite jamais du mal à son fils. Par-là, elle a cru que l’immigration clandestine était le chemin le  plus rapide. C’était une manière d’évoquer l’immigration clandestine à ma manière. J’ai vu pas mal de films sur l’immigration clandestine. Mais, j’ai constaté dans la plupart de ces films, on pointe un doigt accusateur sur l’Europe. Comme si l’Europe nous appelait ? Je ne suis pas d’accord avec ses réalisateurs, ses écrivains ou journalistes qui le voient de cette manière. Sur l’immigration clandestine, nous avons, nous africains, notre part de responsabilité. Nos gouvernements, aussi, ont leur part de responsabilité. Si, aujourd’hui, les jeunes quittent l’Afrique pour aller en Europe, ce n’est pas pour regarder la couleur de la neige ou comment vivent les blancs. C’est la richesse économique qui les amène là-bas. Si, on arrive à forger notre richesse économique, sociale et culturelle, éducative, je crois qu’on arrivera à retenir les jeunes. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Votre film n’est-il pas à la limite une alerte sur l’immigration clandestine qui est un phénomène très répandu en Afrique ? 

Ousmane Diagana : Effectivement ! Vous savez, j’ai appris quelque chose avec Ousmane Sembène, le grand cinéaste, qui disait que le cinéma est une école pour les analphabètes. Par ailleurs, moi, je crois que c’est une école pour tous. Pour moi, faire des films, c’est faire appendre les gens, les conscientiser, à regarder autrement. Ce film peut être une alerte d’autant plus que ce film est fait en poular. Je ne suis pas hall poular d’ailleurs. D’ailleurs, je ne suis pas poular. Le film est fait en poular, exprès, pour toucher le maximum de gens.  C’était une manière d’alerter les gens sur ce fléau. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Je reviens un peu au décor de votre film. J’ai constaté qu’il a été tourné dans les kebbas qui symbolisent la pauvreté. Qu’est-ce que vous avez voulu faire passer comme message ? 

Ousmane Diagana : D’abord, je suis dans le cinéma documentaire. C’est ma première fois de faire une fiction. Et, une fiction, ça copie directement le documentaire. Montrer les kebbas ou les bidonvilles, c’est une manière pour moi de montrer que ça existe aussi. On a tendance quand on parle parfois de Nouakchott, on cite Socogim, Tévragh-Zéina…Mais, malgré la pauvreté qui existe dans les kebbas- c’est malheureux et c’est comme ça- il y a de l’espoir. Dans le film, on le voit : Ousmane, le personnage principal, il tient et croit à ses études. Il veut finir ses études et rassembler à ses idoles qu’il accroche sur les quatre murs de sa chambre comme Abderrahmane Cissako. Même dans ces quartiers, l’espoir existe aussi. A travers ce film aussi, j’ai voulu montrer que Nouakchott ne s’arrête pas qu’à Tévragh-Zéina ou d’autres quartiers pareils. Il y a aussi d’autres quartiers qui doivent mériter l’attention des pouvoirs publics. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous demandez, comme Tiken Jah Fakoly, qu’on ouvre les frontières. Vous pensez que c’est une solution à l’intégration africaine ?

Ousmane Diagana : Tiken, c’est quelqu’un que j’ai eu la chance de rencontrer en 2006 au Mali. Il m’a raconté pleine de choses sur sa vie, son engagement social et politique. La musique fait partie de l’écriture du scénario. En écrivant ce film, j’ai pensé à une musique très engagée qui pousse les gens à revoir leur manière de vivre. Utilisez le morceau de Tiken dans mon film, c’était une manière de montrer par l’image que mon film est un film engagé. Tiken et Awadi, c’est des aînés que j’ai eu à rencontrer. C’est une façon de suivre leurs pas. Nous ne sommes pas des politiciens. Dans nos films, on raconte l’histoire telle qu’on la voit ou telle qu’on l’a vécu. Je crois que ça touche encore les gens que d’essayer de tourner autour du pot ou de jouer les diplomates. 

 

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Moussa Samba Mbow, réalisateur de Amanda (liberté)

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On l’appelle le chanteur aux ongles. La manière dont il le fait, c’est lui seulement qui en a le secret. Chanteur, lui aussi, il participe pour la première fois à la Semaine Nationale de Film avec son court-métrage : Amanda. Ce film traite la misère, le manque de perspectives, le chômage…qui poussent beaucoup de jeunes africains vers la recherche d’un ailleurs meilleur. Ces jeunes sont prêts à tout pour un billet d’avion ou de…pirogue.

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on savoir ce qu’est Amanda ? 

Moussa Samba Mbow : Je me suis inspiré d’un film sud-africain qui racontait l’histoire de Nelson Mandela. Lorsque j’ai suivi ce film qui est une évocation de la liberté, aussitôt, j’ai commencé à travailler sur un concept que j’ai appelé ‘Le Peace and Love’ qui est un message de paix et d’amour. Je me suis dit pourquoi pas on ne s’inspirerait pas de l’Afrique du Sud pour que nous vivions dans la fraternité. Amanda veut dire liberté. Au temps de l’apartheid, les sud africains scandaient : Amanda ! Amanda ! Amanda ! Plus tard, j’ai eu l’idée de faire un film sur cette thématique. Amanda évoque aussi la thématique de l’amour, de la paix et de la fraternité. Je pense que les jeunes doivent avoir cet état d’esprit. Par ailleurs, je veux inviter les jeunes mauritaniens à croire en eux et surtout en leur capacité intellectuelle. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Dans votre film, on vous voit chanter avec vos ongles. D’ailleurs, ça a impressionné tout le monde. Est-ce un don ou c’est quelque chose que vous avez appris ? 

Moussa Samba Mbow : C’est un don de Dieu ! J’évolue dans la musique depuis 1994. C’est plus tard que cela s’est révélé en moi. Un jour, en studio, j’ai commencé à jouer avec mes ongles. J’aperçus que cela émettait des sons. J’ai commencé alors à me poser des questions. Pendant ce temps, j’ai laissé mes ongles pousser. C’est à ce moment que j’ai découvert ce don. Depuis lors, je chante avec mes ongles. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Amanda, c’est aussi un film qui traite la question de l’immigration clandestine. Ça vous fait mal de voir ces jeunes prendre la pirogue en direction de l’Europe ? 

Moussa Samba Mbow : C’est un phénomène que je déplore beaucoup. Nous voyons tous les jours des immigrés qui se font retourner à leur pays d’origine. Nous avons vu aussi les images choquantes montrant des corps humains gisant au bord des cotes espagnoles. C’est vrai que ceux qui choisissent la voie de l’immigration clandestine n’ont pas le choix. Mais, ce n’est pas une raison supplémentaire pour se sacrifier bêtement. En bravant la mort ! C’est dans ce cadre que j’ai essayé de faire ce film pour dire haro à l’immigration clandestine. Ce thème est un sujet ouvert et chacun y va avec ses propres réflexions. 

 

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Jean Louis Chambon, réalisateur de «Voyageurs égarés »

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Dans la série de nos interviews consacrées aux cinéastes en herbe participant à la troisième édition de la semaine nationale du film, nous donnons la parole cette fois-ci à Jean Louis Chambon qui a réalisé le film «Voyageurs égarés ». D’origine française, il est en Mauritanie depuis 2002 et enseigne au lycée français Théodore Monod. Cette 3ième SENAF, pense-t-il, représente beaucoup pour la Mauritanie. «C’est un événement symbolique, utile et positif. Pour moi qui accompagné cette SENAF, depuis sa création en 2006, la maison des cinéastes et les gens qui organisent cette SENAF, c’est le symbole de ce que j’ai pu rencontrer de mieux dans ce pays. C’est pour cela cette année, je ne suis pas venu en simple spectateur, mais j’ai participé », témoigne-t-il. Il déplore comme tout le monde, le phénomène de l’immigration clandestine. «La seule chose que je souhaite à ces jeunes-là, c’est que leur pays leur offre un jour leur chance, que leur pays évolue positivement et ne leur donne plus un jour l’envie de partir. »  

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous expliquer comment est né votre film, «Voyageurs égarés » ? 

Jean Louis Chambon : L’idée de départ, c’était d’établir un parallèle entre deux formes d’immigration. La migration bien connue des pays pauvres en direction des pays riches qui est un sujet largement abordé au cours de la troisième édition de la Semaine Nationale du Film et une autre migration dont on parle moins mais qui existe et qui a son importance. C’est le fait que beaucoup d’européens viennent s’installer en Afrique. C’est une immigration de luxe, si on peut dire. Mais, elle a aussi ses difficultés, ses enjeux, ses défis et qui sont si difficiles à résoudre. La rencontre des cultures est parfois difficile à vivre, très enrichissantes mais aussi compliquées. C’est un peu cela que j’ai voulu. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Peut-on dire que vous avez voulu dénoncer à travers l’image cette immigration clandestine qui a aussi ses travers ? 

Jean Louis Chambon : Non, ce n’est pas une dénonciation ! C’est une description de choses que j’ai souvent vécues personnellement. Même si ce n’est pas un film autobiographique. C’est une description de choses qui existent. Je n’ai relaté que le vécu de certaines personnes qui choisissent de vivre loin de leur pays, de leur culture ou de s’installer dans des milieux différents des leurs. Ce film est inspiré de choses que j’ai connues bien sûr ! Il s’agit d’une transposition c’est à dire d’une description de faits qui sont inspirés de choses que j’ai connues mais qui ne sont pas directement des choses que j’ai vécues. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous évoquez aussi, si j’ai bien compris, de manière implicite, la prostitution des jeunes filles ?

Jean Louis Chambon : Dans mon esprit, il ne s’agit pas véritablement de prostitution. Je le précise. Il s’agit simplement d’une jeune femme tout à fait normale qui, je dirai, profite d’une occasion d’un nouveau type de rencontre au sens matériel du terme. Non, ce n’est pas de la prostitution ! Pour moi, c’est une rencontre symbolisant la désillusion. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Votre film est intitulé «Voyageurs égarés ». Est-ce que vous en êtes un ? 

Jean Louis Chambon : Heu…Eh bien (il sourit)! Quelque part, parfois, je pense au cours de ces six dernières années, j’ai été un voyageur égaré. Et j’essaie de ne plus l’être en quelque sorte. 

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Demba Oumar Kane, réalisateur de ‘Coumène’ (lutin).

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Il a toujours rêvé de faire du cinéma. Aujourd’hui, son vieux vœu est devenu une réalité. A l’occasion de l’ouverture de la 3ième édition de la SENAF, nous l’avons croisé pour qu’il nous parle de son premier court-métrage. 

 

Le Rénovateur Quotidien : J’imagine que ça a été un véritable bonheur pour vous d’ouvrir, avec votre court-métrage ‘Coumène’, la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film ? 

Demba Oumar Kane : Effectivement ! Et, je suis très flatté que mon film soit à l’honneur et projeté devant le Premier ministre (Yahya Ould Ahmed Ould Waghef, Ndlr). Je suis vraiment satisfait. J’espère que ce sera, pour moi, une opportunité et un encouragement de faire d’autres films. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous revenir un peu sur ce film ? 

Demba Oumar Kane : C’est une histoire que j’ai vécue. Ce n’est pas une histoire inventée comme pourraient le penser certains ! C’est à Ould Yenge que j’ai vécu cette histoire dans le Guidimakha. C’était pendant que j’étais élève. Un jour, en se promenant avec mes amis, en pleine brousse, on est tombé sur le Coumène. Mes parents m’avaient beaucoup parlé de Coumène. D’ailleurs, une de mes tantes m’a fait boire du lait de Coumène qu’on avait déposé par on ne sait qui dans un parc. Je n’avais jamais imaginé qu’un jour, je vais le rencontrer. Lorsqu’un jour, nous sommes tombés sur un Coumène, nous pensions, en tant qu’adolescents, que c’était un quidam perdu. On a voulu lui parler. Lorsqu’on a voulu s’approcher de lui, à notre grande surprise, on l’apercevait de très loin. A chaque fois, on croyait qu’on pouvait l’attraper. On a couru toute cette après-midi pour l’appréhender. Mais en vain ! Finalement, on a conclu qu’il y avait quelque chose d’étrange. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Des années plus tard, vous avez senti la nécessité de porter cette histoire au cinéma pour le partager avec tout le monde ? 

Demba Oumar Kane : Oui, c’est ça ! Et, surtout, de le partager avec les autres pour leur montrer que les coumènes existent bel et bien. J’ai voulu par-là aussi leur dire que j’ai vu un Coumène.

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Tout à l’heure, vous disiez que vous avez bu du lait déposé par un Coumène. Quelque chose, vous est-il arrivé plus tard ?

Demba Oumar Kane : Rien du tout ! Mon oncle, lorsqu’il est parti au parc, pour prendre du lait de vache, il a trouvé du lait dans une calebasse. Beaucoup de gens n’ont pas osé boire ce lait. Ma tante nous a fait goutter à ce lait. Jusqu’à présent, rien ne nous est arrivé !

 

 

Le Rénovateur Quotidien : A votre avis, pensez-vous que ce genre d’histoires a sa place dans le cinéma en Mauritanie ?

Demba Oumar Kane : Bien sûr ! Encore aujourd’hui, je me demande qu’est devenu ce Coumène. Avec ce développement sauvage et la poussée de la modernité !  Existent-ils toujours ? Ou est-ce-qu’ils ont disparu ? Je me pose toujours ces questions.   

 

 

Le Rénovateur Quotidien : A vous entendre parler, on a l’impression que ça vous fait mal de voir les coumènes disparaître ? 

Demba Oumar Kane : Tout à fait ! Le Coumène, c’est le totem des peuls. Chaque peul rêve de voir le Coumène. Le Coumène, c’est une source de bonheur et de réussite. On dit souvent que la plupart des peuls qui ont réussi ont croisé une fois dans leur vie un Coumène. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Et vous qui l’avez croisé, êtes-vous devenu riche ? 

Demba Oumar Kane : Non ! Certainement, parce que je ne l’ai pas attrapé. 

Cependant, j’ai remarqué que quand j’élève des vaux, ils se reproduisent très vite. 

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Eliane du Bois, distributrice

 

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Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes distributrice belge. Vous êtes présente en Mauritanie à l’occasion de la SENAF. Quelle a été votre impression sur les courts-métrages projetés ? 

Eliane du Bois : C’est une bonne impression ! En 6 mn, il y en a certains qui ont réussi à dire pas mal de choses proches du thème (migration…d’ici et de là-bas, Ndlr). C’est un exercice dur de dire en 6 mn des choses importantes. Il y en a ceux qui sont particulièrement réussi. Donc, c’est une bonne impression. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous étiez là l’année passée. Cette année-ci aussi. Quelle appréciation faites-vous du travail fait par la maison des cinéastes ? 

Eliane du Bois : Je crois que c’est un travail très important. Comme je disais, il y a la Semaine Nationale du Film et tout ce qui se fait pendant toute l’année, dans les quartiers. Dans nos pays, le problème, c’est le chômage. Cela est lié au fait qu’il n’y a pas de formation, d’accès aux études. Si on étudie pendant un nombre incalculable d’années tout en sachant qu’à l’arrivée, ça n’aboutit à rien, forcément, on est désespéré. Ce que fait la maison des cinéastes peut être important parce que ça peut donner de l’espoir à des jeunes ici à travers le cinéma ou l’image. Il y a des choses à construire en Mauritanie. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Que vous inspire le thème qui a été choisi cette année ? 

Eliane du Bois : Je pense qu’Abderrahmane Ould Salem a voulu faire, ce n’est pas uniquement s’arrêter à ce qu’on connaît le plus qui est l’immigration dans ce qu’elle a de choquant, mais il a voulu élargir. Je crois que ça a été une bonne chose. Parce qu’on peut avoir un regard beaucoup plus large sur la migration des idées, des gens, des échanges, etc…Je crois que c’est à partir de là que peut naître une véritable richesse.

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes professionnelle. Quels genres de griefs avez-vous relevé sur les courts-métrages ? 

Eliane du Bois : Ce n’est pas des griefs ! C’est des premiers films et un premier film est toujours imparfait. Je crois que pour réaliser des films, il faut d’abord disposer assez de moyens. Ce qui est important, c’est que les gens doivent voir beaucoup de films pour mieux apprendre les rudiments cinématographiques. Aujourd’hui, on consomme énormément d’images. Et, il y a un travail d’éducation à faire. Par exemple, dès le plus jeune âge, qu’on forme des jeunes à décoder qu’est-ce que c’est qu’un reportage, un documentaire, un film de fiction. A partir de là, petit à petit, le futur réalisateur peut lui-même sentir dans quelle direction il a envie d’aller et commencer à utiliser le cinéma. J’ai remarqué en suivant les courts-métrages, que c’est des gens qui manquent de professionnalisme et de cette vision de regarder beaucoup de films de qualité de préférences. 

 

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Mohamed Mahmoud dit Alphadi, réalisateur de «Les Frontières » 

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Pour ceux qui ne le savent pas, Mohamed Mahmoud dit Alphadi est le personnage principal du film de Abderrahmane Cissako «En attendant le bonheur ». Avec son court-métrage «Les frontières », il fait ses premiers pas dans le cinéma en tant que jeune réalisateur. Son film s’inscrit dans la thématique de l’immigration clandestine des jeunes africains. 

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous êtes acteur. On rappelle que vous êtes l’acteur principal de «En attendant le bonheur » d’Abderrahmane Cissako. Comment est votre début dans le cinéma en tant que jeune réalisateur ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : Tout début n’est pas facile ! Il n’est pas aisé de tourner, de prendre une caméra pour filmer. Etre cinéaste, ce n’est pas non plus compliqué. Nous sommes des amateurs qui n’ont pas reçu de formation. Forcément, donc, ça ne peut qu’être difficile. 

 

 

Le Rénovateur Quotidien : Pouvez-vous nous faire la genèse de votre film «Les frontières » ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : Un jour, je marchais, j’ai aperçu en face du restaurant chinois (publicité gratuite) des groupes de jeunes étrangers qui m’ont raconté leurs souffrances et leurs déboires en voulant joindre les côtes espagnoles. A chaque fois que je passe là-bas, je rencontre des personnes de différentes nationalités dont la plupart proviennent de la sous-région. Je les ai côtoyés pour essayer de comprendre pourquoi ils sont là en train de laver des voitures, de faire certaines tâches domestiques…C’est à partir de là que j’ai eu l’idée de faire un film qui parlera uniquement de la souffrance des immigrés. J’ai interrogé beaucoup de gens qui m’ont raconté leur histoire et comment leurs demandes de visa ont été rejetées par l’ambassade de France (à Nouakchott) et d’autres comment ils ont été reconduits à leur pays d’origine.   

 

Le Rénovateur Quotidien : Vous avez voulu donc conscientiser ces jeunes-là qui ne pensent qu’à prendre la pirogue pour rejoindre l’Europe ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : En effet et surtout de leur ouvrir les yeux en leur disant : l’Europe, ce n’est pas ce que vous pensez encore moins ce que montrent certains films bien faits qui peuvent pousser à rêvasser. Que la souffrance et la galère existent là-bas aussi ! D’ailleurs, les immigrés qui sont là-bas sont souvent maltraités et inconsidérés. A travers ce film, j’ai voulu les déconseiller et enlever de leur esprit l’idée selon laquelle il n’y a que l’Europe pour vivre heureux. Le continent africain est plein de richesses ! Ils n’ont qu’à essayer de rester ici, travailler et vivre dans le bonheur. Au lieu de penser l’Europe, l’Europe, l’Europe, alors qu’il n’y a rien là-bas. 

 

Le Rénovateur Quotidien : N’avez-vous pas voulu lever un coin du voile sur les conditions de vie des jeunes mauritaniens qui manquent de perspectives ? 

Mohamed Mahmoud dit Alphadi : Non, je ne parle pas de jeunes mauritaniens. Je parle juste de jeunes africains. Tout le monde sait comment vivent les jeunes mauritaniens. Si, aujourd’hui, les jeunes africains veulent tenter leur chance en Europe, cela veut dire qu’il y a quelque part un problème. Je pense que nos gouvernants doivent essayer de créer des emplois pour les jeunes. C’est la seule solution au phénomène de l’immigration clandestine. Ces jeunes, ils sont simplement désespérés. C’est pour cela qu’ils prennent les embarcations d’infortune pour aller en Europe où il y a plus d’argent pensent-ils. S’il y a de l’emploi, aucun jeune ne va plus s’aventurer en Europe en traversant la mer ou le désert. Les solutions se créent. Ce n’est pas aux autres de nous en créer. Cela ne voudrait pas signifier non plus que je porte la responsabilité sur le dos de nos gouvernants. C’est juste pour dire qu’il est temps de faire quelque chose pour ces millions de jeunes africains. 

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Rencontre avec Pierre-Yves Vandeweerd 

 

Dans le cadre de la Semaine Nationale du Film du 23 au 29 juin dernier sous le thème ‘Migration d’ici et de là-bas’, ‘Sous la khaïma’, qui est une rencontre cinématographique, recevait Pierre-Yves Vandeweerd, un cinéaste belge qui a réalisé de nombreux films sur la Mauritanie dont le dernier en date s’appelle ‘Le Cercle des Noyés’ qui relate l’histoire des prisonniers de Oualata détenus pendant le règne de Mouawiya Ould Sid’Ahmed Taya. 

 

Dès l’entame de cette rencontre qui s’est finalement transformée en débat ouvert, Pierre-Yves Vandeweerd annonce les couleurs. «Je ne deviendrai jamais mauritanien », précise-t-il avant d’avouer : «Je suis d’origine belge. Cependant, j’ai l’impression que plus le temps passe, plus je suis habité par ces deux cultures (belge et mauritanienne). C’est ce qui fait que je suis toujours en Mauritanie pour retrouver des gens et refaire de nouveaux films. » 

 

Chaque intervenant a essayé de disséquer à sa façon la thématique retenue cette année à l’occasion de la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film. Parmi les invités de cette SENAF, Titouan Lamazou qui a présenté un melting pot de travail sur les femmes du monde. Bourlingueur infatigable, il décrit dans son livre ‘ Zoé, Femmes du monde’ toute une panoplie de migrations allant de la migration traditionnelle des nomades à la migration de la misère en passant par l’exode rural et la migration commerciale pratiquée par les peuples sahéliens. Ce livre édifiant sur la condition et le sort des femmes dans le monde est le fruit de longues années de recherche, de voyages et de découverte. 

 

Certains ont vu à travers cette 3ième édition de la SENAF, une volonté de la part des organisateurs de casser les barrières et les frontières physiques et politiques qui séparent les communautés. «On a  choisi la migration parce qu’on considère que la Mauritanie est une terre d’accueil et de départ. On considère aussi que chaque civilisation a été fondée sur les voyages et les migrations », tente d’expliquer Abderrahmane Ould Salem. «Le thème de cette année, quand il embrasse le mot migration, ce n’est pas seulement la migration à travers les frontières. C’est aussi la migration des idées », enchaîne Moussa Samba Sy. «Evidemment, reconnaît-il, on ne peut pas passer sous silence l’immigration clandestine des jeunes africains qui se jettent dans la mer dans l’espoir de trouver une vie meilleure. N’oublions pas que ces jeunes sont chassés par la misère et par conséquent, ils sont prêts à risquer leur vie. Je ne les condamne pas à priori. J’essaie de les comprendre. Et, j’espère que le travail de certains cinéastes va nous permettre de comprendre un peu le ressort qui pousse des gens à risquer leur vie. » 

  

Cette Semaine Nationale du Film fut une occasion propice de parler de l’immigration clandestine. D’ailleurs, les courts-métrages qui ont été projetés évoquent sans exception avec beaucoup de particularité ce phénomène des temps modernes que d’aucuns appellent ‘la migration de la misère’. «Ce qui est condamnable, c’est plutôt la raison pour laquelle ils risquent leur vie. Il faut essayer de lutter contre les effets que contre les causes. Les causes, ce sont la misère et l’humiliation. Les effets, c’est cet exode massif des jeunes vers l’Europe », murmure Titouan Lamazou. «Il y a aussi le revers de la médaille qui a été dit sur cette migration de la misère, rappelle Khalilou Diagana. On peut constater jusqu’ici que la Mauritanie est un pays de transit. Dans les pirogues des clandestins, heureusement, il n’y a pas assez de mauritaniens. Compte tenu de la crise internationale, qui sait ? Le choix du thème a une dimension préventive et pédagogique adressée aux jeunes mauritaniens. » 

 

Dans les films des jeunes réalisateurs ayant participé à la 3ième édition de la Semaine Nationale du Film, on retrouve souvent cette thématique de l’immigration clandestine. Par exemple, dans «Coumène» de Demba Oumar Kane qui a obtenu le 2ième prix et «Là-bas dans la capitale» de Ahmed Taleb Ould Taleb Khiar le 1ier prix, on retrouve ce thème. Et, certains télespectateurs ont décelé dans ces films une sorte de désespoir qui commence à gagner le cœur des jeunes mauritaniens. Dans ces films, on voit des jeunes subjugués par la tentation de l’ailleurs, d’un monde meilleur que celui dans lequel il vit. Ils veulent partir, principalement, pour des raisons économiques qui sont à la base de cette immigration clandestine. 

 

Ces films, comme l’a relevé Pierre-Yves Vandeweerd, sont empreints d’une peur que l’on retrouve un peu partout dans le monde. «J’ai toujours eu le sentiment, il y a quelques années, qu’en Mauritanie, on est dans une espèce de géographie qui échappait d’une certaine façon à cette peur qui venait d’ailleurs, remarque Pierre-Yves Vandeweerd. Aujourd’hui, en voyant ces films, plus jamais j’ai l’impression que cette peur est présente. Alors, est-ce que les jeunes réalisateurs  ont choisi ce thème parce qu’ils se sentent habités par cette peur ou une menace ? Il y a une forte dramatisation de ce sujet par le recours de la musique. En suivant ces films, les uns à la suite des autres, je me suis dit est-ce que la peur a pris tout l’espace. Est-ce qu’il ne reste plus que la peur ? » 

 

Comment faire face et surtout comment se développe cette angoisse? «L’angoisse : elle naît quand il y a des problèmes dans un pays, explique Fara Ba, héros de ‘Le Cercle des Noyés’ de Pierre-Yves Vandeweerd. C’est des problèmes d’ordre politique. C’est des problèmes d’ordre sociologique. Evidemment, la misère gagne du terrain. Aujourd’hui, nous savons que la situation sociale de la Mauritanie est extrêmement difficile. Donc, on doit avoir peur des lendemains parce qu’on s’attend à ce qu’ils soient sévères. Il y a une sorte de désarroi moral, de défiance par rapport à la famille, à l’entourage, aux autorités. Evidemment, cette angoisse, elle est réelle surtout au niveau des jeunes qui manquent d’espoir, de perpectives. La jeunesse est de plus en plus désemparée. En plus de cela, nos enfants sont mal formés. Il y a également cette peur qui est là. Et, quand on n’est pas formé, cultivé, on n’a pas de perspectives pour avoir un bon travail, cela va de soi, que cette peur soit là et réelle. » 

 

En dehors de la thématique qui a été abordée durant cette SENAF, les films des jeunes réalisateurs ont beaucoup surpris le jury par leur qualité et leur forme. «Ce qu’on cherche, à travers cet événement, notamment avec le programme ‘Parlez-vous la langue de l’image’, c’est de donner la possibilité à ces jeunes de s’exprimer. On est dans un pays où la jeunesse est marginalisée. Elle est  utilisée dans les campagnes politiques. Mais, il n’y a jamais eu un espace d’expression pour eux. Le jour où ils peuvent maîtriser la caméra, le montage, ils pourront s’exprimer sur tout ce qu’ils veulent », commente Abderrahmane Ould Salem. «Ce que l’on remarque dans ces films et par la présence des jeunes cinéastes, c’est qu’on assiste à la naissance d’un désir de cinéma (…). On assiste vraiment à une  progression  extraordinaire des films qui sont (…) presque des analyses de la société mauritanienne et de ses enjeux », témoigne Pierre-Yves Vandeweerd. 

 

Qui dit cinéma dit diffusion ! Or, en Mauritanie, il y a un véritable problème de diffusion. Les médias publics comme la télévision nationale ne joue pas véritablement leur rôle dans la promotion du cinéma en Mauritanie. D’ailleurs, lorsque vous leur remettez des films, ils se précipitent pour les ranger dans leurs tiroirs. Le premier soutien doit venir de leur part mais ils ne font aucun effort pou aider les jeunes cinéastes mauritaniens. «Ça ne sert à rien de produire et de diffuser ailleurs, se démarque Abderrahmane Ould Salem. C’est contradictoire avec la mission de la maison des cinéastes. Au début, on a voulu amener le cinéma en Mauritanie. La plus grande urgence, c’est d’avoir un moyen de diffusion locale (la télévision). » 

 

Le débat devient passionnant lorsqu’on commence à décocher des flèches en direction de notre télévision nationale pour sa non implication dans la promotion du cinéma en Mauritanie. «Ce n’est pas le rôle de la télévision », lance Bios Diallo devenu subitement l’avocat du diable. «Ce n’est pas non plus le rôle de la radio », lui rétorque Abderrahmane Ould Salem. Le public applaudit en signe d’approbation. Bios Diallo, non convaincu des propos d’Abderrahmane Ould Salem revient à la charge, en pensant : «Qu’il faudrait faire la part des choses ! Il y a cinéma et télévision. Si c’est des films documentaires qui peuvent être passés à la télévision et sur commande de la télévision ou bien que la télévision coproduise d’accord. Mais que d’aucuns, des personnalités individuelles, réalisent des films et veuillent que ça passe à la télévision, cela doit suivre certaines procédures. » 

 

Les esprits s’agitent. Abderrahmane Ould Salem se saisit du microphone. «En tout cas, on ne demande pas encore la coproduction de la télévision nationale. On demande juste la diffusion. La coproduction est encore beaucoup plus chère pour la télévision.  Ce qui a été fait par les jeunes réalisateurs est beaucoup plus proche de la réalité que Tom et Djery », ironise-t-il. «La télévision de par sa définition c’est d’informer les gens sur les réalités qui se passent dans le pays. C’est la première fois qu’on assiste à l’émergence de films sur la Mauritanie faits par des mauritaniens. Ces films témoignent un véritable regard sur la société mauritanienne d’aujourd’hui. Ça devrait être un automatisme que la télévision nationale se mette comme partenaire par rapport à ce projet et diffuse des films mauritaniens », a plaidé Pierre-Yves Vandeweerd. 

 

La télévision nationale va-t-elle, comme elle l’a fait avec les générations précédentes, pour des raisons inconnues, à passer sous silence les films mauritaniens ? Nos jeunes réalisateurs vont-ils, eux aussi, souffrir de l’indifférence de la télévision nationale, comme à l’image d’Abderrahmane Cissako dont son film «En attendant le bonheur » est passé sur presque toutes les chaînes du monde sauf à la télévision nationale ? Et, pourtant, ce film a été donné sans bourse délier à la télévision nationale.  

 

 

Dossier réalisé par Babacar Baye Ndiaye 

 

( 17 juin, 2008 )

La maison des cinéastes

Un symbole d’unité nationale, d’engagement de la jeunesse et de liberté d’expression 

 

La Maison des Cinéastes n’est pas une maison comme les autres. En effet, lorsque vous y  mettez les pieds, pour la première fois, vous avez l’impression de vous retrouver dans une caserne de Baba Aly. Le maître d’œuvre de cette prouesse n’est autre que Abderrahmane Ould Salem. Sur les murs, sont collés des écriteaux sur lesquels sont inscrites des phrases qui poussent à la méditation et des portraits de grands noms du monde de la Culture(Kane Saïdou Boly, Malouma, Pierre-Yves Vandeweerd, Abderrahmane Cissako…) et de la politique(Martin Luther King,  Moctar Ould Daddah, Mouawiya Ould Sid’Ahmed, Ely Ould Mohamed Vall, Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi…). 

Aujourd’hui, la Maison des Cinéastes est presque connue de tous les mauritaniens. Et, pourtant, au début de sa création en juillet 2002, peu de gens accordaient du crédit à ce projet que certains qualifiaient de fanfaron. A cette époque, il n’était pas permis aux mauritaniens de rêver un jour d’avoir leur propre image. Avec l’appui de quelques amis, Abderrahmane Ould Salem, de retour de Paris, après une formation cinématographique à l’Ecole d’Eicar, décide de se lancer, contre vents et marées, dans le cinéma. Petit à petit, il mûrit son idée. Son ambition : créer un public cinéphile qui comprend l’intérêt du cinéma. A l’époque, les associations étaient sous le contrôle de l’administration de Maouiya Ould Sid’Ahmed Taya. Pour éviter certaines tracasseries administratives, il débute en tant qu’établissement commercial. Parce qu’il n’aime pas être contrôlé. Ce n’est qu’en 2005, que la Maison des Cinéastes sera reconnue comme association par les pouvoirs publics.  

La Maison des Cinéastes est née dans un contexte assez particulier. On ne parlait plus de cinéma au pays d’un million de poètes. Les salles de cinéma que nous a léguées la première génération de cinéastes avaient disparu sans laisser de traces visibles. Le Cinéma était mort. Il n’existait plus. Ce constat ne laissait pas indifférent Abderrahmane Ould Salem qui ne pouvait pas imaginer tout un pays comme le nôtre sans aucune culture cinématographique. Ainsi donc, il fallait se battre pour avoir un espace à Nouakchott où on parlerait uniquement  de cinéma.  

Ayant constaté que les mauritaniens sont très pressés et ne font pas des choses qui s’inscrivent dans le temps, Abderrahmane Ould Salem décide alors de monter son propre projet. Avec ce projet, il vise la diffusion large d’un cinéma qui reflète la réalité de la Mauritanie, de sa Culture et de sa Civilisation. Au fil des années, la Maison des Cinéastes va devenir un symbole de l’unité nationale, de l’engagement de la jeunesse et de la liberté d’expression. D’ailleurs, sa devise qui est celle de rapprocher les hommes et les cultures, résume bien cet engagement social et culturel de la part des cinéastes mauritaniens. La Maison des Cinéastes joue aujourd’hui un rôle de pont entre les différentes cultures du pays, entre la Mauritanie et les autres pays, entre la Culture africaine et les autres cultures du monde.  

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De 2002, début de l’expérience, à nos jours, la Maison des Cinéastes a connu un très grand parcours nomade. L’histoire de cette maison est liée à celle de Abderrahmane Ould Salem. Au début, il était seul et travaillait avec l’aide d’un ordinateur portable et une petite caméra digitale. Tenace et optimiste, il commence à organiser de petites manifestations et des prises de contact. A cette époque, il était là où est logée présentement la Maison des Cinéastes. Certains amis, ayant compris que c’était un projet sérieux, vinrent se joindre à lui. Sur invitation de la direction de la Maison des Jeunes, Abderrahmane et sa bande s’installent dans la dite maison.  Plutard, ils reçurent une lettre du Ministère de la Culture les demandant de libérer les bureaux.  Successivement, ils s’installèrent à Arafat et au Centre-ville avant de retourner à leur ancienne maison qui abrite actuellement l’administration de la Maison des Cinéastes.  

Cette Maison dispose d’une direction de la formation et de la diffusion qui a mis en place trois projets de diffusion cinématographique. Le premier projet est intitulé ABCinéma destiné principalement à la formation de collégiens, lycéens et étudiants sur les rudiments du cinéma. Le second  Cinéparc qui est un projet de diffusion organisé en plein air dans différents quartiers de Nouakchott et à l’intérieur du pays.  Le troisième projet concerne l’Ecran dromadaire qui est une caravane cinématographique que la Maison des Cinéastes organise à l’intérieur du pays dans des endroits où les populations n’ont pas accès à l’image.  

Il y a aussi une direction qui s’appelle ‘Connect’. Celle-ci s’occupe de la décentralisation de l’action de la Maison des Cinéastes. En plus de cela, elle s’occupe de l’installation des antennes de la Maison des Cinéastes dans  les différentes moughataas de Nouakchott et à l’intérieur du pays. Le responsable de cette direction gère aussi le projet ‘Kennach’ qui est le Centre de la Mémoire Audiovisuelle. Et enfin, il y a la Maison de la production  qui s’occupe de la production de certains programmes de la télévision nationale à savoir ‘Chabab’ et ‘7ième rendez-vous’.  Hormis cela, elle s’occupe de la production de films de jeunes cinéastes mauritaniens pendant chaque édition de la SENAF. 

Six ans après son existence, il y a beaucoup de mauritaniens qui ne savent pas encore le travail déployé par la Maison des Cinéastes. Mais cela n’a jamais découragé l’équipe de Abderrahmane Ould Salem. Par ailleurs, les difficultés ne manquent pas. Puisque, la Culture coûte aussi énormément chère. Avec 35 salariés et 3 maisons à payer à chaque fin de mois, sans compter l’eau, l’électricité et l’Internet, la Maison des Cinéastes est devenue une boîte très lourde à gérer.  

En 2008, la Maison des Cinéastes a lancé le projet ‘Connect’ qui consiste à installer de mini maisons de cinéastes dans toutes les moughataas de Nouakchott et à l’intérieur du pays. C’est des structures qui feront exactement la même tâche que la Maison des Cinéastes. C’est un projet visant à décentraliser l’action de la Maison des Cinéastes et surtout donner l’espoir aux jeunes de l’intérieur du pays d’avoir la même opportunité que les jeunes de Nouakchott. C’est un projet coûteux puisqu’il y a toute une structure à monter, des formations à organiser, des projections à faire, une bibliothèque à installer et des tournages quotidiens à réaliser pour constituer la mémoire de la maison.  

Rien qu’à Nouakchott, l’enveloppe financière estimée pour l’installation des 9 antennes est de 88 millions d’UM. Les sources de financement vont provenir en partie de la Coopération française, de l’Ambassade d’Espagne, de la Coopération allemande, de l’UNESCO, de la Francophonie…L’autre source de financement provient de la production de la Maison des Cinéastes qui représente 40 et 45% des recettes(production, spot publicitaire, films, programmes pour la télévision, location de projection ou de tournage). La contribution de l’Etat mauritanien dans ce projet est de zéro ouguiya. Aujourd’hui, le budget annuel de la Maison des Cinéastes est de plus de 300 millions d’UM. 

La Maison des Cinéastes est considérée aujourd’hui comme l’unique espace de création et de liberté en Mauritanie mais aussi un espace d’échanges où se côtoient différentes ethnies et cultures. Ceci lui a valu une forte notoriété. «Il y a quelques années, il était impossible d’imaginer un festival cinématographique en Mauritanie, de voir des jeunes qui maîtrisent les rudiments du cinéma et capables de faire une analyse filmographique. C’était impossible de voir un jeune qui rêve de faire son film, de trouver un lieu pour le faire. C’était impossible de trouver un coin à Nouakchott où on peut consulter les archives audiovisuelles de ce pays », énumère Abderrahmane Ould Salem, directeur et fondateur de la Maison des Cinéastes qui fête cette année sa 6ième année d’existence. 

 

Babacar Baye Ndiaye 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

  

( 25 novembre, 2007 )

Journées Nationales de Concertation sur le retour des déportés

Une initiative saluée par tous les particiapnts

L’initiative prise par le gouvernement mauritanien d’organiser des Journées Nationales de Concertation sur le Retour des Déportés et le Passif humanitaire a été beaucoup saluée et à l’unanimité par l’ensemble des participants à  cet événement de grande envergure nationale venus du Sénégal, du Mali, de la France…

Cette initiative sur le retour des déportés et le passif humanitaire, qui est une première, a été qualifiée de «louable» par les participants. Parmi eux,  Ba Oumar du Rassemblement pour l’Egalité et le Développement, un mouvement associatif basé à Nouakchott et ayant participé aux travaux de l’atelier Insertion des Réfugiés. «C’est une initiative très courageuse et très sage que le Président de la République Sidi Mohamed Ould Cheikh Abdallahi a pris. Si vraiment, les gens appliquent sur le terrain ce qui a été dit, on peut dire que la Mauritanie tournera définitivement la page de son passé douloureux.» Même son de cloche de la part de Mohamed Abdellahi Bellil, acteur de la société civile, qui pense que ces journées permettront de continuer la concertation. «Ce fut un moment très fort d’échanges, de compréhension et de consensus d’autant plus qu’il s’agissait des journées nationales de concertation sur de grandes questions nationales très sensibles qui intéressent et engagent tout le monde pour l’avenir de ce pays et pour son sort. Le fait que tous les acteurs impliqués et concernés de près ou de loin aient assisté à ces journées de concertation est une bonne chose. Les discussions ont permis de dégager de grandes lignes, des pistes qui vont nous conduire sur le bon chemin.» 

De l’avis général des participants, le ton a été pondéré et il n y a pas eu de passion observée ça et là. Ainsi donc, un esprit d’optimisme a régné  au palais des congrès où il y avait une compréhension large de tous les enjeux et surtout une volonté commune et partagée d’œuvrer pour la réconciliation nationale, l’unité et la cohésion sociale. «Ces journées furent constructives, note Ousmane Barry, coordonnateur de l’Union des Associations des Réfugiés Mauritaniens au Sénégal, dans la mesure où nous avons pu nous entendre sur l’essentiel et se parler en tant que fils de ce pays. Il leur convient de se retrouver et d’agir au nom de l’unité nationale, passer aux choses sérieuses et à la construction de notre Etat. » Et d’autres comme Fadiga Tijane membre du Covire préconise, pour des raisons de stabilité politique et sociale mais surtout de dépassement,  la voix du dialogue. «Nous sommes encore un Etat fragile. Il faudrait apaiser les esprits, trouver un terrain de consensus et appuyer la politique du Président de la République. Il y a eu des actes commis par des gens certes mais il faudrait qu’on essaie d’aller au dialogue. » Ces crimes sont rangés dans un registre aux couleurs sombres appelé «passif humanitaire».

En effet, le passif humanitaire a constitué l’épine dorsale au cours des discussions puisqu’il est au cœur même du problème des réfugiés. Mais aussi une corde raide qui appelle beaucoup de prudence et de responsabilité pour certains participants. «Il faut laisser le temps aux gens pour qu’on puisse trouver un consensus national. Ce qui a été fait est fait. Les faits sont connus ! Il y a des solutions à tout problème. Il ne faudrait pas aller dans la brutalité des choses», prévient Fadiga Tijane, victime des exactions de 1990 et délégué médical au Covire tout en souhaitant que la lumière soit faite sur les actes commis par des fonctionnaires de l’Etat. «Nous préconisons, poursuit-il, la création d’une commission nationale ou internationale pour ce problème-là. A défaut d’une commission internationale, créer une commission nationale puisque c’est avant tout un problème national que nous devons traiter au niveau national et voir avec le pouvoir en place comment trouver des solutions. Il ne faudrait pas qu’on utilise cela comme une arme de revanche. »

Durant le déroulement des travaux dans les ateliers, il y a eu toutefois quelques points saillants qui n’ont pas été complètement évacués ou pris en considération. C’est par exemple le cas de la question des indemnisations et l’insertion dans la vie active des réfugiés mauritaniens qui voudraient revenir. «On a remarqué que la plupart de ces réfugiés qui ont été victimes des déportations étaient des éleveurs. Mais dans les documents, c’est juste dans une phrase où on a parlé qu’on va chercher une solution convenable pour eux mais on n’a pas beaucoup précisé quels genres d’indemnités ou de compensations va-t-on leur donner. On sait que c’est un point essentiel dans l’éventuel retour de ces réfugiés mauritaniens. On a dit qu’on va essayer de les donner des projets, des terres pour ceux qui n’en avaient pas et pour ceux qui en avaient, on va essayer de récupérer leur terre et de les leur rendre», fait observer Ba Oumar, participant à l’atelier Insertion des réfugiés et membre du Rassemblement pour l’Egalité et le Développement. «De manière générale, ce qui a été conçu dans les papiers recoupe nos vœux. Le seul point d’achoppement essentiel, c’est le passif humanitaire. Maintenant, les réfugiés que nous sommes et qui sont au centre de ce problème doivent être représentés en amont et en aval dans ce problème», soutient Ousmane Barry.

Les journées de concertation nationale sur le retour des déportés mauritaniens et le passif humanitaire ont presque mobilisé toutes les bonnes volontés de ce pays. Là où on a pu vraiment associer les hommes politiques, la Société Civile, les médias entre autres, on pouvait assimiler les acteurs culturels qui ont été les grands oubliés de ces Journées Nationales de Concertation. D’ailleurs, ceux que nous avons accrochés au passage ne sont pas allés avec le dos de la cuillère pour critiquer vertement cette absence des acteurs culturels qui peuvent jouer aussi, à leurs yeux, un rôle de sensibilisateurs. Omission ou ignorance ? Abderrahmane Salem, directeur de la maison des cinéastes répond : «C’est une ignorance. Ils(les pouvoirs publics, ndlr) ne sont pas capables de travailler sur une grande action. Le retour des déportés  mauritaniens et le passif humanitaire, c’est un travail de sensibilisation d’abord parce qu’il y a un devoir de mémoire, des choses à témoigner, à dire et c’est avec les acteurs concernés qu’on peut faire cela.» Rappelons aussi que les autorités avaient promis de projeter «Le cercle des noyés» à l’occasion de ces journées de concertation. Il n’en fut rien et Abderrahmane a dû mal à cacher sa déception et son amertume. «Je ne comprends pas pourquoi. Elles avaient publié officiellement une déclaration du Ministère de la Culture et de la Communication en disant qu’elles vont intégrer le film «Le cercle des noyés» dans la campagne de sensibilisation sur le retour des déportés et le passif humanitaire.»

Certains participants ont pointé un doigt accusateur sur ces journées de concertation où ils ont constaté un manque de communication. Ce qui n’est pas de l’avis de Bouzoumou Ould Cheikh Ahmed qui a soutenu le contraire. «Si on pense à l’ordre institué au sein des différents ateliers, on peut affirmer que l’organisation de ces journées s’est bien passée. Tout le monde a eu l’occasion de parler dans le calme et tous les différents ateliers ont été dotés de moyens nécessaires pour pouvoir faire le travail correctement.»

Babacar Baye Ndiaye 

ducdejoal@yahoo.fr

Le Rénovateur Quotidien

 

( 3 octobre, 2007 )

Abderrahmane A. Salem, directeur général de la maison des cinéastes

« Il n y pas véritablement de cinéma mauritanien…et l’Etat n’a jamais compris que le cinéma est une industrie qui rapporte beaucoup d’argent »

Le cinéma en Mauritanie, à l’image des autres parties de la Culture, souffre cruellement du manque d’appui financier, de considération politique. En attendant que le ministère de la Culture et de la Communication dévoile son organigramme, les cinéastes mauritaniens attendent avec d’espoir et d’impatience que les nouvelles autorités leur accordent plus d’attention.
Le Rénovateur : Quelle est actuellement l’analyse que vous faites de l’état des lieux de la situation du cinéma en Mauritanie ?
Abderrahmane A. Salem : Je préfère dire «cinéma en Mauritanie » que «cinéma mauritanien ». Ça fait déjà une grande différence. C’est parce qu’il y a des choses qui se font et qui n’ont pas souvent une signature mauritanienne. Maintenant, pour ce qui est de l’état des lieux de la situation du cinéma en Mauritanie, il y a trois tableaux. Le premier tableau concerne le travail de nos cinéastes comme Abderrahmane Cissako, Cheikh Mbaye entre autres qui sont présents sur le plan international, sous-régional et continental. Le deuxième tableau est relatif aux initiatives locales de la maison des cinéastes surtout au niveau de Nouakchott, de l’association mauritanienne de la promotion du cinéma, du réseau panafricain des cinéastes représenté par Sidi Ould Bahi. Il y a enfin l’autre tableau moins visible qui concerne l’intervention de l’Etat ou la vision du département de la culture et de la communication.
Le Rénovateur : Dans deux semaines, le cinéma mauritanien sera à l’honneur à travers la SENAF organisée par la maison des cinéastes en partenariat avec le CCF. Un mot par rapport à ce grand événement cinématographique.
A.A.S : Effectivement. D’ailleurs, une partie de notre programme se passera au CCF et durant trois jours, nous allons organiser des débats qui tourneront essentiellement sur la situation cinématographique en Mauritanie. Ce festival c’est une activité nationale presque. En marge de ce festival, il y aura un espace officiel à l’ancienne maison des jeunes où on présentera tous les films de Pierre Yves Vanderweed qui est l’invité d’honneur de la deuxième édition. Parallèlement à cela, on organisera des projections de films dans les quartiers populaires, dans d’autres espaces comme la fondation Moktar Ould Daddah, l’espace culturel Diadié Tabara Camara.
Le Rénovateur : Sans faire de parallèle, peut-on parler de cinéma mauritanien comme on parle du cinéma marocain, français, burkinabé etc ?
A.A.S : Pas du tout ! Je remarque que vous reveniez encore sur le terme «cinéma mauritanien ». Pour le moment, on ne peut pas parler de cinéma mauritanien parce qu’il n y a pas véritablement de cinéma mauritanien. Il y a des tentatives certes mais il n y pas un film ou un cinéma mauritanien. Il y a le cinéma mauritanien représenté dans l’exil par monsieur Abderrahmane Cissako qui est notre grand cinéaste. Il n y pas de cinéma mauritanien parce que nous ne voyons pas nos images sur les médias ou dans les salles de cinéma. Cependant, il y a beaucoup de tentatives.
Le Rénovateur : Et pourtant, malgré de telles tentatives, on a l’impression que ce cinéma est quasi inexistant ou est presque à l’article de la mort ?
A.A.S : Il a commencé à exister dans les années 60 avec feu Hamam Fall qui a pu acheter des salles de cinéma avec Gomez, produire des films avec feu Mohamed Saleck. Malgré qu’il n y ait pas d’école de cinéma, de centre de formation, il y avait un vrai départ. Et le cinéma était contrôlé comme un acte de journalisme, comme une œuvre engagée. Dés le début, on a beaucoup inhibé l’évolution du cinéma. Mais aujourd’hui, quand on regarde la ville de Nouakchott par rapport aux années 60 et 70, il y avait 11 salles de cinéma. Maintenant, c’est beaucoup plus pire parce qu’il n’y a aucune volonté, une vraie volonté de faire changer les choses.
Le Rénovateur : A votre avis, en tant que directeur de la maison des cinéastes, y a-t-il vraiment un moyen de sortir le cinéma en Mauritanie de sa torpeur ?
A.A.S : Mais bien sur ! Il faut d’abord une vraie volonté politique et non pas à discourir tout le temps. Il faut traduire cette volonté en actes concrets, envisager d’abord des programmes de formation dans les milieux scolaires, intégrer le cinéma dans l’organigramme de l’éducation, organiser régulièrement des manifestations cinématographiques. En plus de cela, il faut en profiter pour vendre le décor en Mauritanie et cela c’est quelque chose qui est très importante pour le pays où personne n’a voulu tenter de le faire. Le problème actuel du cinéma mondial c’est un problème de décor naturel.
Le Rénovateur : L’absence de ressources, d’école ou de salles de cinéma, de production, de politique cinématographique nous éclaire un peu sur la situation du cinéma en Mauritanie. Que faut-il faire pour l’impulser ?
A.A.S : Je peux prendre le Burkina Faso qui est un pays pauvre. Et pourtant, chaque année, il organise la plus rencontre cinématographique en Afrique et voire dans le monde. Il y a eu une volonté politique de faire du Burkina Faso un lieu de rencontre et ça a crée beaucoup d’engouement, des espaces de production, de diffusion, d’échanges, de débats, de manifestations. Je crois qu’en Mauritanie, s’il y a cette volonté politique, un texte législatif ou organisationnel sur le cinéma, une intégration de la culture cinématographique dans les milieux scolaires ou la création de centre de formation cinématographique, on pourra absolument faire du cinéma.
Le Rénovateur : Le cinéma en Mauritanie n’est-il pas simplement victime depuis longtemps du manque de volonté politique de la part des autorités de la République ?
A.A.S : Il est totalement voire trop victime de l’absence de volonté politique. L’Etat mauritanien n’a jamais compris que la culture est un outil de développement surtout pour un pays qui a plusieurs ethnies et où la musique, la danse, le cinéma, l’art plastique jouent énormément dans la vision du développement d’un pays. Les hommes d’affaires n’ont jamais compris eux aussi que le cinéma est une industrie qui rapporte beaucoup d’argent. On est dans un pays où la mémoire est très courte et on est très pressé à avoir des résultats du jour au lendemain alors que pour investir dans le cinéma, ça prend beaucoup de temps. L’Etat ne s’intéresse pas du tout à l’art de manière générale.
Le Rénovateur : La maison des cinéastes est peu connue des mauritaniens. Quel est son rôle et pourquoi une telle maison ?
A.A.S : La philosophie est très simple dans la maison des cinéastes. On a fait un diagnostic sur place et on a constaté qu’il y avait plus de salles de cinéma dans les années 60 qu’aujourd’hui. Nous nous sommes posé alors la question pourquoi une telle situation ? En plus du phénomène de la vidéo, de la télévision, il y a une rupture entre les mauritaniens et la culture cinématographique. Pendant les années 60, on n’a pas pu créer un public cinéphile, donner le goût au grand écran parce qu’il n y avait pas un travail d’éducation et d’information. Maintenant, nous, nous avons décidé de faire que de la projection et de la formation destinée à nos professionnels. Dans ce cadre, nous avons organisé des sessions de formation pour les jeunes collégiens et les lycéens, des projections de films dans les espaces publics, à l’intérieur du pays avec notre programme «écran-dromadaire ». Le but c’est d’abord de créer cette culture, l’envie chez les gens. Peut être qu’un jour, les hommes d’affaires seront intéressés par le coté commercial du cinéma.

Babacar Baye Ndiaye
ducdejoal@yahoo.fr
Le Rénovateur Quotidien

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